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INTERVIEW. Alors que les relations entre l’Union européenne et les États-Unis se tendent au fur et à mesure des déclarations du président Trump, le site d’information Politico a révélé début mars la fermeture possible du consulat américain de Strasbourg. Fabienne Keller, députée européenne (Renaissance), questeure du Parlement européen et ancienne maire de Strasbourg, revient sur les conséquences d’une telle action.
Journal
Spécial des Sociétés : Le 2 mars, le site Politico a révélé que l’administration Trump comptait
supprimer les consulats américains en France, dont celui de Strasbourg.
Pourquoi l’administration Trump s’attaque à ce consulat ?
Fabienne Keller :
Je comprends que, d'après l'article de Politico,
cette fermeture serait prévue dans le cadre d’un vaste plan de restructuration
et d'économies au sein du Département d'État des États-Unis d’Amérique.
Plusieurs consulats sont ainsi visés, en France, mais aussi en Allemagne ou en
Italie. Cela va dans le sens des déclarations de l'administration Trump, qui
n’a aucun scrupule à sacrifier les relations diplomatiques, amicales,
culturelles, sur l’autel des économies budgétaires. C'est à mon sens une erreur
pour un pays comme les États-Unis, dont la puissance s'est aussi forgée dans sa
capacité à rayonner dans le monde.
JSS : En quoi Strasbourg est symbolique
des relations entre l’Union européenne et les États-Unis ?
F.
K. : Le consulat général des États-Unis à
Strasbourg a été ouvert en 1866, il y a bientôt 160 ans. Strasbourg et l'Alsace
ont connu quatre changements de nationalités, trois guerres, des mouvements de
populations, de multiples tensions et réconciliations. Entretemps, les
États-Unis ont connu une histoire mouvementée et des bouleversements. 29 présidents
des États-Unis se sont succédé depuis l'ouverture du consulat de Strasbourg.
Les relations entre nos deux pays ont toujours résisté à tous ces changements.
Et on devrait les abandonner aujourd'hui pour raison budgétaire ? Je ne peux
m’y résoudre. Ce qui rend le consulat de Strasbourg symbolique c'est que,
depuis la fin de la guerre, Strasbourg est le cœur de la construction
européenne.
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Ville symbole de la réconciliation
franco-allemande, Strasbourg a été au centre des discussions d'après-guerre
pour construire l'Europe. À l’époque, ces discussions étaient fortement
soutenues et encouragées par les États-Unis, très favorables à l'unité de
l'Europe. C'est pour cela que Strasbourg accueille aujourd'hui le siège de
trois institutions européennes majeures : le Parlement européen, le Conseil de
l'Europe et la Cour européenne des Droits de l'Homme.
JSS :
Ce n’est donc pas un consulat comme les autres…
F.
K. : Le consulat des États-Unis à Strasbourg
a une mission particulière de représentation auprès des institutions
européennes. Les États-Unis sont notamment membre observateur du comité des
ministres du Conseil de l’Europe, et coopèrent étroitement avec le Conseil de
l’Europe sur des sujets comme ceux définis par exemple par la Convention sur la
Cybercriminalité, dite Convention de Budapest.
Pour toutes ces raisons, le consulat de Strasbourg n'est effectivement pas un
consulat comme les autres, et sa fermeture serait un signal très négatif, non
seulement pour les relations franco-américaines mais également pour les
relations entre l’Union européenne et les États-Unis.
Quels sont les liens qu’entretiennent
Strasbourg et les États-Unis depuis plusieurs décennies ?
F. K. :
Tout d'abord, Strasbourg comme le reste de l'Alsace a bénéficié du soutien
américain pour sa Libération du joug nazi en 1944. Les soldats français de la 2e
Division blindée, commandés par le Général Leclerc, ont bénéficié d'un soutien
déterminant de l'armée américaine pour la Libération de Strasbourg, le 23
novembre 1944. Par ailleurs, Strasbourg est jumelée avec Boston (Massachusetts)
depuis 1960. C'est le premier jumelage de la Ville de Strasbourg. Ce
partenariat est entretenu, depuis cette date, par de nombreux échanges
scolaires, universitaires, musicaux, mais aussi des partages de bonnes
pratiques entre pompiers, des expositions communes, des échanges culturels,
etc.
JSS : À l’annonce de cette fermeture, une soixantaine de manifestants se sont réunis avec des pancartes « Consulates make America Great » (Les consulats font la grandeur de l’Amérique) « Don’t abandon US Citizens in Strasbourg » (N’abandonnez pas les citoyens américains à Strasbourg) et « Old friends Matter » (Les vieux amis comptent). Comprenez-vous ces peurs ?
F. K. :
Un consulat, une présence physique des autorités américaines à Strasbourg, est
primordial pour l’ensemble des citoyens présents à Strasbourg et en Alsace. Il
faut souligner que c’est le consulat compétent pour toute la région Est, les
consulats les plus proches ensuite sont Paris ou Lyon.
