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Elles sont étonnantes et rétro. Elles sont protégées. Ce sont, à Paris, les bouches du métro. Elles ont longtemps eu leurs détracteurs puisque, plus de 30 ans après leur conception, la revue culturelle La Grand’Goule décrivait en juillet 1931 les « étonnantes entrées de métro évoquant des portes infernales sur lesquelles au lieu de lire simplement Bastille ou Châtelet, on imaginerait plutôt gravée la parole de Dante : “vous qui entrez ici, laissez toute espérance” ».
Le créateur du métro parisien porte un prénom rare et un patronyme accueillant. Ce polytechnicien se nomme Fulgence Bienvenüe ! Une station porte d’ailleurs son nom, à Montparnasse. Il travaille avec l’entreprise privée belge qui a obtenu en 1898 la concession du réseau ferré souterrain de la capitale, la Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris (CMP), appartenant au baron Empain.
A la fin n du XIXe siècle, plusieurs capitales européennes disposent d’un réseau ferré souterrain. Or, Paris doit recevoir en 1900 les jeux olympiques et sa 5e exposition universelle. La création du métro devient urgente ! Adrien Bénard, président de la CMP, est un adepte de l’Art nouveau. Les accès en surface menant aux stations des nombreux tunnels qu’il creuse doivent, pour lui, refléter cet Art.
Il fait appel à un architecte-décorateur de 32 ans, Hector Guimard. Pour Fulgence, Hector est le bienvenu ! Car le talentueux décorateur fourmille d’idées pour rendre attractives les bouches du métro, tantôt par des édicules couverts, tantôt par des descentes non couvertes encadrées de grandes « libellules ».
Cet architecte contestataire, surnommé par ses congénères de l’École des Beaux-Arts le "Ravachol de l’architecture", s’est rendu célèbre, alors qu’il n’avait que 27 ans, par la construction en 1895 rue La Fontaine à Paris du Castel Béranger, un immeuble d’habitations à loyer modéré (toujours visible), dont il occupe le rez-de-chaussée à partir de 1897, primé au premier concours de façades de la ville de Paris, rendant enthousiastes ses premiers locataires dont le peintre paysagiste Paul Signac, inventeur (avec Seurat) du pointillisme. Guimard en a non seulement conçu la finition du bâti et les hourdis, mais aussi la décoration, la mosaïque, la menuiserie, la serrurerie, la peinture, les vitraux, le mobilier !
Mais son art surprend parfois. Hector est ardent, déconcertant, parfois grandiloquent. Certains de ses contemporains le regardent avec circonspection. La revue des arts décoratifs écrit : « Il y a en lui un fond de sagesse. Qu’on lui laisse jeter sa gourme et se dégager des rêves fumeux. Il saura s’imposer. »
Guimard dessine lui-même les décors métalliques des entrées du métro, empruntant souvent à la symbolique florale, et confie leur réalisation à une fonderie d’art de la région bragarde (les bragards sont les habitants de Saint-Dizier dans la Haute-Marne), la fonderie du Val d’Osne, connue pour la qualité de ses fontes et la pureté de leurs formes, primée en 1851 après avoir réalisé le Crystal Palace de Londres lors de l’exposition universelle dans la capitale britannique. Elle a réalisé les fontaines Wallace à Paris et va produire les Pégases du Pont Alexandre III.
Pour la célèbre fonderie, les bouches du métro sont un nouveau débouché ! D’autant que Guimard en conçoit plus de 140 (il en reste plus de 80). Le génial créateur écrit : « C’est à la nature toujours qu’il faut demander conseil. Quand je construis une maison, quand je dessine un meuble ou que je le sculpte, je songe au spectacle que nous donne l’univers. La beauté nous y apparaît dans une perpétuelle variété. Point de parallélisme ni de symétrie : les formes s’engendrent avec des mouvements jamais semblables. »
Après la Première Guerre mondiale, il devient un partisan inconditionnel de la paix et est nommé délégué général du Comité d’étude et de propagande pour l’État-Pax, créé en 1917, présidé par Adolphe Carnot, qui milite pour la création d’un organisme international judiciaire, militaire et financier dans le but d’assurer la sécurité des peuples, préfigurant la création de la Société des Nations.
Hector Guimard, fuyant l’Europe nazie, sa femme étant
d’origine juive américaine, meurt aux États-Unis en 1942. Sa veuve tentera
d’offrir à la République française son hôtel afin d’en faire un musée Guimard.
En vain.
La France ne sait pas toujours recevoir les legs !*
De nombreux objets traverseront ainsi l’Atlantique… comme souvent.
Hector Guimard laisse cependant quelques immeubles (certains de ses édifices, et non des moindres, non protégés MH, ont été détruits tout comme le splendide édicule de la station Bastille, démonté en 1962), la synagogue parisienne de la rue Pavée (1913), des meubles et objets, des balcons et clôtures en guipure de métal (il existe ainsi un « parcours Guimard » à Saint-Dizier), plus de 2 000 dessins (actuellement conservés au musée d’Orsay), des vases et d’originaux flacons de parfum, des courbes… et surtout un « style Guimard » au graphisme souvent pittoresque. Un style dont il disait qu’il lui fallait trois qualités : « la logique, l’harmonie et le sentiment ».
* Voir au sujet du refus partiel du legs Caillebote notre chronique dans le JSS n° 50 du 6 juillet 2019.
Étienne Madranges,
Avocat à la cour,
Magistrat honoraire
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