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À travers notre rubrique Chronique de robe, un avocat ou un magistrat se livre sur un moment crucial de sa carrière. Basile Ader se remémore ce 20 juin 1989, où à la cour d’appel de Paris, il assite, aux côtés d’Henri Leclerc et Muriel Brouquet, au plaidoyer du bâtonnier Philippe Lafarge venu défendre devant la Cour le rôle indispensable de l’avocat. « C’est sa participation à l’œuvre de justice qui assure à celle-ci sa crédibilité », se souvient-il. Des mots qui résonnent encore dans sa tête, déterminants tant dans sa carrière d’avocat que dans son engagement au sein du barreau de Paris.
J’étais au cabinet Ornano, au 52 du boulevard du même
nom, dans le 18e arrondissement de Paris. Je travaillais avec Henri
Leclerc depuis plus de dix mois pour être son collaborateur,
et pendant ce temps, j’apprenais la défense, celle dans les prétoires, celle
dans les cabinets d’instruction, celle dans les confrontations et négociations
avec le parquet, celle devant l’opinion publique aussi.
Un an plus tôt, dès mon arrivée au cabinet, j’avais été
plongé dans le procès des médecins de Poitiers. Bakary Diallo y était accusé
d’avoir laissé mourir une patiente pour se venger de son patron. Il a été
justement sauvé d’une condamnation, pourtant annoncée depuis le début par les
médias, grâce au combat sans relâche de ses avocats. La plaidoirie d’Henri
Leclerc, le dernier après-midi du procès dans cette salle immense, restera pour
moi et tous ceux qui était là un immense moment d’éloquence.
Quelques mois plus tard, un dossier plus épouvantable
encore était arrivé au cabinet. Cette fois-ci, il s’agissait du viol et du
meurtre d’une petite fille en Haute-Provence. Roman, accusé par Gentil, avait
avoué sa participation à ce crime, après 20 heures de garde à vue, où l’avocat
n’était pas encore admis. Il s’était rétracté aussitôt qu’il fut présenté au
juge d’instruction.
Il venait de désigner Henri Leclerc pour le défendre. Nous
étions au cœur de l’été 88. Après quelques mois d’instruction, rien ne cadrait : les constatations matérielles, les déclarations successives et
contradictoires des deux inculpés, les dépositions des témoins notamment ceux
qui avaient vu Roman pour la dernière fois. Leurs déclarations ne cadraient pas
avec le temps minimum qui lui aurait fallu pour arriver sur les lieux du crime
et le commettre.
Pour Gentil pas de problème, c’est lui qui avait emmené
l’enfant depuis le café de son père. Mais Roman ne pouvait être coupable qu’au
prix d’une course effrénée, pour s’y retrouver, violer et tuer ; quelques dizaines de minutes tout au plus. La
reconstitution s’imposait.
« La plaidoirie d’Henri Leclerc, le
dernier après-midi du procès dans cette salle immense, restera pour moi et tous
ceux qui était là un immense moment d’éloquence. »
Elle fut organisée le 16 juin 1989. La France s’apprêtait
à fêter le bicentenaire de la prise de la Bastille, et accueillir tous les
grands de ce monde pour leur montrer qu’elle restait la patrie des Droits de
l’homme.
La reconstitution a lieu à la Motte du Caire. Le village
est là, rassemblé. Évidemment, il pleure
encore la petite fille, mais sa haine est surtout dirigée contre les
rétractations de Roman. « S’il a avoué,
c’est forcément qu’il l’a fait ! ». Il est chauffé à blanc par la presse
locale qui est sur la même ligne.
Le juge est présent, avec son greffier. Le procureur
aussi, ainsi que les avocats. Juramy, du barreau de Marseille, assiste Gentil.
Henri Leclerc est descendu avec Muriel Brouquet qui suit le dossier avec lui.
J’assure, pour ma part, la permanence à Ornano.
La reconstitution commence dans le café d’où la petite fille
fut emmenée par Gentil. Les services de police apportent alors un mannequin de
sa taille. Ils traversent la foule. La tension déjà extrême et la vue de ce
petit mannequin font gronder le village. L’émeute couve, elle peut tourner au
lynchage. À l’évidence, la
reconstitution ne pourra pas être effectuée en toute sécurité.
