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Cette semaine, nous avons
envoyé notre chroniqueur Étienne Madranges en Moselle afin d’enquêter sur le
sort du Christ de la cour d’assises de Metz, qui fut il y a 24 ans au centre
d’une polémique judiciaire et médiatique mobilisant magistrats, avocats, journalistes,
Gardes des Sceaux, militants de la laïcité. Un tableau ayant suscité bien des
passions qui a enfin trouvé sa place pour l’éternité.
Le tableau : un Christ judiciaire levant les yeux au ciel
En 1812, le palais du
gouverneur de Metz, construit par l’architecte Charles-Louis Clérisseau en
pierre de Jaumont, également appelée « pierre de soleil » en
raison de sa teinte ocre, est attribué à l’administration de la justice et
abrite les juridictions messines. C’est ainsi qu’un solide palais de gouverneur
(Clérisseau inspire également la construction de la Maison Blanche à
Washington) devient un palais de justice.
En 1862, le président du
tribunal commande au peintre messin Louis-Théodore Devilly, connu pour ses
compositions monumentales, son inspiration romantique et son amitié pour
l’écrivain Théophile Gautier, un tableau de grandes dimensions afin d’orner la
principale salle d’audience du palais de justice.
Devilly remet en 1866 au
commanditaire une Crucifixion assez imposante (3m10 sur 1m41) en bas de
laquelle on peut lire : « C.R.M.-1866 d’après Van Dick ».
Le tableau est immédiatement accroché au mur de la plus grande salle du palais.
Les juridictions françaises
sont alors pour la plupart ornées dans leurs prétoires de Crucifixions,
Crucifix et autres symboles religieux. La France est au XIXe siècle
majoritairement catholique, et les nouveaux palais de justice sont toujours
inaugurés par une messe et une bénédiction.
La peinture est, dans toutes
les documentations, attribuée à Théodore Devilly.
Le peintre flamand Anton Van
Dick avait réalisé à Anvers au XVIIe siècle, après son retour
d’Italie, plusieurs Christ en Croix se ressemblant tous. Avec cependant une
particularité : le Christ tournait la tête vers le ciel et non vers le
sol. Or, un concept était apparu dans la réalisation de certains Christ, notamment
dans l’est : le Christ judiciaire… Celui qui non pas baisse la tête, mais
au contraire lève les yeux au ciel pour implorer son Père, pour implorer son
Pardon pour le criminel pêcheur jugé dans la salle d’audience.
Il était dès lors tentant
pour le peintre messin d’imiter le peintre flamand.
En 2018, Marie-Agnès Mirguet,
conseillère honoraire à la Cour de cassation, ancienne présidente de chambre à
la Cour de Metz, publie dans « Le cahier du pays naborien »
une intéressante étude dans laquelle elle conclut que l’auteur du tableau ne
peut être Devilly mais est en réalité Charles Raphaël Maréchal, qui travaillait
dans l’atelier de Devilly et dont les initiales C.R.M. correspondent
parfaitement au monogramme apposé en bas à droite de la peinture.
L’inscription figurant au bas du tableau de Metz, la tête du Christ de Metz, et
pour comparer, à droite la tête de l’un des Christ de Van Dick, exposé dans une
église d’Anvers. © Étienne Madranges
D’autres Christ judiciaires
au visage tourné vers le ciel ont connu des sorts divers. Le célèbre Christ de
Léon Bonnat peint en 1874 pour la salle de la cour d’assises de Paris a quitté
le prétoire en 1904 et est exposé au Petit Palais à Paris. Bonnat avait
renouvelé le genre en accentuant la souffrance du Crucifié et en prenant pour
modèle un cadavre cloué sur une planche. Le Christ du tribunal de Colmar a
longtemps fait de la résistance par sa présence dans la salle d’audience, mais
est désormais dans un bureau**.
A gauche le Christ de Léon Bonnat, peint en 1874 pour la cour d’assises de
Paris, désormais exposé au Petit Palais à Paris, à droite le Christ du tribunal
de Colmar ayant récemment quitté la salle d’audience pour rejoindre un bureau.
