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Avec l’association À Travers les murs, des bénévoles interviennent auprès de détenus avec un objectif simple : favoriser la réinsertion sociale grâce au pouvoir de l’éloquence. Rencontre avec l’une des cofondatrices de l’association récompensée en mars dernier par le Prix Olivier Cousi du barreau de Paris.
JSS :
Au mois d’août, l’association À travers les murs, dont vous êtes la cofondatrice,
va fêter ses cinq années d’existence. D’où est-elle partie ?
Alexia
Colin-Bonardot : L’association est partie d’un groupe de
quatre amis devenus cofondateurs. Nous nous sommes tous rencontrés dans le
cadre de concours d’éloquence durant nos études de droit au sein de
l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
C’est
dans ce contexte que l’on a constaté qu’en tant qu’étudiants, nous avions accès
à une foule d’informations et de formations sur l’éloquence, qui s’avèrent
précieuses dans la vie de tous les jours. On la sous-estime, mais l’éloquence
est une compétence que l’on utilise au quotidien sans le savoir. Et lorsqu’on
la conscientise, cela permet de très belles choses, pour notre avancée
personnelle comme professionnelle.
C’est
une matière qui, à notre sens, méritait d’être davantage diffusée, y compris à
l’égard d’un public moins favorisé. Nous voulions partager ces connaissances
acquises avec des personnes qui, elles aussi, en ont besoin, et notamment les personnes détenues, dans une perspective de réinsertion sociale.
JSS :
Depuis, du chemin a été parcouru ! De quelle façon intervient concrètement
l’association ? Quel est son périmètre d’action ?
A.C.-B. :
On dispense, dans les prisons, des programmes de huit séances abordant différents
aspects de l’éloquence auprès de détenus volontaires. Je précise « volontaires »
car c’est très important pour nous qu’ils ne subissent pas ces séances.
Et il
faut croire que cela fonctionne, car beaucoup d’entre eux souhaitent revenir
pour renouveler l’expérience ! Mais la liste d’attente est longue et les
nouveaux participants sont bien sûr prioritaires.
À
lire aussi : Les activités
« ludiques » ne peuvent pas être interdites en prison, tranche le
Conseil d’État
Aujourd’hui
nous sommes une cinquantaine d’intervenants bénévoles sur une dizaine d’antennes.
Les prisons nous contactent en nous faisant part de leur intérêt. On signe alors
une convention qui prévoit un premier module de formation, module que l’on reconduit
s’il se passe bien.
On intervient
généralement une fois par semaine entre 1h30 et 2 heures, dépendamment des
besoins et exigences des prisons, devant des groupes d’une dizaine de détenus.
On tente d’aborder chaque petit aspect de l’éloquence avec une dimension
pratico-pratique.
JSS :
Justement, comment parvenez-vous à donner un aspect très concret à vos séances,
et à enseigner les rudiments d’une matière aussi délicate qu’est l’art
oratoire ?
A.C.-B. :
Nous abordons tout ce qui a trait à la cohérence d’argumentation. On les
aide à construire un discours, avec le plus souvent des sujets
« citoyens », comme par exemple l’école obligatoire jusqu’à 18 ans,
etc.
Nous
insistons beaucoup sur tout ce qui est non verbal : les gestes, les
attitudes qui envoient un message sans même que l’on en ait conscience. Ce sont
souvent des personnes avec des postures très renfermées, sur la défensive :
notre but est ici de leur expliquer que tout cela compte, qu’il s’agit d’une
manière de dialoguer qui peut leur être défavorable devant un juge par exemple.
« D’un
coup, ils ont une voix qu’ils prennent plaisir à utiliser et qui leur donne
confiance en eux »
Un certain nombre de séances est également dédié à l’éloquence judiciaire. L’idée est de les mettre dans la peau des différents acteurs d’un procès et notamment les jurés, pour un procès en cours d’assises, ou à la place d’un officier de police judiciaire.
