SÉRIE « JUSTICE ET MÉDIATION ANIMALE » (2). Quand des animaux de ferme au passé difficile aident les détenus à se réinsérer

A la tête du pôle « médiation en milieu carcéral » au sein de l’association refuge Les 3 dindes, Lisa Fernandez et Laurence Desmars créent du lien entre d’anciens animaux maltraités et des personnes incarcérées. Un moyen pour ces dernières d’apprendre à mieux « gérer leurs émotions », mais aussi de « comprendre l’importance du lieu de vie et de l’entourage ».


lundi 12 août 2024 à 11:315 min

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Crazy le poney médiateur intervient auprès des détenus lors des ateliers ©Les3Dindes

Notre série «Justice et médiation animale»

Si la médiation animale, qui consiste en un accompagnement à visée thérapeutique d’un animal auprès d’une personne vulnérable, ne date pas d’hier, son développement ne cesse toutefois de croître et de gagner en adhésion auprès des professionnels et publics concernés. Le milieu judiciaire ne fait pas exception et voit poindre de nouvelles initiatives aux bénéfices prometteurs. Cette série revient sur quelques-unes des actions menées par des professionnels passionnés.
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  • JSS : Pouvez-vous présenter le refuge ?

    Lisa Fernandez : J’ai créé les 3 Dindes, une Ferme – Refuge en 2019. Il s’agit d’une association à but non lucratif dédiée à la cause animale. J’en suis la présidente et suis notamment accompagnée de ma mère, qui en est la vice-présidente.

    Cette association a pour but d’intervenir lors de situations de divagation d’animaux de ferme, de risques sanitaires, de détresse, de maltraitance, d’abandon, de négligence, pour apporter une solution aux animaux, à leur propriétaire ou toute personne légalement responsable.

    JSS : Vous avez lancé le pôle médiation en 2022…

    L.F : Notre souhait a toujours été de faire du refuge des 3 Dindes un lieu d’accueil pour des personnes fragilisées. Nous avons donc investi sur le pôle social de notre association.

    C’est dans ce cadre et en lien avec le travail amorcé avec le procureur et ses services qu’une première rencontre a eu lieu avec le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) du Tarn-et-Garonne.

    Nous avons demandé l’agrément pour pouvoir accueillir au sein du refuge des personnes devant effectuer des travaux d’intérêt général (TIG), mais aussi pour pouvoir intervenir à la maison d’arrêt de Montauban avec nos animaux. Encadré par moi-même et par Laurence Desmars, chargée de projet en médiation qui en a d’ailleurs fait son métier, ce projet a été accepté !

    JSS : Quel est le but de ces interactions entre personnes incarcérées et animaux au passé difficile ?

    Laurence Desmars : Il y en a plusieurs ! D’abord, cela donne lieu à un véritable temps d’échange bienveillant. Permettre aux détenus d’aller à la rencontre d’animaux devenus résilients, vivant aujourd’hui paisiblement, est l’occasion de mettre leur passé de côté pendant ce moment.

    Ensuite, le pôle médiation permet aux personnes détenues d’apprendre à gérer leurs émotions et de tendre vers une communication non violente, notamment à travers les ateliers « soigneurs » que nous proposons. C’est aussi une façon pour eux de comprendre l’importance du lieu de vie et de l’entourage, nécessaires pour se reconstruire et pour se réinsérer dans la société. Nos animaux qui ont été secourus sont à leur tour auprès de personnes fragilisées pour les accompagner.

    JSS : Concrètement, comment se déroulent les sessions de médiation ?

    L.F. : Jusqu’ici, trois sessions ont été organisées avec des personnes détenues, dont une pas plus tard qu’en mai dernier. Toutes ont débuté par une séance de présentation de deux heures au sein de la maison d’arrêt de Montauban lors de laquelle ont été présentés l’association, nos actions, la médiation par l’animal et Crazy, notre poney qui intervient lors des séances sur le terrain. Nous en profitons pour échanger avec les détenus.