© Étienne Madranges
La polémique
En août 1999, la chambre
d’accusation de la cour d’appel de Metz décide de renvoyer devant les assises
Francis Heaulme (né en 1959 à Metz) pour le meurtre commis en 1986 d’Annick
Maurice, jeune femme employée d’un hypermarché de Woippy. Le « routard
du crime » a au préalable été examiné par un expert auprès de la Cour
de cassation, le docteur Bornstein, qui a décelé chez lui une altération du
discernement.
En avril 2000, lors d’une
audience du procès consacré à ce meurtre, le président de la cour d’assises,
Alain Pierre, commet un impair. Sachant que le tueur en série se tourne vers la
religion, voit un prêtre chaque semaine et prie régulièrement, il l’exhorte à
dire la vérité et l’interpelle en lui montrant la Crucifixion accrochée au mur
derrière lui et en lui disant : « Quand on s’adresse à Dieu, la
première chose qu’on lui demande, c'est le pardon ».
L’exhortation maladroite du
magistrat dans une enceinte républicaine et laïque laisse interrogatif le banc
de la défense. L’avocate Liliane Glock, stupéfaite, évoque une menace par
« les foudres divines » et fait noter l’incident au
procès-verbal des débats.
L’audience est suspendue puis
renvoyée. Heaulme sera finalement jugé en décembre 2001 et condamné à 30 ans de
réclusion criminelle (le ministère public ayant requis 20 ans).
L’affaire est relatée par la
presse tant régionale que nationale et alimente rapidement un débat vieux de
plusieurs années au sein du palais de justice de la Moselle.
En effet, un avocat du
barreau de Metz, Daniel Delrez, demande depuis plusieurs années le retrait du
tableau litigieux. Ancien conseiller régional de Lorraine, ancien conseiller
municipal de Metz, qualifié de « sentinelle de la République »,
il est connu pour ses combats multiples pour toutes sortes de causes, dont la
laïcité. Il dira plus tard à la radio qu’il avait écrit à 12 Gardes des Sceaux
successifs pour demander le retrait de la Crucifixion de Metz, mais qu’aucun
« n’avait eu la courtoisie de lui répondre ». Il avait même
menacé Elisabeth Guigou d’un procès !
Le poids de l’Histoire
La difficulté résidait dans
le statut particulier de la Moselle. Pendant l’annexion allemande, entre 1871
et 1918, la région Alsace-Moselle avait continué à bénéficier du régime
concordataire, résultant du concordat signé le 26 messidor an IX, soit le 15
juillet 1801, par Joseph Bonaparte représentant son frère Premier Consul et le
cardinal Consalvi représentant le pape Pie VII. Ratifié par le pape par la
bulle Ecclesia Christi, ce traité donne aux quatre cultes catholique,
luthérien réformé et israélite une protection particulière.
En 1905, la loi de séparation
des Églises et de l’État met fin à ce concordat. Mais à l’époque,
l’Alsace-Moselle est allemande. Lors de son retour à la France, elle continue à
bénéficier du concordat. Un avis du Conseil d’État du 24 janvier 1925 confirme
que ce texte demeure en vigueur dans les trois départements concernés. Les
ministres des quatre cultes continuent à être rémunérés par l’État. Et la
circulaire du Garde des Sceaux Ernest Vallé du 31 mars 1904 ordonnant
l’enlèvement dans les prétoires de tous les symboles religieux n’est pas
applicable en Moselle pour les mêmes raisons*.
La présence de Crucifixions
dans les prétoires n’est au moment de l’affaire de Metz pas spécifique à la
Moselle. A Bordeaux, à la même époque, un procureur général, interpellé par un
bâtonnier qui s’étonnait du maintien de deux Crucifixions dans les salles
d’audience de la cour d’appel de Bordeaux, avait répondu, non sans humour, que
ces tableaux n’étaient pas des symboles religieux mais tout simplement « le
témoignage de la première erreur judiciaire ». Au tribunal de Tours,
on a même ressorti du grenier deux Christ qui avaient été enlevés du décor en
1904 et on les a accrochés sur un mur de la juridiction suite à une
délibération de l’assemblée générale. D’autres juridictions, comme la cour
d’appel de Pau, continuent à conserver Jésus dans leur décor*.
