EMPREINTES D'HISTOIRE. Quel Christ judiciaire, objet d'une singulière polémique, a quitté le cœur d'une cour d'assises pour se retrouver dans un chœur d'abbatiale ?


dimanche 22 septembre 2024 à 07:0011 min

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Cette semaine, nous avons envoyé notre chroniqueur Étienne Madranges en Moselle afin d’enquêter sur le sort du Christ de la cour d’assises de Metz, qui fut il y a 24 ans au centre d’une polémique judiciaire et médiatique mobilisant magistrats, avocats, journalistes, Gardes des Sceaux, militants de la laïcité. Un tableau ayant suscité bien des passions qui a enfin trouvé sa place pour l’éternité.

Le tableau : un Christ judiciaire levant les yeux au ciel

En 1812, le palais du gouverneur de Metz, construit par l’architecte Charles-Louis Clérisseau en pierre de Jaumont, également appelée « pierre de soleil » en raison de sa teinte ocre, est attribué à l’administration de la justice et abrite les juridictions messines. C’est ainsi qu’un solide palais de gouverneur (Clérisseau inspire également la construction de la Maison Blanche à Washington) devient un palais de justice.

En 1862, le président du tribunal commande au peintre messin Louis-Théodore Devilly, connu pour ses compositions monumentales, son inspiration romantique et son amitié pour l’écrivain Théophile Gautier, un tableau de grandes dimensions afin d’orner la principale salle d’audience du palais de justice.

Devilly remet en 1866 au commanditaire une Crucifixion assez imposante (3m10 sur 1m41) en bas de laquelle on peut lire : « C.R.M.-1866 d’après Van Dick ». Le tableau est immédiatement accroché au mur de la plus grande salle du palais.

Les juridictions françaises sont alors pour la plupart ornées dans leurs prétoires de Crucifixions, Crucifix et autres symboles religieux. La France est au XIXe siècle majoritairement catholique, et les nouveaux palais de justice sont toujours inaugurés par une messe et une bénédiction.

La peinture est, dans toutes les documentations, attribuée à Théodore Devilly.

Le peintre flamand Anton Van Dick avait réalisé à Anvers au XVIIe siècle, après son retour d’Italie, plusieurs Christ en Croix se ressemblant tous. Avec cependant une particularité : le Christ tournait la tête vers le ciel et non vers le sol. Or, un concept était apparu dans la réalisation de certains Christ, notamment dans l’est : le Christ judiciaire… Celui qui non pas baisse la tête, mais au contraire lève les yeux au ciel pour implorer son Père, pour implorer son Pardon pour le criminel pêcheur jugé dans la salle d’audience.

Il était dès lors tentant pour le peintre messin d’imiter le peintre flamand.

En 2018, Marie-Agnès Mirguet, conseillère honoraire à la Cour de cassation, ancienne présidente de chambre à la Cour de Metz, publie dans « Le cahier du pays naborien » une intéressante étude dans laquelle elle conclut que l’auteur du tableau ne peut être Devilly mais est en réalité Charles Raphaël Maréchal, qui travaillait dans l’atelier de Devilly et dont les initiales C.R.M. correspondent parfaitement au monogramme apposé en bas à droite de la peinture.


L’inscription figurant au bas du tableau de Metz, la tête du Christ de Metz, et pour comparer, à droite la tête de l’un des Christ de Van Dick, exposé dans une église d’Anvers. © Étienne Madranges

D’autres Christ judiciaires au visage tourné vers le ciel ont connu des sorts divers. Le célèbre Christ de Léon Bonnat peint en 1874 pour la salle de la cour d’assises de Paris a quitté le prétoire en 1904 et est exposé au Petit Palais à Paris. Bonnat avait renouvelé le genre en accentuant la souffrance du Crucifié et en prenant pour modèle un cadavre cloué sur une planche. Le Christ du tribunal de Colmar a longtemps fait de la résistance par sa présence dans la salle d’audience, mais est désormais dans un bureau**.


A gauche le Christ de Léon Bonnat, peint en 1874 pour la cour d’assises de Paris, désormais exposé au Petit Palais à Paris, à droite le Christ du tribunal de Colmar ayant récemment quitté la salle d’audience pour rejoindre un bureau. © Étienne Madranges

La polémique

En août 1999, la chambre d’accusation de la cour d’appel de Metz décide de renvoyer devant les assises Francis Heaulme (né en 1959 à Metz) pour le meurtre commis en 1986 d’Annick Maurice, jeune femme employée d’un hypermarché de Woippy. Le « routard du crime » a au préalable été examiné par un expert auprès de la Cour de cassation, le docteur Bornstein, qui a décelé chez lui une altération du discernement.

En avril 2000, lors d’une audience du procès consacré à ce meurtre, le président de la cour d’assises, Alain Pierre, commet un impair. Sachant que le tueur en série se tourne vers la religion, voit un prêtre chaque semaine et prie régulièrement, il l’exhorte à dire la vérité et l’interpelle en lui montrant la Crucifixion accrochée au mur derrière lui et en lui disant : « Quand on s’adresse à Dieu, la première chose qu’on lui demande, c'est le pardon ».

L’exhortation maladroite du magistrat dans une enceinte républicaine et laïque laisse interrogatif le banc de la défense. L’avocate Liliane Glock, stupéfaite, évoque une menace par « les foudres divines » et fait noter l’incident au procès-verbal des débats.

L’audience est suspendue puis renvoyée. Heaulme sera finalement jugé en décembre 2001 et condamné à 30 ans de réclusion criminelle (le ministère public ayant requis 20 ans).

L’affaire est relatée par la presse tant régionale que nationale et alimente rapidement un débat vieux de plusieurs années au sein du palais de justice de la Moselle.

En effet, un avocat du barreau de Metz, Daniel Delrez, demande depuis plusieurs années le retrait du tableau litigieux. Ancien conseiller régional de Lorraine, ancien conseiller municipal de Metz, qualifié de « sentinelle de la République », il est connu pour ses combats multiples pour toutes sortes de causes, dont la laïcité. Il dira plus tard à la radio qu’il avait écrit à 12 Gardes des Sceaux successifs pour demander le retrait de la Crucifixion de Metz, mais qu’aucun « n’avait eu la courtoisie de lui répondre ». Il avait même menacé Elisabeth Guigou d’un procès !

Le poids de l’Histoire

La difficulté résidait dans le statut particulier de la Moselle. Pendant l’annexion allemande, entre 1871 et 1918, la région Alsace-Moselle avait continué à bénéficier du régime concordataire, résultant du concordat signé le 26 messidor an IX, soit le 15 juillet 1801, par Joseph Bonaparte représentant son frère Premier Consul et le cardinal Consalvi représentant le pape Pie VII. Ratifié par le pape par la bulle Ecclesia Christi, ce traité donne aux quatre cultes catholique, luthérien réformé et israélite une protection particulière.

En 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État met fin à ce concordat. Mais à l’époque, l’Alsace-Moselle est allemande. Lors de son retour à la France, elle continue à bénéficier du concordat. Un avis du Conseil d’État du 24 janvier 1925 confirme que ce texte demeure en vigueur dans les trois départements concernés. Les ministres des quatre cultes continuent à être rémunérés par l’État. Et la circulaire du Garde des Sceaux Ernest Vallé du 31 mars 1904 ordonnant l’enlèvement dans les prétoires de tous les symboles religieux n’est pas applicable en Moselle pour les mêmes raisons*.

La présence de Crucifixions dans les prétoires n’est au moment de l’affaire de Metz pas spécifique à la Moselle. A Bordeaux, à la même époque, un procureur général, interpellé par un bâtonnier qui s’étonnait du maintien de deux Crucifixions dans les salles d’audience de la cour d’appel de Bordeaux, avait répondu, non sans humour, que ces tableaux n’étaient pas des symboles religieux mais tout simplement « le témoignage de la première erreur judiciaire ». Au tribunal de Tours, on a même ressorti du grenier deux Christ qui avaient été enlevés du décor en 1904 et on les a accrochés sur un mur de la juridiction suite à une délibération de l’assemblée générale. D’autres juridictions, comme la cour d’appel de Pau, continuent à conserver Jésus dans leur décor*.

Le vote

À Metz, les chefs de cour sont sur la réserve, car le débat est ancien. Laïcité républicaine et droit local s’opposent régulièrement. Le symbole religieux doit-il prendre le pas sur l’œuvre d’art ? Ils décident de faire procéder à un vote par les membres de la cour, du tribunal et du barreau.

