« Les États-Unis sacrifient les relations diplomatiques avec l’Europe sur l’autel des économies budgétaires », estime la députée européenne Fabienne Keller


mardi 25 mars 2025 à 11:467 min

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INTERVIEW. Alors que les relations entre l’Union européenne et les États-Unis se tendent au fur et à mesure des déclarations du président Trump, le site d’information Politico a révélé début mars la fermeture possible du consulat américain de Strasbourg. Fabienne Keller, députée européenne (Renaissance), questeure du Parlement européen et ancienne maire de Strasbourg, revient sur les conséquences d’une telle action.

Journal Spécial des Sociétés : Le 2 mars, le site Politico a révélé que l’administration Trump comptait supprimer les consulats américains en France, dont celui de Strasbourg. Pourquoi l’administration Trump s’attaque à ce consulat ?

Fabienne Keller : Je comprends que, d'après l'article de Politico, cette fermeture serait prévue dans le cadre d’un vaste plan de restructuration et d'économies au sein du Département d'État des États-Unis d’Amérique. Plusieurs consulats sont ainsi visés, en France, mais aussi en Allemagne ou en Italie. Cela va dans le sens des déclarations de l'administration Trump, qui n’a aucun scrupule à sacrifier les relations diplomatiques, amicales, culturelles, sur l’autel des économies budgétaires. C'est à mon sens une erreur pour un pays comme les États-Unis, dont la puissance s'est aussi forgée dans sa capacité à rayonner dans le monde.

JSS : En quoi Strasbourg est symbolique des relations entre l’Union européenne et les États-Unis ?

F. K. : Le consulat général des États-Unis à Strasbourg a été ouvert en 1866, il y a bientôt 160 ans. Strasbourg et l'Alsace ont connu quatre changements de nationalités, trois guerres, des mouvements de populations, de multiples tensions et réconciliations. Entretemps, les États-Unis ont connu une histoire mouvementée et des bouleversements. 29 présidents des États-Unis se sont succédé depuis l'ouverture du consulat de Strasbourg. Les relations entre nos deux pays ont toujours résisté à tous ces changements. Et on devrait les abandonner aujourd'hui pour raison budgétaire ? Je ne peux m’y résoudre. Ce qui rend le consulat de Strasbourg symbolique c'est que, depuis la fin de la guerre, Strasbourg est le cœur de la construction européenne.

Ville symbole de la réconciliation franco-allemande, Strasbourg a été au centre des discussions d'après-guerre pour construire l'Europe. À l’époque, ces discussions étaient fortement soutenues et encouragées par les États-Unis, très favorables à l'unité de l'Europe. C'est pour cela que Strasbourg accueille aujourd'hui le siège de trois institutions européennes majeures : le Parlement européen, le Conseil de l'Europe et la Cour européenne des Droits de l'Homme.

JSS : Ce n’est donc pas un consulat comme les autres…

F. K. : Le consulat des États-Unis à Strasbourg a une mission particulière de représentation auprès des institutions européennes. Les États-Unis sont notamment membre observateur du comité des ministres du Conseil de l’Europe, et coopèrent étroitement avec le Conseil de l’Europe sur des sujets comme ceux définis par exemple par la Convention sur la Cybercriminalité, dite Convention de Budapest.
Pour toutes ces raisons, le consulat de Strasbourg n'est effectivement pas un consulat comme les autres, et sa fermeture serait un signal très négatif, non seulement pour les relations franco-américaines mais également pour les relations entre l’Union européenne et les États-Unis.

Quels sont les liens qu’entretiennent Strasbourg et les États-Unis depuis plusieurs décennies ?

F. K. : Tout d'abord, Strasbourg comme le reste de l'Alsace a bénéficié du soutien américain pour sa Libération du joug nazi en 1944. Les soldats français de la 2e Division blindée, commandés par le Général Leclerc, ont bénéficié d'un soutien déterminant de l'armée américaine pour la Libération de Strasbourg, le 23 novembre 1944. Par ailleurs, Strasbourg est jumelée avec Boston (Massachusetts) depuis 1960. C'est le premier jumelage de la Ville de Strasbourg. Ce partenariat est entretenu, depuis cette date, par de nombreux échanges scolaires, universitaires, musicaux, mais aussi des partages de bonnes pratiques entre pompiers, des expositions communes, des échanges culturels, etc.

JSS : À l’annonce de cette fermeture, une soixantaine de manifestants se sont réunis avec des pancartes « Consulates make America Great » (Les consulats font la grandeur de l’Amérique) « Don’t abandon US Citizens in Strasbourg » (N’abandonnez pas les citoyens américains à Strasbourg) et « Old friends Matter » (Les vieux amis comptent). Comprenez-vous ces peurs ? 

