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INTERVIEW. Comment réussir à parler de droit aux enfants ? Aussi utile en classe qu’à la maison, l’ouvrage Le droit, ça sert à quoi ?, paru en avril dernier, permet de transmettre des notions importantes tout en simplicité et en humour. Un délicat équilibre qui a constitué un « véritable défi » pour son autrice, Marie Cresp.
Le
droit, ça sert à quoi ? C’est la (vaste) question à laquelle a tenté de
répondre Marie Cresp dans une bande-dessinée du même titre consacrée aux règles
de vie en société, expliquées de façon simple et ludique.
Maîtresse
de conférences en droit privé à l’Université Bordeaux Montaigne, l’autrice,
accompagnée de l’illustratrice Clara Lang, aborde ainsi les principes
fondamentaux du droit à travers onze questions destinées aux plus jeunes :
égalité, liberté, responsabilité…
Dans
l’ouvrage, chacune des notions abordées prend la forme d’une situation de vie
courante – à l’instar de Raymond qui n’accepte pas que la cabane de Louis, son
voisin, empiète sur son jardin - afin de se placer à hauteur d’enfants.
Tout
une page est aussi consacrée aux règles encadrant le mariage, aux formules
simples mais essentielles : « pour se marier il faut être
consentant », « il est interdit de se marier avec une plante
ou un animal » ou encore « on peut choisir avec qui on se
marie, une fille ou un garçon ». Rencontre.
JSS :
Marie Cresp, pourquoi avoir entrepris l’écriture de ce livre ?
Marie Cresp : Avec
mon statut d’enseignante-chercheuse, j’enseigne le droit à des non-juristes
dans un IUT aux profils
professionnalisants, qui envisagent notamment des carrières sociales : mes
étudiants sont de futurs animateurs socio-culturels. Après cinq années de thèse
très théoriques, il fallait que je rentre dans le concret tout en trouvant des
modalités pédagogiques intéressantes.
C’était
un véritable défi de leur faire comprendre l’enjeu de concepts qui pouvaient
leur paraitre si abstraits. Involontairement, je me suis donc posé la
question : et si je l’expliquais à des enfants, comment je le
dirais ? Les recherches que j’ai engagées à ce sujet m’ont prouvé qu’aucun
ouvrage n’existait en la matière.
À
lire aussi : Croquis d’audiences : « Les
silences des victimes sont les plus difficiles à dessiner »
Du
côté de mes étudiants, je ressentais aussi un mouvement de méfiance et de
défiance, voire d’injustice. Dans le sens où ils n’ont décidé ni du système, ni
des règles de droit qui s’imposent à eux. Concrètement : ces concepts ne
le représentent pas. Quand la règle s’applique à nous, quand il est impossible d’exercer
son libre-arbitre, il est vrai que cela crispe. Le droit peut être violent.
Il
s’agissait dès lors de leur expliquer pourquoi cela se passait comme cela.
C’est essentiel de ne pas ignorer les règles du jeu, pour ensuite se situer
dans ce système. D’où l’importance de sensibiliser. A l’échelle des enfants, la
réforme de l’enseignement moral et civique est un progrès. Mais l’enseignant ne
se sent pas forcément apte à parler de droit, parce que lui-même n’y est pas
formé.
JSS :
Dans votre ouvrage, chaque concept de droit est décortiqué, simplifié, puis
transcrit de manière ludique. Comment y êtes-vous parvenue ?
M.C. : J’ai pris beaucoup de temps pour traduire le
langage abstrait et abscond du droit. Ce qui m'a aidée, c'est que j'avais des
enfants de cet âge-là, donc j’étais immergée dans ce public. J’ai retouché à
plusieurs reprises le manuscrit, il doit exister en une quinzaines de versions,
parce qu’il s’agissait d’être simple et juste ! Le plus complexe étant de
trouver les bons mots. Chaque mot a son importance, parce qu’il doit être interprété
sans doute.
Tout
n’est pas explicable aux plus jeunes. Il fallait donc se poser s’interroger.
« Quelle est l’idée centrale ? Le noyau dur ? Comment
traduire dans le langage courant sans déformer l’idée juridique ? ».
L’ouvrage a été relu par des enfants et des adultes. Les illustrations
permettent également d’éclaircir ce qui est trop long et trop compliqué à dire
avec des mots. J’apprécie l’utilisation de ces « méthodes douces ».
Le format BD autorise aussi à « rajouter une couche » d’une autre
façon, en posant des situations de vie que connaissent les enfants.
JSS : Vous n'hésitez pas à faire preuve d'humour
dans cet ouvrage. Par exemple, dans la partie « Les prénoms interdits », on se
demande si Monsieur Neymar a le droit ou non de baptiser son fils Jean…
L’humour favorise-t-il la compréhension et l'apprentissage ?
M.C. : Ma conviction, c'est qu'on apprend moins bien
dans la douleur. Quand c’est dur ou aride, on perd beaucoup de monde. Mais la
volonté de produire un beau dessin métaphorique crée un univers agréable :
l'humour en fait partie aussi ! En plus de faciliter l’apprentissage, il
forge l’esprit critique.
L’idée,
ici, n’était pas de sortir un livre clown, mais de trouver des exemples qui ne
soient ni dramatiques, ni tristes, ce que l’on peut souvent reprocher au droit.
Clairement : on peut s’amuser avec le droit.
JSS : L'ouvrage se base sur le principe de
vulgarisation. Y’a-t-il d'autres principes qui vous tenaient à cœur d’appliquer
dans ce livre ?
M.C. : Je sais qu'en français, le terme adéquat est celui
de vulgarisation, mais je trouve qu'il a une connotation négative et
dépréciative. Je lui préfère celui de la démocratisation ou de la
popularisation. En somme : donner au plus grand nombre des clés de
décodage.
« Tout
n’est pas explicable aux plus jeunes »
Au-delà
de cette idée d’éducation populaire, je ne voulais pas contribuer, dans ce
livre, à nourrir des stéréotypes. Sachant que le droit, parfois, a eu du mal à
se mettre à la page. Je pense notamment au bon père de famille, employé jusqu’à
récemment, à l’utilisation des mots « race » ou « sexe »...
Il me tenait donc à cœur de ne pas stigmatiser, tout en appliquant ce paradigme
de façon douce, pour s’adapter au lectorat.
JSS : Quel concept de droit a-t-il été le plus dur à
traduire ?
M.C. : Celui de justice, tout simplement. Il a été
très difficile pour moi d’y répondre en quelques lignes ou quelques pages de
BD. Ce mot appartient à plusieurs registres : celui du langage courant, de
la philosophie et du droit. Mais ce qui est juste en droit n’est pas
forcément juste « en vrai » ou dans le cœur de chacun et chacune.
L’objectif était donc de définir clairement ce qu’étaient la diversité
d’opinions, le sentiment d’injustice, les valeurs fondamentales…Et d’indiquer
aussi que ce qui est juste en droit, suit une sorte de process.
Et pourtant, si un état de
droit suit son process et ses règles, mais qu’il défend un droit
discriminatoire, cela n’est pas juste. Un procès nazi qui suit les règles du
droit nazi, c’est peut-être un état de droit parce qu’il suit le process, mais
ce n’est pas une démocratie. J’ai essayé d’expliquer ces complexités, sans
passer par des termes techniques.
JSS : Dans le livre, vous expliquez la
différence entre juge et procureur, ce qu'un grand nombre d'adultes est
incapable de définir. Est-ce que vous conseillez aux parents aussi la lecture
de cet ouvrage ?
M.C. : Tous les retours que j’ai eus à ce sujet sont
très positifs. Les adultes concluent en disant : « En plus, on a
appris des choses ! ». L’exemple de juge/procureur est probant. Si
l’on fait un sondage, c'est effarant, alors que c’est une notion fondamentale.
Le
procureur ne défend pas l'État, mais la société. Le juge rend le jugement et il
décide si, oui ou non, on a respecté la règle et quelles conséquences on en
tire. Si on n’a pas compris cela, bien sûr qu’on va estimer qu’une situation
n’est pas juste !
À
lire aussi : Parlement des enfants : deux
propositions de loi autour de la protection des océans bientôt à l'étude à
l'Assemblée nationale ?
Pareillement,
le cas de l’indépendance du parquet revient à chaque élection présidentielle.
Mais qui mesure ce que cela signifie exactement ? Pour autant, je suis
persuadée que la différence entre parquet et juge peut être comprise par un
enfant, tout comme d’autres notions ambitieuses.
L’essentiel
étant que l’intégration de ces éléments se fasse étape par étape. C’est
pourquoi le lexique dans les dernières pages du livre est indispensable :
il reprécise les notions si besoin.
JSS :
Vous ne mentionnez pas le droit des enfants dans cet ouvrage. Pourquoi ?
M.C. : C’est volontaire. Selon moi, il est nécessaire
de comprendre ce que dit et ce que prévoit le droit, avant d’aborder celui des
enfants. On ne met pas la charrue avant les bœufs.
En
parallèle, il existe déjà beaucoup de formats et de supports pédagogiques qui les
évoquent, on compte aussi un défenseur des droits... Il faut également
reconnaître que la notion est compliquée à décortiquer, difficilement adaptable
en neuf cases de BD ! Il faudrait un volume entier.
JSS :
Quel premier conseil donneriez-vous pour mieux comprendre le droit ?
M.C. : Il faut d’abord comprendre que le droit,
c'est une règle différente des autres. S’il existe des règles morales et des
règles de politesse, on compte aussi les règles de droit qui fonctionnent selon
la logique du droit. Pour moi, c’est le mécanisme de base à intégrer.
Ensuite,
on s’intéresse à sa spécificité. Typiquement, ce matin, mon fils était fier de
me dire qu’il avait appris « la loi sur le consentement » à
l’école, propos que l’on a essayé de préciser : de quoi s’agit-il ?
D’une « loi qui dit que l’on n’a pas le droit de toucher le corps de
l’autre ». Très bien. « Mais à partir de quel moment cela
devient du droit ? ». On leur parle beaucoup de harcèlement,
aussi. Tout cela est très intéressant.
JSS :
Avez-vous envie de démocratiser d’autres notions pour les enfants ?
M.C. : Oui, notamment la composition
du droit. Qu’est-ce qu’on y trouve ? Comment est-il organisé ?
Peut-on le changer ? On rentre dans des aspects plus techniques. Pourtant,
sans utiliser les termes précis, je vais quand même réussir à exposer la hiérarchie
des normes.
Autre question : est-ce
qu’on voyage avec le droit ? S’il est produit par mon pays, mais que je
pars à l’étranger, quelle règle s’applique-t-elle ? Cela s’appelle du
droit international privé. Je ne leur dirai pas, mais ils seront capables de
saisir la notion. De manière générale, on est entourés de contenants en droit,
de vocables, de capsules… C’est évidemment nécessaire, mais le plus important,
c’est de savoir quelle idée se cache à l’intérieur.
Laurène Secondé
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