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REPORTAGE. Professionnels méconnus du grand public, les commissaires-priseurs sont parfois considérés comme difficiles d’accès. Pourtant, ils sont nombreux à proposer des estimations gratuites aux particuliers souhaitant vendre leurs tableaux, bijoux et objets d’art. C’est le cas d’Enora Alix, qui offre régulièrement ses services lors de « journées de proximité », à Vincennes.
Une lourde pendule en bronze,
un vase orné de grues, une petite pendule chinoise et trois boîtes avec des
fermoirs en or. Lunettes sur le nez, cheveux blonds attachés, Enora Alix regarde
le trentenaire assis en face d’elle, venu avec sa mère, vider son sac - au sens
propre - sur son bureau.
Comme chaque semaine, la
commissaire-priseure reçoit en ce lundi après-midi de mai des clients
potentiels au sein de la Galerie Frémaux, à Vincennes (94). Lors de ces « journées
de proximité », elle estime gratuitement les œuvres et décide ou non
de les prendre en charge pour tenter de les vendre aux enchères.
Une façon de rendre
accessibles les services d’une profession qui peut souvent sembler hors de
portée. C’est d’ailleurs la raison d’être des Journées Marteau dont la 19e
édition s’est déroulée quelques jours plus tôt : organisée par le Syndicat national des maisons de ventes
volontaires (SYMEV), cette semaine spéciale a pour objectif de
faire connaitre le métier de commissaire-priseur ainsi que le rôle des maisons
de ventes.
« Soit il faut y aller,
soit c’est une arnaque »
« Je me demande à chaque fois ce qui va m’attendre.
Est-ce que ça va être ma meilleure journée de l'année ou est-ce que ça va être
une journée lambda ? Est-ce que je vais voir de l'argenterie, un tableau, une
médaille historique ? »
Dans ce métier passion, les journées se suivent mais ne se
ressemblent pas.
Quand elle n’est pas « au
marteau » pendant une journée d’enchères à l’hôtel des ventes de Drouot,
Enora Alix reçoit des clients potentiels ou se déplace directement chez eux
pour des « inventaires ». Cela fait 12 ans qu’elle travaille
pour Millon, prestigieuse et grande maison de vente française (plus de 120
millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024).
La généraliste, qui apparaît
régulièrement dans l’émission Affaire Conclue sur France 2, sait estimer aussi
bien des tableaux que de l’art asiatique, de l’art nouveau, de l’art déco et
des bijoux, son péché mignon. Elle se fait aider par Oscar Gibelin, jeune
expert en objets d’art et clerc qui apprend et se forme à ses côtés avant de
passer le diplôme de commissaire-priseur.
La lourde pendule en bronze,
ornée d’une madone tentant d’attraper un chérubin hissé au sommet de l’objet, n’intéresse
pas Enora Alix : non seulement « il n’y a plus d’acheteurs »
pour ce genre de bien, mais celui en question n’est pas d’une grande qualité. C’est à la finesse de la sculpture qu’on
détermine la qualité d’un bronze, explique-t-elle à l’homme assis en face
d’elle.
Tous
deux passent au crible les détails des deux personnages… Et c’est la douche
froide. « C’est vrai que les yeux ne sont pas très fins », et
idem pour les doigts, admet le propriétaire de l’horloge, un peu penaud. On lui
en a proposé 800 euros sur eBay. « Soit il faut y aller parce que c'est
un très très bon prix, soit c'est une arnaque », jauge Enora Alix, pour
qui ce « bel objet de brocante » vaut plutôt entre 300 et 500
euros.
« Ça mérite une vente à
Drouot ! »
Au
final, aucun des objets apportés par le jeune homme ne s’avère particulièrement
intéressant, de l’avis de la commissaire-priseure. En revanche, la photo d’une
grosse pendule avec sa console lui a tapé dans l’œil.
« C’est un lot qui mérite une vente aux enchères
cataloguée à Drouot, avec un prix de réserve à 2 000 euros ! On essayera
de faire une belle communication et de faire venir des acheteurs pour que ça
monte. » Le jeune homme et sa mère
se regardent, ravis. Il demande : « Et comment ça se passe pour la
commission ? »
Enora
Alix touche 20 % du prix final. Quand on est commissaire-priseur, il faut
parfois faire œuvre de pédagogie sur la profession : l’experte prend le
temps de rappeler quelle est la commission qu’elle touche, que ses estimations sont
gratuites et qu’elle n’achète pas les lots elle-même.
« Le
but pour moi, c'est qu'on me confie des objets en vente aux enchères et que je puisse
les vendre le plus cher possible : j'ai donc le même intérêt que mon
client. Et ce dernier ne peut pas avoir de mauvaises surprises : je n’ai
pas le droit de vendre en dessous du prix de réserve. » Les clients peuvent
suivre la vente en direct depuis l’hôtel Drouot à Paris ou en ligne.
L’offre
et la demande
Peu
importe l’objet, le critère d’estimation principal est toujours le même. « C'est
une question d'offre et de demande : s'il n'y a pas de demande, ça ne vaut
malheureusement pas grand chose », explique la commissaire-priseure, qui souligne aussi
l’importance de l’état de conservation dans l’estimation du prix. Les choses
sont un peu différentes pour les tableaux, dont la valeur dépend de la cote de
l’artiste.
Un
jeune homme en chemise rayée se présente à son tour avec un gros carton duquel
il sort un petit portrait avec un cadre doré. Enora Alix commence par le
photographier pour l’envoyer à un autre expert afin d’avoir son avis :
elle n’est pas sûre de son estimation.
« C'est
très bizarre parce que la main et le visage sont très fins de qualité. Par
contre, la tenue est mal peinte. Et d'habitude, c'est l'inverse » commente Enora Alix, provoquant un rire chez
le jeune homme.
Très
vite, elle reçoit une réponse : « L'expert me dit que cela peut
valoir 400 à 600 euros. Je lui demande s'il sait qui est représenté. »
Quelques minutes plus tard, « ding », nouveau texto de l’expert, qui
est formel : sur la photo, c’est un magistrat.
« Un
trésor, c’est de l’émotion »
Avec
le temps et l’expérience, la commissaire-priseure dit être devenue plus
efficace dans ses estimations : si elle prenait une heure il y a 20 ans
pour estimer 20 bijoux, elle n’a besoin aujourd’hui que d’une quinzaine de
minutes.
Mais
certaines pièces demandent une expertise pointue. C’est pourquoi se
trouvent, dans son carnet d’adresses, des experts ultra-réactifs que la généraliste
sollicite quotidiennement, selon ses besoins, en bouddhisme ancien, en art du
Vietnam, en monnaie, en timbres, en art russe, en autographes, en tableaux
anciens ou encore en estampes japonaises.
Dans
ce métier, les surprises sont courantes. « On a
tous et toutes l’envie de trouver un trésor » affirme
Enora Alix. Il y a toutefois trésor et trésor. Un lingot d’or par exemple, vaut cher et est
facile à vendre. « Mais ce n'est pas palpitant », reconnaît la
commissaire-priseure.
A
l’inverse, un autographe de Victor Hugo n’aura pas nécessairement une valeur
mirobolante. « Sauf qu’à titre personnel, je trouve qu'avoir dans les
mains un tel objet, c'est tout sauf anodin, confie Enora Alix. Si cela m’arrivait,
je serais heureuse d’avoir croisé sa route et de lui trouver un nouveau
propriétaire qui l'aimera et en prendra soin. Un trésor, c'est de l'émotion et de la
transmission ».
Marion Durand
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