Simone Gaboriau : 1982, première femme présidente d’un syndicat de magistrats, « élue parce que femme ou quoique femme ? »


vendredi 2 juillet 2021 à 11:3111 min

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Simone Monthioux naît le 8 mai 1945, jour de paix.

Ses deux grands-pères sont maçons limousins, ses deux grand-mères bonnes et ses parents instituteurs. Rien ne la destine aux études juridiques, d’autant qu’elle est douée en mathématiques. Mais elle lit le livre de Gilbert Cesbron Chiens perdus sans collier, évocation d'un juge des enfants soucieux du sort des jeunes délinquants issus de milieux défavorisés (1) et regarde le film de Luis Buñuel Los Olvidados (2), portrait d'un jeune délinquant des bidonvilles de Mexico. Ce sera donc une licence de droit à Bordeaux puis le concours de la magistrature. Elle n’a pas de modèle féminin, elle pense plutôt conquêtes sociales et idéal de justice (3).

L’année 1968 perturbe les examens, et c’est en mars 1969 qu’elle rentre au Centre national d’études judiciaires avec 67 auditeurs, dont un quart sont des femmes. Elle est la seule déjà mariée et mère d’une fille. Lors de la répartition de postes, elle emmène un groupe de cinq femmes à la Chancellerie pour revendiquer d'être nommée proche de leur conjoint. Elle prête serment en 1971.

 

 

Première femme juge d’instruction à Bordeaux - 1973

Elle prend un poste au parquet de Chaumont puis devient la première juge d’instruction à Bordeaux à l’âge de 28 ans.

Bizutée, elle est accueillie par des ricanements, expressions du machisme de la police nationale. Elle est intraitable sur les violences policières ou les disparitions d’objets saisis, et la police, qui estime qu’elle est mise en cause plus que les prévenus lors des présentations dans son cabinet, refuse de participer aux réunions si elle est présente.

Le parquet, qui décide encore à l’époque des juges d’instruction à saisir, cherche à l’éviter. Elle doit insister pour être désignée dans le dossier de Luis Carrero Blanco, assassiné par l'organisation séparatiste basque ETA en 1973.

Son comportement de femme libre et déterminée surprend. Sa traditionnelle greffière voit d’un mauvais œil qu’elle vienne au palais en pantalon (4).

Lorsque le moment de la liste d’aptitude arrive, son président lui explique qu’il ne va pas proposer sa promotion, car son époux magistrat vient d’arriver à Bordeaux et qu’il convient de ne pas « encore les séparer ». Elle est cependant nommée Premier juge d’instruction (première spécialisée en économique et financier) puis vice-présidente à Bordeaux.

Mais ce qui l’occupe pendant cette décennie, c’est le militantisme syndical. Elle est à l’aise avec l’esprit du syndicat de la magistrature, et en accord avec la harangue de Beaudot (5) : la défense des plus faibles, pauvres, consommateurs, prisonniers. Elle considère Casamayor (6), qui rappelle au juge que « l’attention ne suffit pas il faut aussi l’inquiétude », comme un père spirituel.

Simone Gaboriau devient déléguée de la très active section syndicale de Bordeaux, qui regroupe les magistrat.e.s des juridictions et de l’école.

Elle conteste et revendique. Elle est porte-parole dans la presse locale, organise une manifestation en robes, cours d’Albret, avec les avocats pour contester les positions d’Alain Peyrefitte garde des Sceaux.

Leur rencontre à l’École nationale de la magistrature est tendue, elle parle de perte de confiance des juges en leur ministre, il refuse de prendre le courrier du syndicat qu’elle lui tend.

Elle anime la réflexion locale en organisant des colloques à l’ENM sur les sujets d’actualité : les prisons, la peine de mort, les affaires familiales. Des films traitants de la délinquance sont projetés, des conférences de presse suivent.

En quelques années, Simone Gaboriau devient une figure régionale majeure. Contrairement à beaucoup de syndiqué.e.s de l’époque, elle n’a pas sa carte au Parti communiste ou au Parti socialiste, elle ne souhaite pas être une politique mais une humaniste.

Elle participe au positionnement interne des « juges rouges » au sein de l’institution judiciaire, qui renvoient leurs évaluations aux chefs de Cour sans les ouvrir, prennent la parole bruyamment en assemblées générales et contestent la hiérarchie. En retour, remontrances, blâmes et refus de promotion leur sont opposés.

Les femmes sont encore peu nombreuses dans la magistrature de ces années 70, mais présentes au SM. Hommes et femmes militent ensemble sur les sujets qui les préoccupent, et débattent en congrès annuels à Paris, temps paroxystiques, que « personne ne veut rater ».