La
fermeture de ce consulat serait donc une grande perte pour tous ces citoyens.
Cela rajouterait des difficultés supplémentaires dans leurs démarches et
pourrait ainsi décourager les échanges.
JSS : Beaucoup d’étudiants américains
mais aussi d’entreprises américaines y sont présents, qu’est-ce que cela
pourrait changer ?
F.K. :
Depuis le milieu des années 1970, l’université de Syracuse, dans l’État de New
York, est partenaire de celle de Strasbourg. Des étudiants français peuvent
effectuer des semestres sur le campus américain et réciproquement. Plus d'une
centaine d'étudiants américains sont accueillis chaque année. La présence d'un
consulat représente évidemment une structure très importante pour tous ces
étudiants.
JSS : Au niveau européen, les liens
internationaux entre les États-Unis et le Conseil de l’Europe peuvent-ils être
abîmés ou rompus ?
F.K. : Bien sûr. Mettre fin à la présence américaine
auprès des institutions européennes et notamment du Conseil de l'Europe serait
un terrible signal et acterait d'une certaine manière la rupture des États-Unis
avec leurs alliés occidentaux.
JSS : Pro-Brexit, menaces contre l’Otan,
droits de douane à 25 % sur les importations d’acier, de quelles manières Trump
avait déjà dégradé ses relations avec l’Union européenne lors de son précédent mandat ?
F.K. :
Bien que Donald Trump soit favorable au Brexit et avait qualifié l’Otan
d’alliance politico-militaire « d’obsolète », je
n'ai pas le souvenir d’attaques aussi virulentes. Au cours de son premier
mandat, il n’avait pas remis en cause de manière aussi brutale des liens entre
l’Union européenne et les États-Unis.
JSS
: Comment s’organise le Parlement européen face à ces relations diplomatiques
tendues ?
F. K. : Nous nous efforçons à tenir une ligne de crête. D'une part, nous essayons de maintenir des liens avec les Américains, qui ne sont pas tous des soutiens de cette administration, et d'une manière générale avec les États-Unis, qui sont une grande démocratie et qui continueront de l'être après le départ de Donald Trump.
« Nous essayons de maintenir le lien avec les Américains, qui ne sont pas tous des soutiens de cette administration »
- Fabienne Keller, députée européenne et ancienne maire de Strasbourg
D’autre part, il faut accepter le fait que nous ne pouvons plus compter
autant qu'avant sur le soutien et l'appui américain pour accompagner l’Europe
dans sa volonté de garantir la paix, protéger les droits humains et préserver
la démocratie.
JSS :
Quels sont les leviers possibles ?
F.
K. : Cela doit passer à mon sens par deux
axes d'action majeurs. Tout d’abord, l’Union européenne se doit d'être un
soutien pour les Américains qui se battent contre les errements de
l'administration Trump : citoyens, juges, scientifiques, associations, etc.
Mais, il faut également affirmer la souveraineté de l’Europe et construire son
indépendance face aux grandes puissances, en veillant à garantir son unité, en renforçant
ses moyens de défense et en allant plus loin sur sa souveraineté économique et
industrielle.
JSS
: Plusieurs consulats en France et en Europe sont ciblés par de possibles
fermetures par l’administration Trump. Qu’essaye de faire le président
américain ?
F.K.
: Au-delà des simples coups de rabots budgétaires, je
pense qu'il fait passer le message aux Européens que l’Union européenne n'est
plus son affaire. Son slogan « America
First », répété à l'envi, résume tout. Il est en train progressivement de
remplacer « America First » par « America without allies ». C'est
dommage, car je pense qu'il ne se rend pas compte de la valeur des relations
humaines, des échanges informels, et de la richesse que cela apporte dans les
liens entre États.
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N'oublions pas que Donald Trump est avant
tout un homme d'affaires. Il pense l'avenir de son pays uniquement à l'aune de
l'intérêt immédiat qu'il peut en tirer, et des conséquences financières et
économiques. C'est, à mon sens, une grossière erreur. Ces fermetures
potentielles traduisent une méconnaissance flagrante de ce que représentent les
relations entre États et de l'importance du multilatéralisme.
JSS : De quelles manières faut-il
continuer à entretenir des liens diplomatiques avec les États-Unis ?
F.K. : Il est très important de continuer à entretenir les liens avec les Américains. D'un point de vue diplomatique, c'est plus compliqué. Les diplomates sont attachés à l'administration en fonction. Mais il est tout de même important de maintenir les liens car, comme je le disais, l'administration Trump n'est là que pour quatre ans et les relations entre États évoluent rapidement en fonction du contexte international.
Propos recueillis par
Marie-Agnès Laffougère
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