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Comme bon nombre de ses prédécesseurs, le nouveau ministre de la Justice, Gérald Darmanin, souhaite vider les prisons de leurs téléphones portables. Une promesse difficilement tenable, constituant un défi tout autant technologique que financier.
« Imaginer
des opérations place nette dans les prisons » contre les téléphones portables.
C’est ce qu’a annoncé le nouveau ministre de la Justice, Gérald Darmanin, au 20
heures de TF1 fin-décembre. Alors que 40 000 mobiles ont encore été saisis en
2024 selon le ministère de la Justice, le garde des Sceaux veut réfléchir à des
« solutions techniques qui permettent de passer au brouillage de
l’intégralité des établissements pénitentiaires ». Quelques mois plus
tôt, un de ses prédécesseurs, Éric Dupond-Moretti, promettait, selon La Croix, de faire passer à 38 le nombre de
prisons dotées de brouilleurs, alors que depuis 2018, la chancellerie aurait
consacré 101 millions d’euros à cette technologie. A ce jour, sur les 180
établissements pénitentiaires que compte la France, seuls 20 sont équipés d’un
brouillage total de tous les quartiers, mais pas toujours de dernier cri.
« Rien
de nouveau » dans ces annonces
Ainsi,
malgré les efforts du ministère de la Justice, la présence de téléphones
portables en détention reste un « fléau », selon les personnels
concernés. « Il y a des fouilles tous les jours, et tous les jours on trouve
des portables. C’est le jeu du chat et de la souris », témoigne
Catherine Forzi, secrétaire locale FO Justice à la prison des Baumettes de
Marseille. Une « opération place nette XXL » y était menée en mars
2024. Résultat : quatre mobiles saisis, et 14 au centre de détention voisin de
Salon-de-Provence.
«
Les opérations place nette, il n’y a rien de nouveau là-dedans », fait valoir Hervé Ségaud,
secrétaire général adjoint FO Justice, basé à Grasse. « On le faisait il y a
20 ans sous forme de fouille générale, poursuit-il. Mais on ne le fait
plus pour une raison simple : c'est que ça coûte trop cher. L’administration a remplacé
ça par des fouilles sectorielles. On va fouiller un quartier, un étage, mais
sans aller au bout du dispositif… ». En cause également, un manque constant
de personnels, pointe Catherine Forzi : « Quand je suis arrivée il y a 22
ans, il y avait des effectifs. On arrivait à faire des fouilles, à surveiller
correctement, à faire de la réinsertion… Aujourd’hui, tous les anciens sont
partis et ne sont pas remplacés ». De nombreux postes restent ainsi
non pourvus, alors que la surpopulation carcérale continue d'augmenter, avec 80
669 détenus écroués en France au 1er janvier 2025 pour 62 385
places, selon les chiffres du ministère de la
Justice.
A la prison des Baumettes, « ces effets d’annonce » agacent. « Redoubler les fouilles c'est un peu déjà ce que nous avait dit l’ancien ministre Monsieur Migaud. Et vous avez vu ce que ça nous a coûté... Pour avoir simplement fait leur travail, l’adjoint chef de détention et la cheffe d’établissement ont été menacés », met en avant Catherine Forzi. Le 6 décembre dernier, la directrice et son adjoint ont été écartés de leurs fonctions après avoir été la cible de menaces de mort, annonçait le journal La Marseillaise. Cela par mesure de protection, tandis qu’un « contrat » aurait été émis à leur sujet par un détenu soupçonné d’appartenir à un gang de narcotrafiquants.
Dans une vidéo ayant circulé sur les réseaux sociaux, « un “voyou”, en lien avec le crime organisé, a proposé une récompense de 120 000 euros pour l’assassinat d’un officier pénitentiaire du CP Marseille, dévoilant même son adresse personnelle. Deux hommes cagoulés, armés d’un pistolet automatique et d’un couteau ont été arrêtés proche du domicile de l’agent visé. Leurs intentions criminelles ne font aucun doute », alertait l’Ufap Unsa Justice Paca Corse dans un communiqué.
« Donc on fait notre travail et on est menacé·es, c'est un peu
compliqué », commente Catherine Forzi, « en colère contre
l’administration ». « Pourquoi avoir fait partir ces deux personnels
? » interroge-t-elle. Je crois que l’administration a envoyé
un très mauvais message. Aujourd’hui, tous les détenus disent à mes collègues :
si tu n’es pas content on fait pareil. » Alors que devrait ouvrir,
d’ici quelques mois, le nouveau centre pénitentiaire « Les Baumettes 3 »,
qui prévoit 740 places supplémentaires, le poste de la cheffe d’établissement
reste ainsi vacant.
Un
problème qui prend de l’ampleur
Loin de ne servir qu’à communiquer avec leurs proches, les mobiles serviraient aujourd’hui amplement le narcotrafic. « On s’aperçoit maintenant que certains détenus continuent à utiliser ces téléphones portables pour continuer à exercer leurs activités de gestion de réseaux de proxénétisme ou d’affaires de drogue. On a aussi des détenus incarcérés pour des faits de violence familiale et qui continuent à harceler les victimes depuis nos établissements », soulève Hervé Ségaud, pour qui « le problème prend une ampleur de plus en plus importante ». Les détenus redoublent ainsi d’ingéniosité pour faire rentrer des portables en détention.
À lire aussi : Face aux détenus
souffrant de troubles psy, les surveillants pénitentiaires aux abois
Certains sont si petits qu’ils passent le portique de détection des objets métalliques à l’entrée. Depuis quelques années, des détenus se font également livrer directement à leur fenêtre par drone. « C’est quotidien, témoigne Hervé Ségaud. Il y a des réseaux organisés sur les réseaux sociaux, où des personnes à l’extérieur proposent des services de livraison par drone et les détenus commandent ce qu’ils veulent depuis leur cellule. Récemment, des téléphones sont rentrés par livraison de denrées alimentaires. »
Et le
syndicaliste d’ajouter : « Il y en a de plus en plus parce que la
technologie et les méthodes employées pour les faire rentrer dépassent
largement nos méthodes pour l’empêcher. Aujourd’hui, les narcotrafiquants ont
des moyens énormes, supérieurs à ceux que l’administration veut bien déployer
pour lutter contre cette prolifération. C’est colossal : on en saisit un dans
une cellule, le lendemain il y en a un autre », décrit l’agent. Ce qui
lui fait faire ce constat : « Le brouillage c’est déjà un aveu de faiblesse,
ça veut dire que le téléphone est déjà rentré ». Encore faut-il, en
outre, que ce brouillage soit efficace.
Des
brouilleurs pas assez ou trop efficaces
A
la maison d’arrêt de Grasse, des brouilleurs de drones et de téléphonie mobile
ont été installés. Alors que l’administration pénitentiaire assure au JSS
que « tous ces dispositifs s'adaptent à l'évolution des technologies »,
force est de constater que leur efficacité a parfois une durée limitée. « Petit
à petit, ça passe parmi les mailles du filet car ils utilisent des fréquences
hors de portée du brouillage de drone », note le secrétaire général
adjoint FO Justice, majoritaire chez les surveillants pénitentiaires. Même
constat concernant les brouilleurs de portables : « Quand on a brouillé
la 2G est arrivée la 3G, quand on a brouillé la 3G est arrivée la 4G, et ainsi
de suite… », pointe-t-il. Surtout : s’il est effectif, le brouillage
doit-être assez finement réglé pour ne pas perturber les communications aux
alentours. En 2023, les riverains de la prison des Baumettes se plaignaient
ainsi de problèmes de réseau téléphonique dus aux brouilleurs de la
prison.
Bien qu’elle soit équipée de « brouilleurs dernière génération », la maison centrale de Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais, n’a pour l’instant pas subi de plaintes du voisinage. Dans cet établissement le plus sécuritaire de France, accueillant notamment des détenus tels que Rédoine Faïd ou Salah Abdeslam, « aucun souci de téléphone portable », fait savoir le secrétaire local FO David Lacroix. « Cet établissement a été créé pour gérer ce type de profil, donc forcément les moyens ont suivi », concède-t-il. La prison est aussi équipée en brouilleurs de drones, plutôt efficaces : « A l’heure actuelle on a eu une seule tentative d’intrusion de drone qui a échoué, qu’on a retrouvé dans chemin de ronde », décrit l’agent syndiqué.
Comme quoi ces technologies ont prouvé leur efficacité à
certains endroits. Reste à y mettre le prix, insiste David Lacroix : « Le
nerf de la guerre, c’est l’argent, car cela coûte très très cher. Les annonces
de Darmanin, c’est bien, mais faut-il encore nous donner les moyens de réaliser
ces objectifs ». A ce jour, 50 établissements pénitentiaires sont
équipés de dispositifs anti-drones, selon l’administration pénitentiaire. Un
protocole d’accord signé en juin 2024 entre le ministère de la Justice et les
syndicats pénitentiaires prévoit d’en installer 40 autres d’ici fin 2025, et de
faire monter à 38 le nombre de prisons dotées de dispositif de brouillage
total.
Un
coût pour les détenus aussi
Dans ce contexte, est-il réaliste de promettre une éradication des téléphones portables en prison ? « Il n'est pas admissible – et assez dérisoire – de tenter de maintenir les personnes détenues hors de l'usage devenu banal du téléphone portable », répondait le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), dans son rapport thématique de 2022 sur « L'intimité au risque de la privation de liberté ».
L’autorité indépendante y rappelait sa recommandation de 2019 : « Des
téléphones portables basiques, sans connexion internet ni appareil
photographique, devraient être vendus en cantine dans les établissements
pénitentiaires. Ces téléphones feraient l'objet des mêmes possibilités de
contrôle et d'écoute que les points phone aujourd'hui ». D’autant que l'objectif « place nette » des
gouvernements successifs se répercute aussi sur les détenu·es en termes de
coût, comme le dénoncent régulièrement l’Organisation internationale des
prisons (OIP) et le CGLPL.
Pour remplacer les téléphones portables, les établissements pénitentiaires sont dotés de téléphones fixes. Des postes positionnés dans les cours de promenades et sur les coursives, laissant peu de place à l’intimité. « Ces points phone ne sont généralement pas cloisonnés et n’offrent ainsi que rarement une isolation phonique adéquate. Souvent, ils ne permettent donc pas de garantir la confidentialité des conversations à l’égard des autres personnes détenues pouvant se trouver à proximité », regrette ainsi l’OIP sur son site.
Dans son rapport d’activité 2022,
le CGLPL notait en revanche que l’installation de téléphones en cellules
s’était généralisé, constituant « un assouplissement considérable de l’accès
au téléphone et, sous réserve de difficultés liées à la confidentialité des
appels dans les cellules occupées par plusieurs personnes, son fonctionnement
donne plutôt satisfaction ». A condition toutefois de pouvoir y mettre le
prix : en 2021, l’OIP estimait à entre 70 et 110 euros par mois le coût de 20
minutes d’appel quotidien vers des portables en métropole. Bien loin des
forfaits pratiqués en dehors.
Rozenn Le Carboulec
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