Simone Gaboriau y est remarquée. Aucune règle ne limite les prises de parole et tout peut se passer, comme déclarer la prison hors-la-loi ou tricoter. Elle fait preuve d’habileté dans cet exercice complexe, reste parfois en retrait, négocie régulièrement en aparté, propose souvent suspensions et amendements.

Sans jamais hausser le ton, ni accélérer le rythme, elle sait faire entendre sa voix. Rigoureuse et pugnace, discutant passionnément pendant des heures, elle prend sa place au sein du syndicat avec persévérance et brio. Sa réputation est de garder son cap, de « ne jamais rien lâcher ».

En 1979, elle fait une déclaration au congrès sur le syndicalisme à Bordeaux. Poussée par ses ami.e.s, elle est élue au Conseil national, où elle se rend une fois par mois. Samedi/dimanche, six heures de train, deux enfants en bas âge. Ces réunions lui pèsent parfois, entourée d’hommes qui débattent, longuement et nuitamment, dans des locaux modestes et enfumés.

 

 

Le fait syndical dans la magistrature

La magistrature ne connait pas de syndicat jusqu’en 1968.

Au mois de mai, l’association des auditeurs et anciens auditeurs de justice (AAAAJ) (7) s’interroge sur le défaut d’indépendance de la justice vis-à-vis de l’exécutif : « est-il utopique de penser qu’une fois encore sous prétexte de sérénité, une initiative de réforme ne puisse être prise par les magistrats ? Ses membres doivent se réunir en assemblée générale extraordinaire pour décider de sa transformation en syndicat (8). »

Simone Gaboriau écrit : « Les premiers magistrats syndiqués, frappés par l'énorme décalage existant entre la réalité judiciaire qu'ils découvraient comme auditeurs de justice ou jeunes magistrats et l'idée, très haute, qu'ils s'étaient faite de la justice avant de la connaître, s’étaient tournés vers la création d’un syndicat, le premier dans la magistrature, comme, "thérapie de groupe d’un grand corps judiciaire malade". »

Le 8 juin 1968, le syndicat de la magistrature est fondé, par des hommes (9). C’est cependant une femme, Nicole Obrégo, qui, en contestant devant le Conseil d’État un avertissement qui lui avait été notifié suite à une action au sein de sa section du tribunal de Troyes, permet la reconnaissance du fait syndical dans la magistrature, par un arrêt du 1er décembre 1972.

Le 21 septembre 1974, l’Union syndicale des magistrats est à son tour créée. Il faudra attendre 2014, soit 30 ans plus tard, pour que ce syndicat soit dirigé par une femme (10).

« J’appartiens à la génération “soixante-huitarde” mais je suis entrée dans la carrière quand mes aînés avaient déjà créé le SM. Je fais partie de la première promotion qui suivit la fondation du Syndicat de la Magistrature auquel j’avais très tôt adhéré.

Peu d'années d'exercice professionnel suffisaient au magistrat débutant – mais lucide – des années 1967-1970, pour constater, avec ahurissement, le caractère théorique de la proclamation de “l’indépendance de la justice” ; la liste des dysfonctionnements était longue et je ne tardai pas à partager leur constat. La création du Syndicat de la Magistrature fut un événement qui provoqua un choc salutaire dans une magistrature habituée au silence et à l’allégeance politique (11). »

L’ambiance est vite tendue entre le syndicat de la magistrature et l’exécutif. En 1975, Jean Foyer, président de la Commission des lois au Sénat et ancien garde des Sceaux, considère le SM comme une « organisation subversive gauchiste ayant pour premier objectif la conquête du pouvoir au sein du corps judiciaire en faisant la loi dans les assemblées générales (12) ».

 

 

Première femme présidente d’un syndicat de magistrats – 1982

En 1981, tout change. L’arrivée d’un président socialiste à l’Élysée va modifier radicalement la place du syndicat de la magistrature.

Espiègle, Simone Gaboriau constate que l’ambiance évolue à Bordeaux : tout le monde lui téléphone pour solliciter un soutien, qui pour une décoration, qui pour une candidature. Craignant la tabula rasa, le Premier président s’installe soudain au premier rang des colloques du SM et cherche à s’abonner au journal du SM Justice. Elle passe « de l’ombre maudite à la lumière protectrice ».

Au niveau national, elle est à nouveau sollicitée par des ami.e.s. pour rentrer au bureau. Au congrès de 1982, le conseil, composé de 17 personnes dont 4 femmes, choisit un bureau de 7 militants dont 2 femmes (13).

À 37 ans, Simone Gaboriau est élue présidente du syndicat de la magistrature au sein du ce bureau. Aucune femme n’avait encore jamais dirigé de syndicat en France, avant Maître Sylviane Mercier au Syndicat des Avocats de France (en 1988) ou Nicole Notat à la Confédération française démocratique du travail (en 1992).

