Article précédent


Si les attaques contre la justice se multiplient ces derniers jours, pas de quoi décourager toutefois les nombreux aspirants magistrats qui ont pu découvrir pour la première fois les locaux parisiens de l’Ecole nationale de la magistrature, samedi 5 avril. Alors que les effectifs de l’école n’ont jamais été aussi élevés, les visiteurs ont échangé avec des auditeurs de justice à propos de leurs doutes et de leurs appréhensions sur le concours et la profession.
Devant les locaux parisiens
de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM), le long du Quai aux fleurs,
juste au-dessus de la Seine, dans le 4e arrondissement de Paris, une
longue file s’étend sous le soleil matinal. Certains sont venus avec leurs
parents, d’autres en couple, entre amis ou seuls pour assister à la première
journée portes ouvertes des locaux parisiens de l’établissement.
Parmi la foule, Juliette, 39
ans, son casque de vélo à la main. Juriste en droit public depuis douze ans,
elle envisage une reconversion dans la magistrature et souhaite profiter de la
journée portes ouvertes pour « poser des questions, prendre des
renseignements sur le concours et discuter avec des gens qui sont passés par
là ».
Etudiants en fin de parcours
ou professionnels du droit déjà en activité sont venus de toute la France ce
samedi 5 avril 2025 pour prendre part à cette demi-journée de présentation des
parcours d’accès à la magistrature. Dans un lieu habituellement réservé à la
formation continue des magistrats, des conférences, des rencontres et des échanges
entre les élèves magistrats des deux dernières promotions et les visiteurs
étaient organisés.
Dans une petite cour
intérieure entourée de murs de brique, se tient une « foire aux
questions ». Autour de trois auditeurs de justice en robes noires et rabats
blancs, des petits groupes de visiteurs se sont formés. C’est le cas auprès de Marine, 32
ans, élève magistrate actuellement en stage à Auxerre (Yonne), que l’on écoute
religieusement.
« Et les cours, comment
ça s’organise ? », lance une jeune femme. « L’objectif,
c’est d’avoir les bases théoriques et
pratiques avec les simulations. On est formés sur toutes les fonctions. C’est
assez intense, assez dense », répond Marine.
En formation initiale, le
parcours s’étend sur 31 mois au cours desquels les étudiants alternent entre plusieurs
stages et l’enseignement d’un tronc commun théorique sur le campus de Bordeaux.
Marine est issue de la promotion 2024 : « On était plus de 400 !
Les plus nombreux… avant d’être dépassés par la promo 2025 », souligne-t-elle.
Effectifs historiques
Les rangs de l’ENM n’ont en
effet jamais été aussi remplis. A propos des effectifs historiques des deux
promotions, Célia Normand, chargée de communication à l’ENM explique : « Éric
Dupond-Moretti avait demandé à ce qu'on forme plus de 1500 magistrats d'ici à
2027. Donc normalement, il n'y a pas de raison que le nombre d'auditeurs
de justice diminue. Il ne devrait faire qu'augmenter encore dans les prochaines
années. »
Un badge autour du cou, la communicante regarde les différentes salles du campus se remplir de visiteurs après l’ouverture des portes. Au total, 420 personnes se sont inscrites pour participer à l’évènement. « C’est qu’il y a un vrai intérêt, une vraie demande. Je pense que ces portes ouvertes à Paris étaient attendues » juge Célia Normand. Les places pour cette première édition se sont volatilisées en deux jours.
À
lire aussi : Les juges, tous des « gauchistes
» ? « C’est méconnaître totalement la magistrature »
Quant au profil des personnes
présentes ce jour-là, la responsable de la communication estime à « 60 %
à peu près » la part d’étudiants en licence ou en master, le reste se
partageant entre des personnes en reconversion, des lycéens et des personnes ayant
déjà débuté la préparation du concours.