Le vote
À Metz, les chefs de cour
sont sur la réserve, car le débat est ancien. Laïcité républicaine et droit
local s’opposent régulièrement. Le symbole religieux doit-il prendre le pas sur
l’œuvre d’art ? Ils décident de faire procéder à un vote par les membres
de la cour, du tribunal et du barreau.
Tous les personnels
concernés, dont les 75 magistrats et greffiers de la cour et les 117 magistrats
et fonctionnaires du tribunal, se prononcent à bulletin secret. 211 votants
sont recensés. 125 se prononcent pour le maintien du tableau, soit 60%. 86 votent
contre.
227 avocats du barreau local
sont également invités à donner leur avis. 124 donnent leur avis. 80 d’entre
eux, soit 65% se montrent favorables au maintien du tableau à sa place. 44 y
sont hostiles.
L’avocat Daniel Delrez a
pourtant tenté de mobiliser ses confrères. Seule une dizaine lui a apporté un
soutien.
Le Premier président Marcel
Martin fait installer un rideau qui soustrait le Christ en croix à la vue du
public. Jésus reste, mais… caché !
Le rideau installé initialement pour cacher le tableau puis le
« trou » laissé après son décrochage. ©
Étienne Madranges
Le cabinet de Marylise
Lebranchu puis celui de Dominique Perben suivent de près ce qui se passe au
palais de justice de Metz.
Le transfert
Conscient cependant que
malgré le vote très favorable des magistrats, fonctionnaires et avocats en
faveur du maintien du tableau, les difficultés, recours, campagnes diverses
vont se multiplier, le Premier président Marcel Martin, lui aussi pourtant favorable
au statu quo, décide d’une discrète « descente de croix ».
La chancellerie est associée
au projet.
Le Garde des Sceaux Pascal
Clément se montre favorable à un projet de transfert du tableau à Saint-Avold
en Moselle où la municipalité, tout particulièrement le maire André
Woiciechowski, et le curé de la paroisse acceptent de le prendre en charge
après restauration.
En 2008, le désormais célèbre
Christ en croix de la cour d’assises de Metz qui a peut-être tenté
d’intercéder pour d’innombrables criminels, est donc décroché en toute
discrétion du mur sur lequel il implorait du ciel le pardon pour les pêcheurs.
Il est aussitôt transporté à Reims dans les locaux de l’atelier de la
Renaissance spécialisé dans la restauration de peintures.
En octobre 2008, l’auteur de
cette chronique, alors responsable de la mission patrimoine du ministère de la
Justice, se rend à l’atelier de la Renaissance à Reims et rencontre Christian
et Catherine Vibert, qui s’attellent à une restauration soigneuse de la
Crucifixion messine, dans le cadre d’un marché portant sur un montant de
plusieurs milliers d’euros. Les deux artistes travaillent en duo et
privilégient la réversibilité de leur intervention, cherchant toujours à
restituer le message du peintre dont ils restaurent l’œuvre. Peu après, ils
seront choisis par le musée d’Orsay pour restaurer (derrière une cage de verre
pour leur permettre de travailler en public) le célèbre tableau de Gustave
Courbet, « L’atelier de l’artiste », composé de sept morceaux
de toiles ajoutés au fur et à mesure de la création.
L’installation dans l’abbatiale Saint-Nabor
Après sa restauration dans
l’atelier de Reims, et après la signature d’une convention de dépôt entre
l’État et la commune de Saint-Avold, le Christ de Metz trouve enfin son
emplacement définitif dans l’église abbatiale Saint-Nabor de la ville de
Saint-Avold.
Par chance, un emplacement
vide, résultant de dommages de guerre, est disponible dans le chœur et possède
des dimensions identiques au tableau.
C’est ainsi que Jésus de
Metz, échappant enfin au rideau qui le soustrayait à l’admiration, contemple
désormais les fidèles de la cité mosellane.
L’abbatiale Saint-Nabor à Saint Avold, église d’une abbaye bénédictine ; le
Christ de Metz est visible à gauche dans le chœur (photo de droite). © Étienne
Madranges
Le nouveau tableau des assises
En juin 2013, le vide laissé
dans la salle de la cour d’assises de Metz depuis plusieurs années par
l’enlèvement du Christ est comblé par l’installation d’un nouveau tableau
prélevé dans les collections du musée de la Cour d’Or.