Tous les personnels concernés, dont les 75 magistrats et greffiers de la cour et les 117 magistrats et fonctionnaires du tribunal, se prononcent à bulletin secret. 211 votants sont recensés. 125 se prononcent pour le maintien du tableau, soit 60%. 86 votent contre.

227 avocats du barreau local sont également invités à donner leur avis. 124 donnent leur avis. 80 d’entre eux, soit 65% se montrent favorables au maintien du tableau à sa place. 44 y sont hostiles.

L’avocat Daniel Delrez a pourtant tenté de mobiliser ses confrères. Seule une dizaine lui a apporté un soutien.

Le Premier président Marcel Martin fait installer un rideau qui soustrait le Christ en croix à la vue du public. Jésus reste, mais… caché !


Le rideau installé initialement pour cacher le tableau puis le « trou » laissé après son
décrochage. © Étienne Madranges

Le cabinet de Marylise Lebranchu puis celui de Dominique Perben suivent de près ce qui se passe au palais de justice de Metz. 

Le transfert

Conscient cependant que malgré le vote très favorable des magistrats, fonctionnaires et avocats en faveur du maintien du tableau, les difficultés, recours, campagnes diverses vont se multiplier, le Premier président Marcel Martin, lui aussi pourtant favorable au statu quo, décide d’une discrète « descente de croix ».

La chancellerie est associée au projet.

Le Garde des Sceaux Pascal Clément se montre favorable à un projet de transfert du tableau à Saint-Avold en Moselle où la municipalité, tout particulièrement le maire André Woiciechowski, et le curé de la paroisse acceptent de le prendre en charge après restauration.

En 2008, le désormais célèbre Christ en croix de la cour d’assises de Metz qui a peut-être tenté d’intercéder pour d’innombrables criminels, est donc décroché en toute discrétion du mur sur lequel il implorait du ciel le pardon pour les pêcheurs. Il est aussitôt transporté à Reims dans les locaux de l’atelier de la Renaissance spécialisé dans la restauration de peintures.

En octobre 2008, l’auteur de cette chronique, alors responsable de la mission patrimoine du ministère de la Justice, se rend à l’atelier de la Renaissance à Reims et rencontre Christian et Catherine Vibert, qui s’attellent à une restauration soigneuse de la Crucifixion messine, dans le cadre d’un marché portant sur un montant de plusieurs milliers d’euros. Les deux artistes travaillent en duo et privilégient la réversibilité de leur intervention, cherchant toujours à restituer le message du peintre dont ils restaurent l’œuvre. Peu après, ils seront choisis par le musée d’Orsay pour restaurer (derrière une cage de verre pour leur permettre de travailler en public) le célèbre tableau de Gustave Courbet, « L’atelier de l’artiste », composé de sept morceaux de toiles ajoutés au fur et à mesure de la création.

L’installation dans l’abbatiale Saint-Nabor

Après sa restauration dans l’atelier de Reims, et après la signature d’une convention de dépôt entre l’État et la commune de Saint-Avold, le Christ de Metz trouve enfin son emplacement définitif dans l’église abbatiale Saint-Nabor de la ville de Saint-Avold.

Par chance, un emplacement vide, résultant de dommages de guerre, est disponible dans le chœur et possède des dimensions identiques au tableau.

C’est ainsi que Jésus de Metz, échappant enfin au rideau qui le soustrayait à l’admiration, contemple désormais les fidèles de la cité mosellane.


L’abbatiale Saint-Nabor à Saint Avold, église d’une abbaye bénédictine ; le Christ de Metz est visible à gauche dans le chœur (photo de droite). © Étienne Madranges

Le nouveau tableau des assises

En juin 2013, le vide laissé dans la salle de la cour d’assises de Metz depuis plusieurs années par l’enlèvement du Christ est comblé par l’installation d’un nouveau tableau prélevé dans les collections du musée de la Cour d’Or.

Ce tableau s’intitule "La Levée du siège de Metz en 1553". On remplace donc un tableau religieux par un tableau militaire… dans une enceinte où l’on juge… pacifiquement. Mais on remplace une copie (« Christ… d’après Van Dick ») par une copie. Le nouveau tableau est en effet une copie réalisée en 1928 par Léon-Charles Canniccioni d’après une œuvre de Lucien-Etienne Mélingue datant de 1876 !