L’ENM a fait ses premières
portes ouvertes à Bordeaux l’année passée puis a réitéré en janvier 2025. « L’idée,
c’était d'ouvrir l'événement à un autre public. On a pensé qu’organiser le même
évènement dans la capitale permettrait aux Parisiens et à tout le nord de la
France d’y accéder plus facilement » raconte Célia Normand, qui
envisage déjà une autre édition parisienne.
Doutes et inquiétudes
Sous une verrière, deux
magistrates discutent avec une ribambelle de jeunes plutôt réservés. Une
magistrate écoute leurs inquiétudes et leurs doutes sur la responsabilité qu’impliquent
les fonctions de magistrat. Elle se rappelle de ses propres questionnements à
l’approche de sa sortie de l’ENM : « Comment moi, petite chose qui
sort à peine de la fac de droit, vais-je avoir une telle responsabilité avec un
tel impact sur la vie des gens ? »
Auto-réponse : « On
y arrive. Quand on arrive sur le terrain après 31 mois de formation, on est
prêts. Tout jeunes que vous êtes, vous serez compétents » affirme la
magistrate. Une élève qui va bientôt passer le concours l’interroge : « Quelles
sont les clefs d’une bonne préparation ? »
C’est peut-être le sujet qui
intéresse le plus les visiteurs les plus jeunes, encore un pied dans les études
ou qui en sortent tout juste : le concours d’entrée. Il existe de
nombreuses voies d’accès, mais le concours des étudiants, ou « le 1er
concours », est celui qui est sur toutes les lèvres. Réputé pour être
très difficile, il cristallise bon nombre des questions entendue dans cette
matinée de portes ouvertes : faut-il faire une prépa privée ? Faut-il
passer d’autres concours en parallèle ? Comment réviser pour l’épreuve de
culture générale ?
« Quand on sort de la
fac de droit on a parfois un gros complexe par rapport à quand on sort de Sciences
Po », reconnait la magistrate. A l’époque, elle avait décidé de
ne lire « que ce qui l’intéressait » dans les journaux pour pouvoir
mieux retenir les informations et surtout ne pas arriver « au bord du
craquage » avant de passer les épreuves.
Une tasse de café à la main,
Alexis, 21 ans, patiente tranquillement pour discuter avec une magistrate.
« J’avais des questions pratiques et je pense qu’on apprend beaucoup par l’expérience d’autrui. Discuter
avec des personnes qui viennent à peine de réussir le concours c’est super
important pour savoir comment elles l’ont vécu, comment elles l’ont
réussi », affirme l’étudiant en master 1 de droit privé général à la
Sorbonne et aspirant procureur.
« Un rêve que j'ai tendance à romantiser »
Aimée, 25 ans, sac rose sur
le dos, est en Master 2. L’étudiante, qui vit à Bordeaux et a déjà assisté aux
portes ouvertes sur place, a tout de même voulu monter à Paris : « Je
viens avec mes questions, et je sens que les personnes avec qui j’échange ont
confiance en elles et en ce qu’elles disent. Ça m’inspire, parce qu'un jour,
j'ai envie de me retrouver à leurs côtés. »
La jeune femme est ravie de
sa matinée et de l’honnêteté des discussions qu’elle a pu avoir avec les
auditeurs de justice. « Parfois, ils me parlent de l'envers du décor et
ils formulent des petites critiques par rapport à la fonction du juge. C’est
très utile parce que j'ai un rêve que j’ai tendance à romantiser un peu. Le
fait qu'ils me parlent aussi des problématiques que peut rencontrer un juge, ça
me permet d'être préparée à 100 %. J'en ressors plus informée, plus satisfaite,
plus motivée » explique Aimée.
Pour atteindre son rêve, la
jeune femme, qui est boursière, a postulé pour les classes prépas
talents de l’ENM : « Qui ne tente rien n’a
rien ! ». Les résultats doivent tomber en mai. S’ils sont
défavorables, alors l’étudiante fera d’autres stages, le temps de mettre de
l’argent de côté pour tenter d’intégrer une prépa privée.
Transmettre, un « juste
retour des choses »
Sarah, 24 ans, longs
cheveux noirs bouclés et auditrice de la promotion 2025, vient tout juste de
faire son entrée à l’école. Après avoir fait les trois semaines de pré-rentrée
à Bordeaux, elle est actuellement en stage chez un avocat, le premier de la
formation.
Si elle s’est portée volontaire, c’est parce qu’elle veut pouvoir apporter des réponses à des questions qu’elle sait nombreuses : « Pendant la préparation du concours, j'avais beaucoup de questions et j'aurais aimé avoir des interlocuteurs directs pour avoir des réponses. Je me suis dit que c'était une bonne chose pour le préparationnaire d'avoir des réponses », retrace Sarah.
Même son de cloche pour Clint, 32 ans, qui a été chargé de travaux dirigés et qui a un gout particulier pour la transmission. « Je trouve toujours ça très stimulant d'échanger avec des jeunes ou des moins jeunes qui s'interrogent sur la profession. C'est pour moi un juste retour des choses de leur permettre d'avoir des réponses à leurs questions. Ils sont dans une période où ils se posent beaucoup de questions, si on peut aider à les orienter et à répondre un peu à leurs angoisses, je trouve que ça fait aussi partie de nos missions ».
Pour
les deux élèves, les questions de la matinée portent majoritairement sur les
voies d’accès et leurs épreuves mais aussi sur les fonctions : quelles
fonctions pour un pénaliste ? Quelles fonctions pour un civiliste ? Est-ce
qu'on peut changer de fonction ? Lesquelles sont les plus prenantes ? « On
en aussi a eu quelques-unes ce matin, sur comment est-ce qu'on peut juger en
étant jeune ? Avec quelle légitimité ? » note Clint.
Pour Marine, l’auditrice en
stage à Auxerre croisée un peu plus tôt, la magistrature est un monde « à la fois très médiatisé et assez
inconnu ». L’élève magistrate est là pour « partager,
orienter, et parfois aussi dédramatiser le passage du concours, sourit-elle.
L’idée répandue dans les facs c’est que c’est un concours difficile, et
c’est vrai, y’a pas un taux de réussite très élevé, mais il faut dire que c’est
possible. Il ne faut jamais lâcher. »
La reconversion en question
Pour celles et ceux qui ont
déjà une carrière et qui envisagent une reconversion dans la magistrature, les interrogations
sont d’une autre nature. Guillaume, Parisien de 37 ans, a été avocat pendant
trois ans, puis a passé cinq années à l’Autorité des marchés financiers, et
travaille aujourd’hui dans une banque en tant que juriste en droit financier. « L’envie
de se reconvertir est venue progressivement, ça fait quelques années que j’y
pense. Cette envie vient d’une perte de sens. Magistrat, c’est un beau métier
qui a une forme de noblesse, ça fait un peu rêver, » nous dit-il.
Avant d’éventuellement passer
le concours, le juriste préfère prendre le temps de prendre sa décision : « Ce
n’est pas juste changer d’entreprise comme j’ai pu le faire dans le passé. Là
c’est un changement sans retour, c’est une décision qui est plus structurante maintenant
que j’ai une compagne, des enfants... Donc je prends le temps de peser le pour
et le contre, y compris financièrement ».
Les auditeurs de justice avec
un parcours similaire au sien avant d’intégrer l’ENM ont répondu à certaines de
ses interrogations, « mais ils ont pu aussi confirmer des doutes que je
pouvais avoir, sur la charge de travail par exemple » indique le
juriste. « Quand on vous redit, droit dans les yeux, qu’on va travailler
tous les weekends et tous les soirs, je me pose la question : est-ce que
je suis prêt malgré tout à passer le cap et à y aller ? »
s’interroge Guillaume. Malgré tout, il l’affirme : « L’envie est
toujours là. »
Marion Durand
THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *