« On a tous envie de trouver un trésor » : un après-midi d’estimation avec une commissaire-priseure


mardi 10 juin 2025 à 12:245 min

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REPORTAGE. Professionnels méconnus du grand public, les commissaires-priseurs sont parfois considérés comme difficiles d’accès. Pourtant, ils sont nombreux à proposer des estimations gratuites aux particuliers souhaitant vendre leurs tableaux, bijoux et objets d’art. C’est le cas d’Enora Alix, qui offre régulièrement ses services lors de « journées de proximité », à Vincennes.

Une lourde pendule en bronze, un vase orné de grues, une petite pendule chinoise et trois boîtes avec des fermoirs en or. Lunettes sur le nez, cheveux blonds attachés, Enora Alix regarde le trentenaire assis en face d’elle, venu avec sa mère, vider son sac - au sens propre - sur son bureau.

Comme chaque semaine, la commissaire-priseure reçoit en ce lundi après-midi de mai des clients potentiels au sein de la Galerie Frémaux, à Vincennes (94). Lors de ces « journées de proximité », elle estime gratuitement les œuvres et décide ou non de les prendre en charge pour tenter de les vendre aux enchères.

Une façon de rendre accessibles les services d’une profession qui peut souvent sembler hors de portée. C’est d’ailleurs la raison d’être des Journées Marteau dont la 19e édition s’est déroulée quelques jours plus tôt : organisée par le Syndicat national des maisons de ventes volontaires (SYMEV), cette semaine spéciale a pour objectif de faire connaitre le métier de commissaire-priseur ainsi que le rôle des maisons de ventes.

« Soit il faut y aller, soit c’est une arnaque »

« Je me demande à chaque fois ce qui va m’attendre. Est-ce que ça va être ma meilleure journée de l'année ou est-ce que ça va être une journée lambda ? Est-ce que je vais voir de l'argenterie, un tableau, une médaille historique ? » Dans ce métier passion, les journées se suivent mais ne se ressemblent pas.

Quand elle n’est pas « au marteau » pendant une journée d’enchères à l’hôtel des ventes de Drouot, Enora Alix reçoit des clients potentiels ou se déplace directement chez eux pour des « inventaires ». Cela fait 12 ans qu’elle travaille pour Millon, prestigieuse et grande maison de vente française (plus de 120 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024).

La généraliste, qui apparaît régulièrement dans l’émission Affaire Conclue sur France 2, sait estimer aussi bien des tableaux que de l’art asiatique, de l’art nouveau, de l’art déco et des bijoux, son péché mignon. Elle se fait aider par Oscar Gibelin, jeune expert en objets d’art et clerc qui apprend et se forme à ses côtés avant de passer le diplôme de commissaire-priseur.

La lourde pendule en bronze, ornée d’une madone tentant d’attraper un chérubin hissé au sommet de l’objet, n’intéresse pas Enora Alix : non seulement « il n’y a plus d’acheteurs » pour ce genre de bien, mais celui en question n’est pas d’une grande qualité. C’est à la finesse de la sculpture qu’on détermine la qualité d’un bronze, explique-t-elle à l’homme assis en face d’elle.

Tous deux passent au crible les détails des deux personnages… Et c’est la douche froide. « C’est vrai que les yeux ne sont pas très fins », et idem pour les doigts, admet le propriétaire de l’horloge, un peu penaud. On lui en a proposé 800 euros sur eBay. « Soit il faut y aller parce que c'est un très très bon prix, soit c'est une arnaque », jauge Enora Alix, pour qui ce « bel objet de brocante » vaut plutôt entre 300 et 500 euros.

« Ça mérite une vente à Drouot ! »

Au final, aucun des objets apportés par le jeune homme ne s’avère particulièrement intéressant, de l’avis de la commissaire-priseure. En revanche, la photo d’une grosse pendule avec sa console lui a tapé dans l’œil.

« C’est un lot qui mérite une vente aux enchères cataloguée à Drouot, avec un prix de réserve à 2 000 euros ! On essayera de faire une belle communication et de faire venir des acheteurs pour que ça monte. » Le jeune homme et sa mère se regardent, ravis. Il demande : « Et comment ça se passe pour la commission ? »

Enora Alix touche 20 % du prix final. Quand on est commissaire-priseur, il faut parfois faire œuvre de pédagogie sur la profession : l’experte prend le temps de rappeler quelle est la commission qu’elle touche, que ses estimations sont gratuites et qu’elle n’achète pas les lots elle-même.

« Le but pour moi, c'est qu'on me confie des objets en vente aux enchères et que je puisse les vendre le plus cher possible : j'ai donc le même intérêt que mon client. Et ce dernier ne peut pas avoir de mauvaises surprises : je n’ai pas le droit de vendre en dessous du prix de réserve. » Les clients peuvent suivre la vente en direct depuis l’hôtel Drouot à Paris ou en ligne.

L’offre et la demande

Peu importe l’objet, le critère d’estimation principal est toujours le même. « C'est une question d'offre et de demande : s'il n'y a pas de demande, ça ne vaut malheureusement pas grand chose », explique la commissaire-priseure, qui souligne aussi l’importance de l’état de conservation dans l’estimation du prix. Les choses sont un peu différentes pour les tableaux, dont la valeur dépend de la cote de l’artiste.

Un jeune homme en chemise rayée se présente à son tour avec un gros carton duquel il sort un petit portrait avec un cadre doré. Enora Alix commence par le photographier pour l’envoyer à un autre expert afin d’avoir son avis : elle n’est pas sûre de son estimation.

« C'est très bizarre parce que la main et le visage sont très fins de qualité. Par contre, la tenue est mal peinte. Et d'habitude, c'est l'inverse » commente Enora Alix, provoquant un rire chez le jeune homme.

Très vite, elle reçoit une réponse : « L'expert me dit que cela peut valoir 400 à 600 euros. Je lui demande s'il sait qui est représenté. » Quelques minutes plus tard, « ding », nouveau texto de l’expert, qui est formel : sur la photo, c’est un magistrat.

« Un trésor, c’est de l’émotion »

Avec le temps et l’expérience, la commissaire-priseure dit être devenue plus efficace dans ses estimations : si elle prenait une heure il y a 20 ans pour estimer 20 bijoux, elle n’a besoin aujourd’hui que d’une quinzaine de minutes.

Mais certaines pièces demandent une expertise pointue. C’est pourquoi se trouvent, dans son carnet d’adresses, des experts ultra-réactifs que la généraliste sollicite quotidiennement, selon ses besoins, en bouddhisme ancien, en art du Vietnam, en monnaie, en timbres, en art russe, en autographes, en tableaux anciens ou encore en estampes japonaises.

Dans ce métier, les surprises sont courantes. « On a tous et toutes l’envie de trouver un trésor » affirme Enora Alix. Il y a toutefois trésor et trésor. Un lingot d’or par exemple, vaut cher et est facile à vendre. « Mais ce n'est pas palpitant », reconnaît la commissaire-priseure.

A l’inverse, un autographe de Victor Hugo n’aura pas nécessairement une valeur mirobolante. « Sauf qu’à titre personnel, je trouve qu'avoir dans les mains un tel objet, c'est tout sauf anodin, confie Enora Alix. Si cela m’arrivait, je serais heureuse d’avoir croisé sa route et de lui trouver un nouveau propriétaire qui l'aimera et en prendra soin. Un trésor, c'est de l'émotion et de la transmission ».

Marion Durand

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