Le journal régional « Le Républicain lorrain » rend compte souvent et avec rigueur des manifestations, audiences, débats au palais de justice de Metz ; ici une prestation de serment dans la salle des assises devant le fameux Christ en croix et la salle avec son nouveau décor
© Le Républicain lorrain et G. Wirtz

Le rattachement à la France de la ville de Metz est ainsi mis en valeur. En 1552, le roi de France Henri II s’est emparé de la ville, alors Cité-État sous influence germanique. L’empereur Charles Quint a tenté de la reprendre en l’assiégeant, mais ses troupes, affamées et malades, ont dû renoncer et se retirer. C’est ainsi que le 1er janvier 1553, Metz, qui a payé un lourd tribut de plus de 200 morts et plus de 600 blessés, est devenue une place forte militaire française.

La religion s’estompe peu à peu du monde judiciaire

Si certaines juridictions font discrètement de la résistance, si certains Christ, protégés par la réglementation sur les monuments historiques classés, ne peuvent quitter l’édifice où ils sont exposés, force est de constater que la plupart du temps des solutions ont été trouvées pour respecter le caractère laïque des prétoires tout en conservant pour des raisons historiques des œuvres à caractère religieux.

L’acharnement mis parfois à déchristianiser ce qui pouvait être encore contesté a curieusement conduit à une décision inconsidérée avec la réforme du serment des magistrats.

Ce serment, figurant depuis 1958 dans le statut de la magistrature, s’énonçait ainsi : « Je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions, de garder religieusement le secret des délibérations et de me conduire en tout comme un digne et loyal magistrat ».

Pour des raisons purement idéologiques, les adeptes d’une conception erronée de la laïcité ont fait adopter dans une loi organique du 8 août 2016 un article 10 modifiant le serment et supprimant l’adverbe « religieusement », sans pour autant le remplacer par un synonyme tel « scrupuleusement ». La stupidité n’a parfois pas de limite. L’adverbe « religieusement » n’a en effet, tant par son étymologie que par son aspect littéraire, aucune relation avec la religion ! Cicéron utilisait le mot latin religio pour son aspect sacré un siècle avant Jésus-Christ ! Et l’adverbe honni, malheureuse victime de ses contempteurs ignares, avait un côté sacré, indispensable quand on exige d’un juge un engagement absolu de discrétion.

Qu’importe… La justice française doit demeurer plus que jamais laïque dans une société parfois fracturée par le communautarisme.

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 235

* Voir à ce sujet notre 33ème chronique dans le JSS n° 19 du 10 mars 2018
** Pour avoir une information plus complète sur la présence des symboles religieux dans les palais de justice, on pourra se reporter au livre de l’auteur paru en 2011 « Les palais de justice de France » (Editions LexisNexis)


Les 10 empreintes d’histoire précédentes :


Quel Christ judiciaire, objet d'une singulière polémique, a quitté le cœur d'une cour d'assise pour se retrouver dans un chœur d'une abbatiale ? ;

• Quelle sinistre prison est devenue un lieu emblématique de mémoire en Europe ? ;

• Pourquoi les livres scolaires de la IIIe et de la IVe République évoquaient-ils l'épisode du vase de Soissons comme un évènement important de l'histoire de France ? ;

• Pourquoi le vainqueur du Tour de France, tué par sa compagne, s'est-il retrouvé sur le mur de la prison de Brignoles ? ;

• Comment punir un juge injuste ? ... ou le terrible jugement de Cambyse ;

• Pourquoi les objets incas prélevés au Machu Pichu reviennent-ils si tard au Pérou ? ;

• Pourquoi la Cathédrale moscovite Basile-Le-Bienheureux a-t-elle échappé à la fureur destructrice stalinienne ? ;

• Quel poète a multiplié les coups à boire et les coups de feu avant de trouver la quiétude dans une auberge du lit où on dort ? ;

• Georges braque pouvait-il signer des œuvres originales post mortem ? ;

• L'assassin du président de la République a-t-il été guillotiné alors qu'il était dément ? ;


 

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