Une BD pour expliquer le droit aux enfants : « Chaque mot a son importance, parce qu’il doit être interprété sans doute »


lundi 7 juillet 2025 à 14:537 min

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INTERVIEW. Comment réussir à parler de droit aux enfants ? Aussi utile en classe qu’à la maison, l’ouvrage Le droit, ça sert à quoi ?, paru en avril dernier, permet de transmettre des notions importantes tout en simplicité et en humour. Un délicat équilibre qui a constitué un « véritable défi » pour son autrice, Marie Cresp.

Le droit, ça sert à quoi ? C’est la (vaste) question à laquelle a tenté de répondre Marie Cresp dans une bande-dessinée du même titre consacrée aux règles de vie en société, expliquées de façon simple et ludique.

Maîtresse de conférences en droit privé à l’Université Bordeaux Montaigne, l’autrice, accompagnée de l’illustratrice Clara Lang, aborde ainsi les principes fondamentaux du droit à travers onze questions destinées aux plus jeunes : égalité, liberté, responsabilité…

Dans l’ouvrage, chacune des notions abordées prend la forme d’une situation de vie courante – à l’instar de Raymond qui n’accepte pas que la cabane de Louis, son voisin, empiète sur son jardin - afin de se placer à hauteur d’enfants.

Tout une page est aussi consacrée aux règles encadrant le mariage, aux formules simples mais essentielles : « pour se marier il faut être consentant », « il est interdit de se marier avec une plante ou un animal » ou encore « on peut choisir avec qui on se marie, une fille ou un garçon ». Rencontre.

JSS : Marie Cresp, pourquoi avoir entrepris l’écriture de ce livre ?

Marie Cresp : Avec mon statut d’enseignante-chercheuse, j’enseigne le droit à des non-juristes dans un IUT aux profils professionnalisants, qui envisagent notamment des carrières sociales : mes étudiants sont de futurs animateurs socio-culturels. Après cinq années de thèse très théoriques, il fallait que je rentre dans le concret tout en trouvant des modalités pédagogiques intéressantes.

C’était un véritable défi de leur faire comprendre l’enjeu de concepts qui pouvaient leur paraitre si abstraits. Involontairement, je me suis donc posé la question : et si je l’expliquais à des enfants, comment je le dirais ? Les recherches que j’ai engagées à ce sujet m’ont prouvé qu’aucun ouvrage n’existait en la matière.

Du côté de mes étudiants, je ressentais aussi un mouvement de méfiance et de défiance, voire d’injustice. Dans le sens où ils n’ont décidé ni du système, ni des règles de droit qui s’imposent à eux. Concrètement : ces concepts ne le représentent pas. Quand la règle s’applique à nous, quand il est impossible d’exercer son libre-arbitre, il est vrai que cela crispe. Le droit peut être violent.

Il s’agissait dès lors de leur expliquer pourquoi cela se passait comme cela. C’est essentiel de ne pas ignorer les règles du jeu, pour ensuite se situer dans ce système. D’où l’importance de sensibiliser. A l’échelle des enfants, la réforme de l’enseignement moral et civique est un progrès. Mais l’enseignant ne se sent pas forcément apte à parler de droit, parce que lui-même n’y est pas formé.

JSS : Dans votre ouvrage, chaque concept de droit est décortiqué, simplifié, puis transcrit de manière ludique. Comment y êtes-vous parvenue ?

M.C. : J’ai pris beaucoup de temps pour traduire le langage abstrait et abscond du droit. Ce qui m'a aidée, c'est que j'avais des enfants de cet âge-là, donc j’étais immergée dans ce public. J’ai retouché à plusieurs reprises le manuscrit, il doit exister en une quinzaines de versions, parce qu’il s’agissait d’être simple et juste ! Le plus complexe étant de trouver les bons mots. Chaque mot a son importance, parce qu’il doit être interprété sans doute.

Tout n’est pas explicable aux plus jeunes. Il fallait donc se poser s’interroger. « Quelle est l’idée centrale ? Le noyau dur ? Comment traduire dans le langage courant sans déformer l’idée juridique ? ». L’ouvrage a été relu par des enfants et des adultes. Les illustrations permettent également d’éclaircir ce qui est trop long et trop compliqué à dire avec des mots. J’apprécie l’utilisation de ces « méthodes douces ». Le format BD autorise aussi à « rajouter une couche » d’une autre façon, en posant des situations de vie que connaissent les enfants.

JSS : Vous n'hésitez pas à faire preuve d'humour dans cet ouvrage. Par exemple, dans la partie « Les prénoms interdits », on se demande si Monsieur Neymar a le droit ou non de baptiser son fils Jean… L’humour favorise-t-il la compréhension et l'apprentissage ?

M.C. : Ma conviction, c'est qu'on apprend moins bien dans la douleur. Quand c’est dur ou aride, on perd beaucoup de monde. Mais la volonté de produire un beau dessin métaphorique crée un univers agréable : l'humour en fait partie aussi ! En plus de faciliter l’apprentissage, il forge l’esprit critique.

L’idée, ici, n’était pas de sortir un livre clown, mais de trouver des exemples qui ne soient ni dramatiques, ni tristes, ce que l’on peut souvent reprocher au droit. Clairement : on peut s’amuser avec le droit.

JSS : L'ouvrage se base sur le principe de vulgarisation. Y’a-t-il d'autres principes qui vous tenaient à cœur d’appliquer dans ce livre ?

M.C. : Je sais qu'en français, le terme adéquat est celui de vulgarisation, mais je trouve qu'il a une connotation négative et dépréciative. Je lui préfère celui de la démocratisation ou de la popularisation. En somme : donner au plus grand nombre des clés de décodage.

« Tout n’est pas explicable aux plus jeunes »

Au-delà de cette idée d’éducation populaire, je ne voulais pas contribuer, dans ce livre, à nourrir des stéréotypes. Sachant que le droit, parfois, a eu du mal à se mettre à la page. Je pense notamment au bon père de famille, employé jusqu’à récemment, à l’utilisation des mots « race » ou « sexe »... Il me tenait donc à cœur de ne pas stigmatiser, tout en appliquant ce paradigme de façon douce, pour s’adapter au lectorat.

JSS : Quel concept de droit a-t-il été le plus dur à traduire ?

M.C. : Celui de justice, tout simplement. Il a été très difficile pour moi d’y répondre en quelques lignes ou quelques pages de BD. Ce mot appartient à plusieurs registres : celui du langage courant, de la philosophie et du droit. Mais ce qui est juste en droit n’est pas forcément juste « en vrai » ou dans le cœur de chacun et chacune. L’objectif était donc de définir clairement ce qu’étaient la diversité d’opinions, le sentiment d’injustice, les valeurs fondamentales…Et d’indiquer aussi que ce qui est juste en droit, suit une sorte de process.  

Et pourtant, si un état de droit suit son process et ses règles, mais qu’il défend un droit discriminatoire, cela n’est pas juste. Un procès nazi qui suit les règles du droit nazi, c’est peut-être un état de droit parce qu’il suit le process, mais ce n’est pas une démocratie. J’ai essayé d’expliquer ces complexités, sans passer par des termes techniques. 

JSS : Dans le livre, vous expliquez la différence entre juge et procureur, ce qu'un grand nombre d'adultes est incapable de définir. Est-ce que vous conseillez aux parents aussi la lecture de cet ouvrage ?

M.C. : Tous les retours que j’ai eus à ce sujet sont très positifs. Les adultes concluent en disant : « En plus, on a appris des choses ! ». L’exemple de juge/procureur est probant. Si l’on fait un sondage, c'est effarant, alors que c’est une notion fondamentale.

Le procureur ne défend pas l'État, mais la société. Le juge rend le jugement et il décide si, oui ou non, on a respecté la règle et quelles conséquences on en tire. Si on n’a pas compris cela, bien sûr qu’on va estimer qu’une situation n’est pas juste !

Pareillement, le cas de l’indépendance du parquet revient à chaque élection présidentielle. Mais qui mesure ce que cela signifie exactement ? Pour autant, je suis persuadée que la différence entre parquet et juge peut être comprise par un enfant, tout comme d’autres notions ambitieuses.

L’essentiel étant que l’intégration de ces éléments se fasse étape par étape. C’est pourquoi le lexique dans les dernières pages du livre est indispensable : il reprécise les notions si besoin.

JSS : Vous ne mentionnez pas le droit des enfants dans cet ouvrage. Pourquoi ?

M.C. : C’est volontaire. Selon moi, il est nécessaire de comprendre ce que dit et ce que prévoit le droit, avant d’aborder celui des enfants. On ne met pas la charrue avant les bœufs.

En parallèle, il existe déjà beaucoup de formats et de supports pédagogiques qui les évoquent, on compte aussi un défenseur des droits... Il faut également reconnaître que la notion est compliquée à décortiquer, difficilement adaptable en neuf cases de BD ! Il faudrait un volume entier.

JSS : Quel premier conseil donneriez-vous pour mieux comprendre le droit ?

M.C. : Il faut d’abord comprendre que le droit, c'est une règle différente des autres. S’il existe des règles morales et des règles de politesse, on compte aussi les règles de droit qui fonctionnent selon la logique du droit. Pour moi, c’est le mécanisme de base à intégrer.

Ensuite, on s’intéresse à sa spécificité. Typiquement, ce matin, mon fils était fier de me dire qu’il avait appris « la loi sur le consentement » à l’école, propos que l’on a essayé de préciser : de quoi s’agit-il ? D’une « loi qui dit que l’on n’a pas le droit de toucher le corps de l’autre ». Très bien. « Mais à partir de quel moment cela devient du droit ? ». On leur parle beaucoup de harcèlement, aussi. Tout cela est très intéressant.

JSS : Avez-vous envie de démocratiser d’autres notions pour les enfants ?  

M.C. : Oui, notamment la composition du droit. Qu’est-ce qu’on y trouve ? Comment est-il organisé ? Peut-on le changer ? On rentre dans des aspects plus techniques. Pourtant, sans utiliser les termes précis, je vais quand même réussir à exposer la hiérarchie des normes.

Autre question : est-ce qu’on voyage avec le droit ? S’il est produit par mon pays, mais que je pars à l’étranger, quelle règle s’applique-t-elle ? Cela s’appelle du droit international privé. Je ne leur dirai pas, mais ils seront capables de saisir la notion. De manière générale, on est entourés de contenants en droit, de vocables, de capsules… C’est évidemment nécessaire, mais le plus important, c’est de savoir quelle idée se cache à l’intérieur.

Laurène Secondé

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