« Il n’est pas d’ordre public sans avocat » - Maître Basile Ader vous raconte…


mardi 12 juillet 2022 à 10:366 min

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À travers notre rubrique Chronique de robe, un avocat ou un magistrat se livre sur un moment crucial de sa carrière. Basile Ader se remémore ce 20 juin 1989, où à la cour d’appel de Paris, il assite, aux côtés d’Henri Leclerc et Muriel Brouquet, au plaidoyer du bâtonnier Philippe Lafarge venu défendre devant la Cour le rôle indispensable de l’avocat. « C’est sa participation à l’œuvre de justice qui assure à celle-ci sa crédibilité », se souvient-il. Des mots qui résonnent encore dans sa tête, déterminants tant dans sa carrière d’avocat que dans son engagement au sein du barreau de Paris.

  



J’étais au cabinet Ornano, au 52 du boulevard du même nom, dans le 18e arrondissement de Paris. Je travaillais avec Henri Leclerc depuis plus de dix mois pour être son collaborateur, et pendant ce temps, j’apprenais la défense, celle dans les prétoires, celle dans les cabinets d’instruction, celle dans les confrontations et négociations avec le parquet, celle devant l’opinion publique aussi.

Un an plus tôt, dès mon arrivée au cabinet, j’avais été plongé dans le procès des médecins de Poitiers. Bakary Diallo y était accusé d’avoir laissé mourir une patiente pour se venger de son patron. Il a été justement sauvé d’une condamnation, pourtant annoncée depuis le début par les médias, grâce au combat sans relâche de ses avocats. La plaidoirie d’Henri Leclerc, le dernier après-midi du procès dans cette salle immense, restera pour moi et tous ceux qui était là un immense moment d’éloquence.

 

 

Une reconstitution empêchée

Quelques mois plus tard, un dossier plus épouvantable encore était arrivé au cabinet. Cette fois-ci, il s’agissait du viol et du meurtre d’une petite fille en Haute-Provence. Roman, accusé par Gentil, avait avoué sa participation à ce crime, après 20 heures de garde à vue, où l’avocat n’était pas encore admis. Il s’était rétracté aussitôt qu’il fut présenté au juge d’instruction.

Il venait de désigner Henri Leclerc pour le défendre. Nous étions au cœur de l’été 88. Après quelques mois d’instruction, rien ne cadrait : les constatations matérielles, les déclarations successives et contradictoires des deux inculpés, les dépositions des témoins notamment ceux qui avaient vu Roman pour la dernière fois. Leurs déclarations ne cadraient pas avec le temps minimum qui lui aurait fallu pour arriver sur les lieux du crime et le commettre.

Pour Gentil pas de problème, c’est lui qui avait emmené l’enfant depuis le café de son père. Mais Roman ne pouvait être coupable qu’au prix d’une course effrénée, pour s’y retrouver, violer et tuer ; quelques dizaines de minutes tout au plus. La reconstitution s’imposait.




« La plaidoirie d’Henri Leclerc, le dernier après-midi du procès dans cette salle immense, restera pour moi et tous ceux qui était là un immense moment d’éloquence. »



Elle fut organisée le 16 juin 1989. La France s’apprêtait à fêter le bicentenaire de la prise de la Bastille, et accueillir tous les grands de ce monde pour leur montrer qu’elle restait la patrie des Droits de l’homme.

La reconstitution a lieu à la Motte du Caire. Le village est là, rassemblé. Évidemment, il pleure encore la petite fille, mais sa haine est surtout dirigée contre les rétractations de Roman. « S’il a avoué, c’est forcément qu’il l’a fait ! ». Il est chauffé à blanc par la presse locale qui est sur la même ligne.

Le juge est présent, avec son greffier. Le procureur aussi, ainsi que les avocats. Juramy, du barreau de Marseille, assiste Gentil. Henri Leclerc est descendu avec Muriel Brouquet qui suit le dossier avec lui. J’assure, pour ma part, la permanence à Ornano.

La reconstitution commence dans le café d’où la petite fille fut emmenée par Gentil. Les services de police apportent alors un mannequin de sa taille. Ils traversent la foule. La tension déjà extrême et la vue de ce petit mannequin font gronder le village. L’émeute couve, elle peut tourner au lynchage. À l’évidence, la reconstitution ne pourra pas être effectuée en toute sécurité.

