Article précédent
.jpg)

La CNCCFP a reposé la question de l’élargissement de ses pouvoirs d’investigation lors d’un colloque au Conseil constitutionnel fin janvier, organisé à son initiative. Car les campagnes électorales ont assurément changé de visage. Pendant plus d'un siècle, elles ont été rythmées par les affiches, les professions de foi : aujourd’hui, elles s’élaborent sur les réseaux sociaux… voire directement avec eux. Non sans problème pour les démocraties, la sincérité des scrutins et l’équité entre candidats.
Y-a-t-il eu campagne de
soutien illicite sur la plateforme TikTok et ingérence russe pendant l’élection présidentielle
roumaine ? Elon Musk n’a-t-il pas été le plus
grand des influenceurs trumpistes, en mettant son puissant réseau social X au
service de la campagne l’actuel président américain ? Des actualités qui
occupent assurément les esprits ce 22 janvier au Conseil Constitutionnel. La
Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques
(CNCCFP) y organisait un colloque consacré au financement de la vie politique
en France, 30 ans après les premières lois de moralisation de la vie publique.
Au programme, plusieurs tables-rondes et une
trentaine de minutes réservées à Régis Fraisse, conseiller d’État honoraire,
membre de cette même CNCCFP, pour passer en revue les défis électoraux
contemporains… autant dire une sinécure ! L’occasion surtout d’évoquer le rôle
et les méthodes de la Commission qui pose depuis plusieurs années la question
de l’élargissement de ses pouvoirs d’investigation, soutenue dans cette
démarche par Transparency International France.
Campagnes numériques : des risques pour l’équité
Pour faire face tout d’abord au défi des campagnes numériques, « dont le développement exponentiel induit des
risques au regard du financement de la campagne et de l'équité entre les
candidats ». Un exemple avec la sophistication des sites internet. De
plus en plus interactifs, ils permettent des échanges entre électeurs et
équipes de campagne, ainsi que le versement de dons en ligne. Et exigent des
prestations onéreuses, rappelle Régis Fraisse. « Tous les candidats n'ont pas les moyens d'avoir des sites dynamiques.
Par ailleurs, il est souvent difficile (pour la commission) de vérifier si le
coût déclaré est exact ».
Idem pour les logiciels de prospection politique et de stratégie
électorale de plus en plus perfectionnés, capables de détecter, et même de
localiser les abstentionnistes à partir de listes d'émargement. Jusqu’au
démarchage téléphonique devenu massif : des factures à 2 millions d’euros pour
l’élection présidentielle.
Sans
oublier enfin les réseaux sociaux, qui jouent un rôle de plus en plus important
dans la mobilisation citoyenne, en permettant aux candidats d'élargir leur
audience et de toucher un public plus jeune. De diffuser infographies,
interventions médiatiques, vidéos de meetings, débats en direct, etc. « Cette technologie aussi exige des moyens
humains importants et des prestations spécialisées », souligne le
conseiller d’État.
Un contrôle restreint
Afin de les contrôler, « la commission scrute justement internet et réseaux sociaux. Une formidable source d'informations pour vérifier si un candidat a bien déclaré les dépenses de toutes les actions qu'il a rendues publiques par ces modes de communication ». Pour l'élection présidentielle, elle demande aux candidats de présenter dès le dépôt du compte l'organisation de leur campagne électorale en ligne. « Pourquoi ne pas étendre cette règle aux autres élections ? », suggère Régis Fraisse.
Est-ce suffisant ? L’ONG Transparency International France estime
qu’il faut aller plus loin en déployant l’IA pour le contrôle des comptes de
campagne. Le ministère de l'Economie et des finances le fait pour mieux détecter les fraudes fiscales, rappelle son président Patrick Lefas.
« La façon des candidats
de faire campagne évolue rapidement. L’IA serait un outil d'identification plus
exhaustif de tous les événements de campagne, au service de la Commission. Il
faut essayer d'appréhender cela, car c’est essentiel pour la régularité du
scrutin et l'égalité entre les candidats ».
Influenceurs : clarifier le Code électoral
Quid, par ailleurs, des publicités commerciales et de la
possibilité de recourir, par exemple, à un abonnement du type X Premium pour
booster la page d’un candidat, sponsoriser un post ou améliorer la visibilité
d'un tweet ? La CNCCFP
semble cantonnée à faire de la pédagogie. « Nous indiquons aux candidats ce qu'il est possible de faire en la
matière », détaille Régis Fraisse. À ce sujet, la commission demande
donc un droit de communication envers les opérateurs de plateforme en ligne
pour l'application de l'interdiction de la publicité électorale.
Autre enjeu
: les influenceurs dont l’action n'apparaît pas dans les comptes de campagne. « La loi de 2023 les concernant ne parle pas
de matière électorale », rappelle Régis Fraisse. Et même si l’article
L51 du Code électoral affirme déjà que pendant les six mois précédant une
élection, “l'utilisation à des fins de propagande électorale de procédé de
publicité commerciale par moyen de communication audiovisuelle est interdite”,
la commission demande à ce que soit inscrit de façon expresse l’interdiction
pour les influenceurs de s'immiscer dans une campagne. « Mieux vaut le dire expressément que le dire
entre les lignes », estime le conseiller d’Etat.
Actuellement,
face aux influenceurs, la CNCCFP
peut recevoir un signalement, enclencher une procédure contradictoire afin de
vérifier s’il existe un lien entre candidat et influenceur. S’il est établi, la
commission peut considérer qu’il y a omission de dépense, ce qui peut entraîner
le rejet du compte.
Contre les fake news, le seul article 97 du
Code pénal
Sur la
question de financements étrangers, elle reprend à son compte les propositions
de la commission d’enquête parlementaire clôturée le 1er juin 2023 : interdire
notamment aux personnes physiques étrangères ne résidant pas en France de
consentir des prêts et de cotiser aux partis politiques. Et, permettre à la CNCCFP de recevoir des
informations du service de renseignement Tracfin.
Quant aux fake news, « véritable instrument de déstabilisation des démocraties « en raison du développement de l’IA qui perfectionne les trucages de contenus, la France dispose pour seule riposte de l’article 97 du Code pénal. Sanctions prévues ? Un an d'emprisonnement et 15 000 euros d’amende. « Autant dire rien du tout », déplore Régis Fraisse, et « très difficile à appliquer à l’étranger ».
À
lire aussi : Prévenir les ingérences étrangères : une mission pour le
renseignement et pour les élus
En juin dernier, le directeur de recherche au CNRS David
Chavalarias alertait sur la tentative d’ingérence de la Russie dans les
élections législatives françaises, notamment par le biais de fausses publicités ciblées payées par des acteurs liés au Kremlin.
Elles auraient touché des dizaines de millions d’utilisateurs.
La CNCCFP
n'a pas de compétences en la matière puisque cette campagne n'est pas
directement menée par un candidat ; même si elle peut faire des signalements au
parquet ou à l'organe central dans la lutte contre les ingérences numériques.
Ici, le levier d’action semble européen.
Le Parlement de Strasbourg s’est doté le 2 février dernier d'une
commission de défense de la démocratie. Pour identifier les acteurs étatiques
et non étatiques coupables d'interférence dans le débat politique en Europe, et
proposer de nouveaux outils de réponse.
Delphine Schiltz
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *