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Depuis le début de l’année, les professionnels directement touchés par les mesures de restrictions mises en place par l’Etat durant les Jeux de Paris 2024 peuvent officiellement déposer un dossier d’indemnisation auprès d’une Commission nationale créée en juin dernier. Quel est le rôle et le fonctionnement de cette instance étatique ? Quelles démarches entreprendre pour être indemnisé et quels recours sont possibles en cas de refus ? Des éléments de réponse ont été apportés fin janvier au sein de la Compagnie des conseils et experts financiers (CCEF).
Interdiction de naviguer
sur la Seine, fermetures ou restrictions d’accès à certaines
voies, axes routiers ou sites… Durant les Jeux Olympiques et Paralympiques 2024
(du 26 juillet au 8 septembre), d’importantes
mesures de sécurité ont été prises par les autorités de police afin d’assurer l’accueil et
l’organisation d’un
événement mondial qui a attiré 11 millions de visiteurs. Si ces restrictions
ont été encadrées, elles ont pu avoir des conséquences importantes pour les
professionnels et acteurs économiques qui exercent dans les zones concernées.
Une
Commission pour évaluer le préjudice économique
Commerçants, restaurateurs et autres
acteurs économiques avaient, au préalable de la tenue officielle des Jeux, fait
part de leurs inquiétudes concernant une baisse de leur activité en raison des
dispositifs de sécurité. C’est dans
ce contexte particulier que l’Etat a créé
une Commission nationale des préjudices économiques
liés aux décisions de l’Etat dans
l’organisation des JOP de Paris 2024
(CIPEEJOP). Objectif ? Répondre aux demandes de « réparation financière formulées
par les professionnels et acteurs économiques impactés », comme l’indique
le Guide pratique à destination des professionnels établi par le ministère de l’économie.
Lors d’un webinaire organisé
le 28 janvier par la Compagnie des conseils et experts financiers (CCEF), ce
texte qui encadre le processus d’indemnisation
a servi de fil rouge aux deux intervenants : Alexandre Riquier, avocat au
barreau de Paris spécialisé en droit public et Isabelle Dusart, experte-comptable,
commissaire aux comptes et experte judiciaire auprès de la cour d’appel
de Paris. Tous deux se sont en effet (notamment) appuyés sur cette ressource
pour analyser les principaux enjeux juridiques de la procédure d’indemnisation
mais aussi soulever ses difficultés et donner quelques conseils concrets sur le
dossier de demande d’indemnisation.
Comment
fonctionne le régime de la responsabilité sans faute ?
« Octroyer en toute objectivité des
indemnités aux entreprises ayant subi de plein fouet l’organisation
des JOP sans qu’elles aient à suivre
une procédure très contraignante devant le juge administratif ». C’est la principale raison pour laquelle cette Commission
nationale a été mise en place, a souligné Alexandre Riquier. Alors qu’une procédure classique d’indemnisation
peut prendre plusieurs années - entre deux et trois ans, comme l’a précisé Isabelle
Dusart - cet organe, qui n’a pas été créé
par le législateur mais par l’exécutif,
devrait fonctionner rapidement. C’est-à-dire
durant quelques semaines, selon les deux intervenants. Mais la durée d’instruction
des dossiers n’est à ce jour pas encore connue.
À lire aussi : Préjudices économiques des entreprises pendant les JO : la commission d’indemnisation étudiera les demandes en 2025
Présidée par Dominique Laurent, membre du conseil d’Etat, cette commission appliquera le régime de la responsabilité sans faute de l’administration. C’est-à-dire que l’organisation des Jeux de Paris n’est « effectivement pas une faute de l’Etat, mais c'est pour l'intérêt général », a rapporté Alexandre Riquier. La Commission aura notamment pour rôle d’émettre « un avis » concernant la demande d’indemnisation du professionnel touché par les mesures de restrictions. La décision finale sera quant à elle, prise « par l'administration qui a pris la mesure », a poursuivi l’avocat.
La Commission peut aussi être contrainte de
demander un avis à la fédération professionnelle auquel appartient le
professionnel qui a connu une baisse d’activité en
raison des JOP. Enfin, il lui sera également possible de faire appel à des
expertises ainsi que des experts de l’administration
concernant les dossiers de demandes d’indemnisation.
Cette Commission devrait « à priori fonctionner comme le font les autres
commissions d’indemnisation
amiables au niveau local lorsqu’il s’agit de procéder à l’indemnisation
de dommages de travaux publics », d’après Alexandre Riquier.
« Le préjudice doit résulter
d’une décision de l’Etat
»
Quelles sont les principales conditions demandées par la Commission pour attester de l’effectivité du préjudice économique subi par le professionnel du fait de l’organisation des JOP ? Avant de passer devant la Commission, tout professionnel devra avant tout s’assurer que la décision liée aux restrictions de circulation, d’accès ou de navigation fluviale « résulte d’un comportement ou d’une décision de l'Etat », a commenté l’avocat spécialisé en droit public.
L’Etat va être ainsi
représenté par le ministère de l'Intérieur dans la quasi-totalité des cas,
parfois par le ministère des Transports, ou bien des autorités déconcentrées comme
la préfecture, « mais pas par la Ville de Paris ni le comité d’organisation des Jeux olympiques », a ajouté
Alexandre Riquier. Néanmoins, il sera possible pour un acteur économique de
demander une indemnisation devant le juge s’il dit
avoir subi un préjudice en raison de l’organisation
des JOP, bien que celui-ci ne découle pas d’une décision
prise par l’Etat. Le passage devant la
Commission sera, dans ce cas, non obligatoire.
Autre point phare
concernant la procédure administrative : la décision de restriction, qui est la
cause du préjudice économique subi par un commerçant ou un restaurateur, doit être
produite par les intéressés eux-mêmes. « Il va falloir que dans le dossier,
vous documentiez la décision même si c’est l’Etat qui l’a prise
», a insisté Isabelle Dusart. S’il « peut
paraître étonnant de devoir produire à l’Etat une décision
qu’il a lui-même notifiée à l’intéressé, la commission pourrait rejeter un dossier – comme
étant incomplet - en l’absence de
production de cette décision ».
La preuve est libre
Quatre autres conditions
sont nécessaires pour évaluer s’il y a eu
ou non préjudice économique et si ce dernier est indemnisable. Le professionnel
impacté devra prouver que ce préjudice est direct. C’est-à-dire
que celui-ci devra « découler directement » de la mesure de restriction
d’accès, de navigation fluviale et de
circulation. Le préjudice doit aussi être certain, réalisé. « Cela signifie
qu’il n’y
a pas de bénéfices escomptés dans le préjudice, a expliqué l’experte
judiciaire auprès de la cour d’appel de
Paris. La Commission va raisonner par référence au passé comme un assureur.
On va comparer les revenus 2024 avec ceux des années précédentes ».
La Commission prendra en effet en compte « l’effet rebond », a précisé Alexandre Riquier. Si une entreprise a subi des pertes économiques temporaires, par exemple, pendant les deux mois où se sont déroulés les Jeux, mais qu’elle a connu ensuite une forte reprise de son activité grâce aux retombées économiques de l’événement, elle ne pourra pas prétendre à une indemnisation. Autrement dit, si l’impact négatif initial est compensé par un regain d’activité post-JO, aucune réparation financière ne sera accordée, ni par la Commission chargée des indemnisations, ni par le juge administratif. Dans le Guide destiné aux professionnels, la jurisprudence administrative spécifie qu’elle retient en règle générale une baisse du chiffre d’affaires de l’ordre de 30 % pour apprécier l’effectivité du préjudice subi.
À lire aussi : JO 2024 : à Bobigny, les comparutions immédiates ont bondi de 72% cet été
Ce texte précise aussi
que les demandes d’indemnisation doivent
être déposées « sur la base de comptes 2024 qui auront été arrêtés et qui
doivent nécessairement correspondre à ceux qui donneront lieu à déclaration aux
services fiscaux ». Voilà pourquoi, sur le plan financier, un important
travail de chiffrage, de vulgarisation, de production de documents, de données
et d’attestations validées par un expert-comptable
ou un commissaire aux comptes devra être réalisé en amont du dépôt de dossier.
Pour les deux
intervenants, cette phase préparatoire des documents à présenter devant la Commission
gouvernementale est essentielle. D’abord
parce que, dans ce genre de procédure, « la preuve est libre », comme l'a fait savoir Alexandre Riquier. C’est-à-dire
que le demandeur peut apporter toutes preuves et éléments utiles - photos,
textes explicatifs, notes - afin de prouver qu’il
a bel et bien subi un préjudice économique en raison des restrictions. Ensuite,
parce que toutes les informations obtenues à partir des documents présentés
devant la Commission seront recoupées à partir des déclarations faites auprès de l’administration fiscale. Pour
l’experte judiciaire Isabelle Dusart,
qui a apporté quelques clarifications sur le plan financier, notamment
concernant les pièces à apporter au dossier du professionnel, il est primordial
de « simplifier le dossier ; cela doit être très rustique ».
Démontrer la gravité et
la spécialité du préjudice
Sur le plan juridique la
principale difficulté à laquelle sera confronté le professionnel sera de « démontrer
à la fois la gravité et la spécialité de son préjudice », a prévenu Alexandre
Riquier. Ce sont les deux autres conditions demandées pour prétendre à une réparation
financière, « appréciées de manière restrictive par le juge et donc par la
Commission ». Si « la spécialité du préjudice impose de démontrer
que le professionnel est dans une situation particulière par rapport aux
mesures de restriction », le caractère grave du préjudice contraint le
professionnel à prouver que le préjudice qu’il a subi est « d’une
intensité telle qu’il excède les sujétions
normales que les acteurs économiques sont tenus de supporter en raison de la
nature d’intérêt général de la réglementation qui leur a été imposée », a rappelé l’avocat en
s’appuyant sur le Guide proposé par l’administration.
Tout professionnel qui
estime avoir subi un préjudice économique et souhaite saisir la Commission doit
remplir un dossier et l’envoyer en
ligne à la Commission dès ce début d’année 2025
accompagnés
de pièces justificatives. Celle-ci sera chargée de l’indemniser
rapidement mais aucun délai n'a été précisément notifié. Après la décision de l’autorité compétente, si le professionnel a reçu une réponse
négative, il pourra saisir le juge administratif dans un délai
de deux mois à compter de la décision de refus de l'État pour être indemnisé.
Yslande Bossé
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