Le juge comprend que les services de police sont trop peu nombreux pour assurer le maintien de l’ordre et la sécurité des deux prévenus. Il décide d’annuler la reconstitution. Les deux prévenus qui attendaient à l’écart sont aussitôt reconduits à l’hélicoptère qui les avait emmenés depuis la prison des Baumettes, à Marseille, pour les y reconduire. L’hélicoptère repart et les gendarmes plient bagage. La colère du village, qui comprend qu’on le prive de la reconstitution attendue, cette fois-ci explose.

 

 

« L’avocat est un facteur d’ordre »

À qui s’en prendre alors, si ce n’est aux avocats ?

La foule tente d’investir le café. Une échauffourée d’une grande violence éclate. On projette une tarte à la crème sur Henri Leclerc, mais avec son assiette, laquelle se brise sur sa tête et le coupe à plusieurs endroits. Le sang mêlé à la crème inonde son visage et sa chemise. Il doit en changer.

Paris Match saisit ce moment pour le photographier. Il publiera la photo en pleine page, où il apparaît torse nu, le visage ensanglanté. C’est, paraît-il, « le choc des photos ». Celle-ci est humiliante pour Henri. Elle l’est aussi pour la défense.

Muriel Brouquet s’interpose lorsqu’un homme veut le frapper. « Je vous en prie, je vous en prie ! » Et la malheureuse reçoit le coup à sa place, qui fait exploser son arcade sourcilière, et lui valut d’arborer un fier œil au beurre noir les semaines suivantes.

L’incident n’a duré que quelques minutes, avant que les forces de l’ordre encore présentes ne daignent y mettre fin, mais les images ont été diffusées dans la presse et sur toutes les chaînes de télévision.

Roman est innocent évidemment. On n’est jamais deux pour violer une petite fille et la tuer. Il sera acquitté trois ans plus tard par la cour d’assises de Grenoble.

Toutefois, avant son acquittement, il a été traité comme un coupable, et on a laissé ses avocats se faire molester, pour la seule raison qu’ils étaient ses avocats.

Le barreau de Paris s’en émeut. Son bâtonnier est alors Philippe Lafarge. Il se rend, avec tout son conseil de l’Ordre et plusieurs centaines de confrères, en délégation, présenter ses protestations au Premier président de la Cour. Audience leur est donnée dans la grande salle de la première chambre. Et, cette fois-ci, je suis là. À côté dHenri et Muriel, comme j’aurais aimé être à côté d’eux dans le café de la Motte du Caire.

Madame le Premier président Ezratty et Monsieur le procureur Truche prennent la parole à tour de rôle pour s’associer à l’émotion du barreau.

Je me souviens que le bâtonnier Lafarge a des mots très forts : « Bien que cela apparaisse à certains comme un paradoxe, il n’est pas d’ordre public sans avocat. C’est sa participation à l’œuvre de justice qui assure à celle-ci sa crédibilité. Ainsi, mieux l’avocat défend, plus il remplit son rôle d’ordre public qui est aussi important que celui de l’accusation ou celui de justice du siège. Loin d’être un créateur de désordre, l’avocat est un facteur d’ordre », et, enfin, solennel ; il assène : « Tout ce qui touche à la Justice touche au pacte social. »

C’est un souvenir que j’emporterai avec moi que tous ces avocats en robe, derrière nous trois, et le bâtonnier Lafarge, pour entendre ces paroles définitives, en ce 20 juin 1989.


Basile Ader, 

Avocat, 

August Debouzy

 



Biographie

Fils d’avocat, Basile Ader prête serment le 7 janvier 1988. Ancien collaborateur d’Henri Leclerc, il rejoint le cabinet Ader Jolibois en 1990. Ancien Secrétaire de la Conférence du barreau de Paris (1993) et ancien membre du conseil de l’Ordre (2010 à 2012), il a présidé l’OIAD (Observatoire International des avocats en danger) et le Barreau de Paris Solidarité.

Directeur de la rédaction de Légipresse (revue du droit de la communication - Dalloz), il intègre le cabinet August Debouzy en 2018. Il intervient dans tous les types de contentieux pénaux, civils ou commerciaux, qui touchent au pénal des affaires, au droit des médias, au droit du marché de l’art, et à la propriété intellectuelle. Il a une expertise toute particulière en droit pénal de la presse, pour diriger la rédaction du mensuel LEGIPRESSE, depuis sa création en 1987. Il a créé le statut d’avocats mandataire d’artistes et d’auteurs, et enseigne à l’EFB et à l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ).

 

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