F. K. : Un consulat, une présence physique des autorités américaines à Strasbourg, est primordial pour l’ensemble des citoyens présents à Strasbourg et en Alsace. Il faut souligner que c’est le consulat compétent pour toute la région Est, les consulats les plus proches ensuite sont Paris ou Lyon.

La fermeture de ce consulat serait donc une grande perte pour tous ces citoyens. Cela rajouterait des difficultés supplémentaires dans leurs démarches et pourrait ainsi décourager les échanges.

JSS : Beaucoup d’étudiants américains mais aussi d’entreprises américaines y sont présents, qu’est-ce que cela pourrait changer ?

F.K. : Depuis le milieu des années 1970, l’université de Syracuse, dans l’État de New York, est partenaire de celle de Strasbourg. Des étudiants français peuvent effectuer des semestres sur le campus américain et réciproquement. Plus d'une centaine d'étudiants américains sont accueillis chaque année. La présence d'un consulat représente évidemment une structure très importante pour tous ces étudiants.

JSS : Au niveau européen, les liens internationaux entre les États-Unis et le Conseil de l’Europe peuvent-ils être abîmés ou rompus ?

F.K. :  Bien sûr. Mettre fin à la présence américaine auprès des institutions européennes et notamment du Conseil de l'Europe serait un terrible signal et acterait d'une certaine manière la rupture des États-Unis avec leurs alliés occidentaux.

JSS : Pro-Brexit, menaces contre l’Otan, droits de douane à 25 % sur les importations d’acier, de quelles manières Trump avait déjà dégradé ses relations avec l’Union européenne lors de son précédent mandat ?

F.K. : Bien que Donald Trump soit favorable au Brexit et avait qualifié l’Otan d’alliance politico-militaire « d’obsolète », je n'ai pas le souvenir d’attaques aussi virulentes. Au cours de son premier mandat, il n’avait pas remis en cause de manière aussi brutale des liens entre l’Union européenne et les États-Unis.

JSS : Comment s’organise le Parlement européen face à ces relations diplomatiques tendues ?

F. K. : Nous nous efforçons à tenir une ligne de crête. D'une part, nous essayons de maintenir des liens avec les Américains, qui ne sont pas tous des soutiens de cette administration, et d'une manière générale avec les États-Unis, qui sont une grande démocratie et qui continueront de l'être après le départ de Donald Trump.


« Nous essayons de maintenir le lien avec les Américains, qui ne sont pas tous des soutiens de cette administration »

- Fabienne Keller, députée européenne et ancienne maire de Strasbourg

D’autre part, il faut accepter le fait que nous ne pouvons plus compter autant qu'avant sur le soutien et l'appui américain pour accompagner l’Europe dans sa volonté de garantir la paix, protéger les droits humains et préserver la démocratie.

JSS : Quels sont les leviers possibles ?

F. K. : Cela doit passer à mon sens par deux axes d'action majeurs. Tout d’abord, l’Union européenne se doit d'être un soutien pour les Américains qui se battent contre les errements de l'administration Trump : citoyens, juges, scientifiques, associations, etc. Mais, il faut également affirmer la souveraineté de l’Europe et construire son indépendance face aux grandes puissances, en veillant à garantir son unité, en renforçant ses moyens de défense et en allant plus loin sur sa souveraineté économique et industrielle.

JSS : Plusieurs consulats en France et en Europe sont ciblés par de possibles fermetures par l’administration Trump. Qu’essaye de faire le président américain ?

F.K. : Au-delà des simples coups de rabots budgétaires, je pense qu'il fait passer le message aux Européens que l’Union européenne n'est plus son affaire. Son slogan « America First », répété à l'envi, résume tout. Il est en train progressivement de remplacer « America First » par « America without allies ». C'est dommage, car je pense qu'il ne se rend pas compte de la valeur des relations humaines, des échanges informels, et de la richesse que cela apporte dans les liens entre États.

N'oublions pas que Donald Trump est avant tout un homme d'affaires. Il pense l'avenir de son pays uniquement à l'aune de l'intérêt immédiat qu'il peut en tirer, et des conséquences financières et économiques. C'est, à mon sens, une grossière erreur. Ces fermetures potentielles traduisent une méconnaissance flagrante de ce que représentent les relations entre États et de l'importance du multilatéralisme.

JSS : De quelles manières faut-il continuer à entretenir des liens diplomatiques avec les États-Unis ?

F.K. : Il est très important de continuer à entretenir les liens avec les Américains. D'un point de vue diplomatique, c'est plus compliqué. Les diplomates sont attachés à l'administration en fonction. Mais il est tout de même important de maintenir les liens car, comme je le disais, l'administration Trump n'est là que pour quatre ans et les relations entre États évoluent rapidement en fonction du contexte international. 

Propos recueillis par Marie-Agnès Laffougère

 

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