    Lors de la première session, nous avons organisé deux séances sur le terrain de sport extérieur au sein de la maison d’arrêt avec Crazy pour 1h30 d’atelier. De même pour la seconde session, à la différence que Crazy était cette fois-ci accompagné de Chocolat, un autre poney. Cette session proposait également aux personnes détenues une journée au sein de notre refuge. Le matin, ils ont pu se mettre dans la peau d’un soigneur avec un temps de nourrissage et de soin aux animaux. L’après-midi était quant à lui consacré au nettoyage des abris des animaux.

    « Nos animaux qui ont été secourus sont à leur tour auprès de personnes fragilisées pour les accompagner. »

    Lors de la troisième session, nous avons proposé deux journées au sein du refuge, sur le même schéma que pour la deuxième session. Malheureusement, l’atelier d’1h30 au sein de l’établissement a malheureusement été annulé à cause de la pluie.

    JSS : Jusqu’ici, combien de personnes détenues ont pu bénéficier d’une journée avec ces animaux médiateurs ?

    L.F. : Lors de la première session, trois détenus ont participé au projet. Quatre ont participé à la seconde et cinq à la troisième.

    La priorité du SPIP est de faire participer un maximum. Donc le principe est le suivant : les mêmes détenus s’engagent sur l’ensemble de la session, mais on propose la session suivante à d’autres personnes.

    JSS Combien d’animaux sont mobilisés ? Comment sont-ils sélectionnés ?

    L.F. : Tout dépend des objectifs recherchés et du type de public. Il est important que la proportion reste pertinente et qu’il y ait à la fois assez d’animaux pour permettre des temps d’échanges et de contact assez importants pour un réel travail avec les bénéficiaires, tout en restant dans le respect de la sécurité de chacun.

    Les animaux qui participent à la médiation par l’animal sont choisis en fonction de leur intérêt à être au contact des humains. Ils aiment entrer en relation, demandent des caresses, de l’attention, apprécient d’être brossés, câlinés… Il ne sont jamais contraints et sont libres d’accepter ou non la relation, la rencontre avec un ou plusieurs bénéficiaires.

    Au sein du refuge, la plupart des espèces sont susceptibles de faire de la médiation : cochons, poneys, chevaux, ânes, poules, moutons, chèvres…

    La Ferme-Refuge Les 3 Dindes vue du ciel dans à L’Honor -de-Cos dans le Tarn & Garonne ©Les3Dindes

    JSS : Avez-vous suivi une formation pour encadrer ces ateliers ?

    L. D : J’ai pour ma part une certification professionnelle, reconnue au Registre National des Certifications Professionnelle (RNCP), de chargée de projet en médiation par l’animal. Cela vient attester des compétences techniques, méthodologiques, relationnelles, de gestion, logistiques et réglementaires de la profession.

    JSS : Quelle adhésion à ces ateliers observez-vous ?

    L.D. : Les retours des trois sessions ont été très positifs. Au-delà des moments privilégiés, les personnes détenues ont eu le sentiment de se sentir « utiles » au refuge, à tel point qu’après la deuxième session qui ne comprenait qu’une journée au refuge, leur souhait était de limiter le nombre d’ateliers à la maison d’arrêt et d’ajouter une deuxième journée à la ferme des 3 Dindes, ce que nous avons fait.

    En effet, la première journée leur permet « juste » une première prise de contact avec le fonctionnement des équipes. La deuxième journée leur permet d’être plus acteurs, puisqu’ils sont déjà au courant de l’organisation générale.

    JSS : Est-ce que des détenus d’autres établissements pénitentiaires ont pu bénéficier de la médiation proposée par votre pôle ?

    L.F. : À ce jour, seuls les détenus de la maison d’arrêt de Montauban ont bénéficié de nos sessions. L’association n’a pas été contactée par d’autres maisons d’arrêt pour le moment.

    JSS : Est-ce que d’autres projets avec le milieu carcéral sont à l’étude ?

    L. D : En effet, le SPIP aimerait proposer aux personnes détenues de la Maison d’arrêt de Montauban que les rencontres auxquelles ils ont droit ponctuellement avec leurs enfants puissent se faire au refuge, autour d’un atelier de médiation par l’animal. Nous sommes tout à fait favorables à cette idée !

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