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Dans sa décision rendue jeudi 5 décembre, le tribunal administratif de Paris annule les décisions de l’ancien garde des sceaux, Éric Dupond-Moretti, et enjoint au ministère de la Justice de communiquer plus de 80 rapports de l’Inspection générale de la justice (IGJ) au Syndicat de la magistrature.
Une excellente nouvelle pour le Syndicat
de la magistrature. L’organisation a obtenu gain de cause devant la justice
administrative, ce jeudi 5 décembre, dans son bras de fer avec le ministère de
la Justice pour obtenir des rapports de l'Inspection générale de la Justice
tenus secrets.
L’affaire remonte à plusieurs années.
Entre 2022 et 2024, le Syndicat de la magistrature avait vainement essayé
d’obtenir de l’ancien ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, un total de
85 rapports de l’Inspection générale de la justice. Des rapports établis entre
2018 et 2021, portant notamment sur la situation et le fonctionnement de
différentes juridictions. Le garde des Sceaux de l’époque avait opposé 100 % de
refus aux demandes de communication formées par le Syndicat, sans jamais
motiver ses décisions.
Confronté à ces fins de non-recevoir, le
Syndicat de la magistrature avait saisi la commission d’accès aux documents
administratifs (CADA), qui a rendu à chaque fois des avis favorables aux
demandes du syndicat, sans aucun effet concret. Le Syndicat de la magistrature
a donc dû se tourner vers la justice administrative pour demander l’annulation
des refus du garde des Sceaux.
« Les rapports de l’IGJ sont communicables »
Dans sa décision, le tribunal
administratif de Paris retient que les rapports de l’inspection générale de la
justice « constituent des documents
administratifs au sens du Code des relations entre le public et
l'administration ». Il rappelle que ce dernier « prévoit un
droit d'accès aux documents administratifs qui permet à toute personne
d'obtenir communication d'un document détenu par une administration dans le
cadre de sa mission de service public, quels que soient sa forme ou son support ».
En conséquence, « le tribunal annule les refus de communiquer
les rapports dont la transmission n'est pas encore intervenue et enjoint au garde des Sceaux, ministre de la Justice, de les
communiquer dans un délai de quatre mois ».
Le Syndicat de la magistrature, qui réclamait de longue date l’application de
la loi sur l’accès aux documents administratifs, se dit « très satisfait de cette décision et du délai
prononcés par le juge ». « Nous
savions que nous avions le droit pour nous ; les rapports de l’inspection
générale de la justice sont des rapports communicables. Pour nous, il n’y a
jamais eu de doute là-dessus », réagit Kim Reuflet, présidente du
Syndicat de la magistrature.
Dans son argumentaire, le ministère de la
Justice estimait que les rapports de l’inspection n’étaient pas communicables
en l’état, car trop de données sensibles - noms, adresses - devaient y être
caviardées, ce qui aurait « fait
peser sur l’inspection générale de la justice une charge disproportionnée au
regard de ses moyens ». Le juge a écarté cet argument. « Ce travail d’occultation concerne
essentiellement les rapports dits de fonctionnement, et il y en a peu »,
explique Kim Reuflet. « Le juge dit
que cette charge est tout à fait gérable. Par ailleurs, dans les autres
rapports dits thématiques, il n’y a rien à occulter ». La
communication des rapports qui nécessitent des occultations « peut faire l’objet d’un étalement sur
quelques mois ».
Que
vont devenir ces rapports ?
Si certains rapports, ceux datant de 2018
notamment, sont devenus obsolètes et sont donc de moindre intérêt, d’autres
pourraient contenir de précieuses informations. Les rapports de fonctionnement
des juridictions pourraient mettre au jour les dysfonctionnements de certains
tribunaux, mais aussi être une source de conseils et de préconisations pour les
concernés. Les rapports thématiques permettent quant à eux une évaluation des
politiques publiques, précise le Syndicat de la magistrature. Parmi les focus attendus
: un rapport sur les extractions judiciaires.
Le drame du péage d’Incarville (Eure),
dans lequel deux agents de la pénitentiaire ont été tués et trois autres
blessés après l'attaque de leur fourgon en mai dernier, alors qu’ils
transportaient un détenu, a remis la question des extractions judiciaires et de
leur sécurisation sur le devant de la scène. « Cette charge a été transférée du ministère de l’Intérieur vers le
ministère de la Justice. Or, on sait qu'il n'y a pas eu de moyens suffisants
alloués à cette mission », explique la présidente du syndicat. « Le rapport de l'inspection générale de la
justice va permettre de décortiquer tout ça, de déterminer de façon précise ce
qui s'est passé, quels moyens ont été mis sur la table, comment cette politique
publique a été pilotée ».
L’organisation syndicale, classée à
gauche, attend aussi de pouvoir consulter un rapport sur le dispositif de lutte
contre la délinquance économique et financière, « qui fait l’objet d’une carence énorme et d’une politique publique
défaillante ».
Changer la doctrine
« Pour nous, il est intéressant d'avoir des outils d'évaluation afin de
nourrir le débat public : c’est le premier l’objectif », résume Kim
Reuflet. D’ailleurs, la publication de ces rapports pourrait aussi intéresser
la presse qui se heurte aux mêmes difficultés que les syndicats dans
l’obtention des documents d’inspection.
« Ce combat a été initié il y a plusieurs années, parce que le Syndicat
de la magistrature a pris conscience de la politique d'obstruction et de la
culture du secret au ministère de la Justice. Ce que nous espérons, c’est
qu’une telle décision amène l’institution à changer sa doctrine pour l’avenir.
Que désormais, l'inspection générale de la justice travaille en sachant que ces
rapports seront des rapports communicables ».
Interrogé, le ministère de la Justice dit
« prendre acte du jugement et
examiner les voies de recours ». Il peut encore faire appel, mais la
décision du juge administratif rendue ce jeudi 5 décembre est exécutoire. « Le ministère de la Justice, on l'espère, va
se conformer à une décision de justice. S’il a bien une institution qui sait
l’importance d'exécuter les décisions de justice, c’est la place Vendôme »,
ironise Kim Reuflet.
Delphine Schiltz
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