Le juge comprend que les services de police sont trop peu
nombreux pour assurer le maintien de l’ordre et la sécurité des deux prévenus. Il
décide d’annuler la reconstitution. Les deux prévenus qui attendaient à l’écart
sont aussitôt reconduits à l’hélicoptère qui les avait emmenés depuis la prison
des Baumettes, à Marseille, pour les y reconduire. L’hélicoptère repart et les
gendarmes plient bagage. La colère du village, qui comprend qu’on le prive de
la reconstitution attendue, cette fois-ci explose.
« L’avocat est un facteur d’ordre »
À qui s’en
prendre alors, si ce n’est aux avocats ?
La foule tente d’investir le café. Une échauffourée d’une
grande violence éclate. On projette une tarte à la crème sur Henri Leclerc,
mais avec son assiette, laquelle se brise sur sa tête et le coupe à plusieurs
endroits. Le sang mêlé à la crème inonde son visage et sa chemise. Il doit en
changer.
Paris Match saisit ce moment pour le photographier. Il publiera la photo en pleine page, où il apparaît torse nu, le visage ensanglanté. C’est, paraît-il, « le choc des photos ». Celle-ci est humiliante pour Henri. Elle l’est aussi pour la défense.
Muriel Brouquet s’interpose lorsqu’un homme veut le
frapper. « Je vous en prie, je vous en
prie ! » Et la malheureuse reçoit le coup à sa place, qui fait exploser son
arcade sourcilière, et lui valut d’arborer un fier œil au beurre noir les
semaines suivantes.
L’incident n’a duré que quelques minutes, avant que les
forces de l’ordre encore présentes ne daignent y mettre fin, mais les images
ont été diffusées dans la presse et sur toutes les chaînes de télévision.
Roman est innocent évidemment. On n’est jamais deux pour
violer une petite fille et la tuer. Il sera acquitté trois ans plus tard par la
cour d’assises de Grenoble.
Toutefois, avant son acquittement, il a été traité comme
un coupable, et on a laissé ses avocats se faire molester, pour la seule raison
qu’ils étaient ses avocats.
Le barreau de Paris s’en émeut. Son bâtonnier
est alors Philippe Lafarge. Il se rend, avec tout son conseil de l’Ordre et plusieurs centaines de confrères, en
délégation, présenter ses protestations au Premier président de la Cour.
Audience leur est donnée dans la grande salle de la première chambre. Et, cette
fois-ci, je suis là. À côté d’Henri et Muriel, comme
j’aurais aimé être à côté d’eux dans le café de la Motte du Caire.
Madame le Premier président Ezratty et Monsieur le
procureur Truche prennent la parole à tour de rôle pour s’associer à l’émotion
du barreau.
Je me souviens que le bâtonnier Lafarge a des mots très
forts : « Bien que cela apparaisse à
certains comme un paradoxe, il n’est pas d’ordre public sans avocat. C’est sa
participation à l’œuvre de justice qui assure à celle-ci sa crédibilité. Ainsi,
mieux l’avocat défend, plus il remplit son rôle d’ordre public qui est aussi
important que celui de l’accusation ou celui de justice du siège. Loin d’être un
créateur de désordre, l’avocat est un facteur d’ordre », et, enfin,
solennel ; il assène : « Tout ce qui
touche à la Justice touche au pacte social. »
C’est un souvenir que j’emporterai avec moi que tous ces
avocats en robe, derrière nous trois, et le bâtonnier Lafarge, pour entendre
ces paroles définitives, en ce 20 juin 1989.
Basile Ader,
Avocat,
August Debouzy
Biographie
Fils d’avocat, Basile Ader prête serment le 7 janvier
1988. Ancien collaborateur d’Henri Leclerc, il rejoint le cabinet Ader Jolibois
en 1990. Ancien Secrétaire de la Conférence du barreau de Paris (1993) et
ancien membre du conseil de l’Ordre (2010 à 2012), il a présidé l’OIAD
(Observatoire International des avocats en danger) et le Barreau de Paris
Solidarité.
Directeur de la rédaction de Légipresse (revue du droit de
la communication - Dalloz), il intègre le cabinet August Debouzy en 2018. Il
intervient dans tous les types de contentieux pénaux, civils ou commerciaux,
qui touchent au pénal des affaires, au droit des médias, au droit du marché de
l’art, et à la propriété intellectuelle. Il a une expertise toute particulière
en droit pénal de la presse, pour diriger la rédaction du mensuel LEGIPRESSE,
depuis sa création en 1987. Il a créé le statut d’avocats mandataire d’artistes
et d’auteurs, et enseigne à l’EFB et à l’Institut Pratique du Journalisme
(IPJ).
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