Ce tableau s’intitule "La
Levée du siège de Metz en 1553". On remplace donc un tableau religieux
par un tableau militaire… dans une enceinte où l’on juge… pacifiquement. Mais
on remplace une copie (« Christ… d’après Van Dick ») par une
copie. Le nouveau tableau est en effet une copie réalisée en 1928 par
Léon-Charles Canniccioni d’après une œuvre de Lucien-Etienne Mélingue datant de
1876 !
Le journal régional « Le Républicain lorrain » rend compte souvent et
avec rigueur des manifestations, audiences, débats au palais de justice de
Metz ; ici une prestation de serment dans la salle des assises devant le
fameux Christ en croix et la salle avec son nouveau décor © Le Républicain lorrain et G. Wirtz
Le rattachement à la France
de la ville de Metz est ainsi mis en valeur. En 1552, le roi de France Henri II
s’est emparé de la ville, alors Cité-État sous influence germanique. L’empereur
Charles Quint a tenté de la reprendre en l’assiégeant, mais ses troupes,
affamées et malades, ont dû renoncer et se retirer. C’est ainsi que le 1er
janvier 1553, Metz, qui a payé un lourd tribut de plus de 200 morts et plus de
600 blessés, est devenue une place forte militaire française.
La religion s’estompe peu à peu du monde judiciaire
Si certaines juridictions
font discrètement de la résistance, si certains Christ, protégés par la
réglementation sur les monuments historiques classés, ne peuvent quitter
l’édifice où ils sont exposés, force est de constater que la plupart du temps
des solutions ont été trouvées pour respecter le caractère laïque des prétoires
tout en conservant pour des raisons historiques des œuvres à caractère
religieux.
L’acharnement mis parfois à
déchristianiser ce qui pouvait être encore contesté a curieusement conduit à
une décision inconsidérée avec la réforme du serment des magistrats.
Ce serment, figurant depuis
1958 dans le statut de la magistrature, s’énonçait ainsi : « Je
jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions, de garder religieusement le
secret des délibérations et de me conduire en tout comme un digne et loyal
magistrat ».
Pour des raisons purement
idéologiques, les adeptes d’une conception erronée de la laïcité ont fait
adopter dans une loi organique du 8 août 2016 un article 10 modifiant le
serment et supprimant l’adverbe « religieusement », sans pour autant
le remplacer par un synonyme tel « scrupuleusement ». La stupidité
n’a parfois pas de limite. L’adverbe « religieusement » n’a en effet,
tant par son étymologie que par son aspect littéraire, aucune relation avec la
religion ! Cicéron utilisait le mot latin religio pour son aspect
sacré un siècle avant Jésus-Christ ! Et l’adverbe honni, malheureuse
victime de ses contempteurs ignares, avait un côté sacré, indispensable quand
on exige d’un juge un engagement absolu de discrétion.
Qu’importe… La justice
française doit demeurer plus que jamais laïque dans une société parfois
fracturée par le communautarisme.
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 235
* Voir à ce sujet notre 33ème
chronique dans le JSS n° 19 du 10 mars 2018
** Pour avoir une information plus complète sur la présence des symboles
religieux dans les palais de justice, on pourra se reporter au livre de
l’auteur paru en 2011 « Les palais de justice de France » (Editions
LexisNexis)
Les 10 empreintes d’histoire précédentes :
• Quelle sinistre prison est devenue un lieu emblématique de mémoire en Europe ? ;
• Pourquoi les livres scolaires de la IIIe et de la IVe République évoquaient-ils l'épisode du vase de Soissons comme un évènement important de l'histoire de France ? ;
• Comment punir un juge injuste ? ... ou le terrible jugement de Cambyse ;
• Pourquoi les objets incas prélevés au Machu Pichu reviennent-ils si tard au Pérou ? ;
• Georges braque pouvait-il signer des œuvres originales post mortem ? ;
• L'assassin du président de la République a-t-il été guillotiné alors qu'il était dément ? ;
Les plus vus
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