Elle s'interroge : « ai-je été élue quoique femme ou parce que femme ? (14) ». Non-événement pour certains syndicalistes (15), trouvant naturel qu’une femme soit reconnue, son élection est pourtant un moment médiatique : elle fait l’objet de nombreux articles de presse et fréquente les plateaux télévisés. « J’étais présentée comme une attraction. »

Simone Gaboriau est une femme qui n’a pas l'apparence d’une militante telle qu’on l’imagine. Ses longs cheveux blonds, sa vêture recherchée, son élégance, peuvent dérouter. Son physique impressionne ; c’est maquillée et sur talons hauts qu’elle prend la tête du syndicat.

Si elle constate que son action s'inscrit dans un monde d’interlocuteurs masculins, le féminisme est un sujet accessoire pour son syndicat, qui se concentre sur les droits de l’Homme16. Seul un groupe de femmes est animé par Monique Guemann.

Elle estime ne pas avoir subi de sexisme dans ses fonctions, « pas plus, pas moins que dans la vie ordinaire des femmes. Là où on est censuré, c’est dans la prise de parole en réunion. Pour les femmes, il faut toujours conquérir la parole. »

 

 

Quatre années de mandat – 1982-1986

Simone Gaboriau incarne le Syndicat de la magistrature pendant quatre ans au moment où la gauche est au pouvoir pour la première fois. « C’était une période d’espoir et de construction avec le gouvernement. Notre positionnement était délicat : il ne fallait pas cracher dans la soupe, mais pas devenir un satellite non plus. Je crois qu’on y est arrivé17. »

Louis Joinet, un des fondateurs du SM, conseiller à Matignon pendant dix ans, confirme : « les retombées de la réflexion bouillonnante et interdisciplinaire des années précédentes ne purent qu’aider le jeune syndicat de la magistrature à ne pas se transformer en godillot vis-à-vis du pouvoir de gauche. Je dis cela avec une reconnaissance sincère vis-à-vis des équipes qui eurent le courage de ne pas s’aligner sur nous, ceux qui allaient passer massivement “de l’autre côté”, celui des cabinets ministériels, notamment Simone Gaboriau, responsable du SM à cette époque, qui a eu le courage de n’avoir pas laissé le SM céder aux sirènes du pouvoir18. »

Cette dernière explique : « C’est vrai que nous, le bureau du SM, allions fréquemment le voir dans son bureau de “conseiller” pour lui faire part de nos désaccords sur telle ou telle orientation politique (droit des étrangers, absence de réforme du statut de la magistrature etc…), désaccords que nous ne manquions jamais de proclamer publiquement, à moins de les avoir résolus, cas excessivement rares. »

Les relations avec Robert Badinter sont à la fois proches, avec une réunion mensuelle, et non exemptes de reproches, car pour le syndicat, rien ne va assez loin.

Au plan personnel, elle se souvient de ses départs en train de nuit chaque semaine de Bordeaux vers Paris. Elle déplace les jours du bureau au jeudi et du conseil au vendredi/samedi pour tenter une meilleure conciliation avec la vie personnelle de chacun.e.

En mars 1986, la majorité change et la première cohabitation (19) débute. Le mandat de Simone Gaboriau s’achève fin 1986, après quelques mois d'affrontement ouvert avec le nouveau garde des Sceaux, Albin Chalendon.

 

 

  

 

 

 

 

1985 : création de MEDEL

C’est pendant le mandat de Simone Gaboriau qu’est créée MEDEL, l’association des Magistrats Européens pour la Démocratie et les Libertés. Elle en est à l’origine par son invitation en octobre 1983 des juges européens à se réunir pour demander une modification de la Convention européenne des droits de l’homme, afin d'y introduire les notions de procès équitable et de statut des juges.

MEDEL, fondée en 1985, est un outil européen qui, après la chute du mur de Berlin en 1989, aide à la transition démocratique des pays de l’est, pour définir la place de l’institution judiciaire dans la construction d’un État de droit.

Cette vision internationale lui tient à cœur et reste un de ses axes d’engagement jusqu’à la défense du juge Turc Murat Arslan, condamné à dix ans de prison, dont l’association YARSAV a été dissoute au moment du coup d’État du 15 juillet 2016. À l’occasion de la remise du prix Václav Havel, elle prononce un discours en son nom au conseil de l’Europe, le 9 octobre 2017.

 

 

Première femme présidente du tribunal de grande instance de Limoges – 1990/2002

À l’issue de son mandat et après quelques années à la cour d’appel de Bordeaux, Simone Gaboriau choisit à 45 ans d'intégrer cette hiérarchie judiciaire décriée en devenant, non sans que cela ne soit officiellement contesté par un collègue bordelais, présidente du tribunal de grande instance de Limoges.

Elle constate que les justiciables ne sont pas encore prêts, lorsqu'elle entend « mais vous être une femme, qu’est-ce que c’est que cela ? ». Elle se fait aussi souvent appeler « Monsieur le juge ». Même si elle ne milite pas pour la féminisation des titres, elle insiste pour que l’on dise « Madame ».

À Limoges elle est confrontée à un monde rural où les femmes sont sans places représentatives. Elle se souvient d’une réunion organisée par le président du Crédit agricole où 100 personnes réunies ne laissaient place à aucune femme. Elle s’est sentie dans un « monde de mâles ».

En 2000, convaincue de l’importance des échanges entre universitaires et praticiens, magistrats et avocats, elle crée à Limoges l’association « Les Entretiens d’Aguesseau ». Sous le haut patronage du plus illustre juriste limousin, les colloques organisés tous les 18 mois travaillent les grandes lignes d’une réflexion sur l’éthique professionnelle du monde judiciaire au XXIe siècle.

À l'issue de 12 années, elle ne poursuit pas un parcours de responsabilité, bien qu’elle ait été candidate sur plusieurs postes. Avec humour, elle résume : « J’ai été limogée pendant longtemps ». Déjà, elle entend le constat récurrent du manque de « candidature féminine de valeur », et se sent alors « une femme invisible ».

De 2002 à 2007, elle exerce en qualité de présidente de chambre à la cour d’appel de Versailles, puis à Paris. En 2006, téléspectatrice, comme la France entière, de l'audition du juge de l’affaire d’Outreau, elle est choquée de la façon dont il est traité. Sous le coup de son indignation, elle rédige un texte, fortement relayé, demandant à être reçue par la commission parlementaire (20), où elle emmène une délégation de dix magistrat.e.s(21).

Simone Gaboriau a pris sa retraite en juin 2010 à l’âge de 65 ans. Elle considère « avoir tout fait avec engagement ».

Après elle, huit femmes ont dirigé le syndicat de la magistrature : Adeline Hazan, Béatrice Patrie, Sabine Mariette, Evelyne Sire-Marin, Anne Crenier-Vaudano, Emmanuelle Perreux, Françoise Marte, et Clarisse Taron.

Au 1er juin 2021 ce sont trois femmes qui président le Syndicat de la Magistrature, l’Union Syndicale des Magistrats et Unité Magistrats FO : Katia Dubreuil, Céline Parisot et Béatrice Brugère.

 

 

1) Paru en 1954, ce livre connu un grand succès de librairie (4 millions d'exemplaires vendus) Il est adapté au cinéma en 1955 avec Jean Gabin dans le rôle du juge des enfants.

2) Sorti en 1951, le film reçoit cette année-là le prix de la mise en scène au festival de Cannes.

3) Entretien avec l’autrice le 29 avril 2019.

4) Souvenirs de Marie-Françoise Lebon-Blanchard – 18 mai 2021.

5) Texte de Oswald Beaudot, magistrat, paru en 1974 « Harangue aux magistrats qui débutent ».

6) Pseudonyme de Serge Fuster (1911-1988), magistrat, ancien résistant, qui fit partie de la délégation française au procès de Nuremberg.

7) Association créée en 1961.

8) Le Monde 23 mai 1968.

9) Pierre Lyon-Caen, Dominique Charvet, Louis Joinet, Claude Parodi, Jean-Pierre Michel.

10) Virginie Duval 2014-2018.

11) « Il était une fois mai 68. De la vocation de juge à l’engagement syndical. »

12) Le Figaro « Les juges contre la justice ».

13) Outre Simone Gaboriau : Daniel Lecrubier, Blandine Froment, Jean-Paul Jean, Philippe Liorca, Dominique Guyot et François Ballouhey.

14) Entretien avec l’autrice – 29 mai 2021.

15) Souvenirs de Bernard Pierre - 29 mai 2021.

16) Désormais droits humains.

17) Propos recueillis par Floris Bressy- Interview dans « La montagne » le 5 septembre 2013.

18) « Mes raisons d’État - Mémoires d’un épris de justice » 2013  Louis joinet.

19) François Mitterand président et Jaques Chirac premier ministre.

20) Contribution pour la commission d’enquête parlementaire affaire d’outreau – 1er juin 2007.

21) Contribution de chacun à lire sur le blog paroles de juges.

 

 

 

Gwenola Joly-Coz,

Première présidente de la cour d'appel de Poitiers,

Membre de Femmes de Justice

 

 

Retrouvez tous les portraits de femmes pionnières, réalisés par Gwenola Joly-Coz


 

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