A cela
s’ajoutent des exercices plus axés sur le juge de l’applications des peines. C’est
un juge que les personnes, même condamnées, vont continuer à voir. Les détenus
sont souvent peu préparés pour ces audiences, alors même qu’il est important de
pouvoir présenter à l’oral un projet de réinsertion cohérent.
Et
puis, et c’est peut-être le plus important, il y a tout un aspect de
l’éloquence tourné vers la recherche d’emploi, pour se vendre à un futur
employeur. On forme énormément les détenus à cette échéance souvent très
redoutée ; ils n’ont pas forcément la connaissance des codes de ce
« rite » particulier. C’est d’ailleurs un thème très attendu.
JSS :
Avec cinq années de recul, quel bilan dressez-vous de vos interventions en
milieu pénitentiaire ?
A. C.-B. :
Le bilan est excellent, les modules fonctionnent très bien. On était assez sûrs
de nous quant à leur utilité, mais très anxieux sur le format. Nous avons
énormément travaillé la pédagogie et la manière d’enseigner pour rendre cela le
plus accessible possible.
Les
détenus semblent contents, ils nous disent que cela change des activités qu’ils
ont d’ordinaire. Avec nos formations, on essaie de les impliquer et de leur
montrer comment utiliser l’éloquence dans la vie de tous les jours, pour être
capable d’avoir une pensée ordonnée et cohérente.
C’est
d’ailleurs assez impressionnant de voir les progrès immenses qui sont faits,
même si les détenus ne partent jamais de zéro. Ils utilisent en réalité
l’éloquence sans s’en rendre compte ; de notre côté on est simplement là
pour leur montrer qu’en utilisant telle phrase ou telle formulation, c’est de
l’éloquence qu’ils ne conscientisent simplement pas.
Cela leur
permet non seulement de mieux l’utiliser, mais aussi de repérer quand
l’éloquence est utilisée « vers eux ». Finalement, cela va dans les
deux sens, et c’est intéressant pour eux de l’analyser aussi chez les autres.
JSS :
Et du côté de l’équipe, qu’en retirez-vous ?
A. C.-B. :
C’est un peu paradoxal, mais j’aurais presque tendance à dire qu’on en tire
plus de choses encore.
Cela
déconstruit beaucoup de préjugés qu’on peut avoir sur les prisons, et nous
montre que la réinsertion sociale n’est pas un mythe, c’est vraiment quelque
chose à travailler.
Il ne
faut pas se contenter d’enfermer les gens et se dire « on verra plus
tard », c’est un suivi qui doit se faire dès le début de la détention
et qui peut vraiment amener des gens à sortir dans de très bonnes conditions avec
une réelle volonté de recommencer à zéro et de faire mieux. Finalement c’est
donnant-donnant. J’avais sous-estimé cet aspect, mais j’en apprends vraiment
tous les jours.
JSS : Avec
combien d’établissements collaborez-vous aujourd’hui ?
A. C.-B. :
Nous souhaitons bien sûr être utiles au plus grand nombre de prisons possible. Nous
avons toujours accepté de travailler avec celles qui sont venues nous chercher
et sommes ravis quand un nouvel établissement nous approche.
Nous
travaillons avec la majorité des établissements d’Ile-de-France et plus
généralement partout en France (la Réunion, la Corse, Bordeaux, Lille, Lyon)
voire même en Belgique. De nouveaux projets sont actuellement à l’étude.
JSS :
Avec plus de 84 000 personnes détenues aujourd’hui, en quoi l’éloquence peut
être un exutoire pour ces personnes enfermées jusqu’à 22 heures par jour ?
A. C.-B. :
D’une part, notre venue a le mérite de faire sortir les détenus de leur
cellule. Certes, ils passent uniquement d’une salle à une autre, mais cela
soulage énormément les difficultés de l’enfermement.
Ensuite
et surtout, on est avec des personnes qui ont appris à se taire, qui se sentent
rarement légitimes pour s’exprimer, et qui, soudain, sont incitées à prendre la
parole devant autrui, au sein d’une activité où elles sont écoutées, sans être
jamais coupées. D’un coup, ces détenus ont une voix qu’ils prennent plaisir à
utiliser et qui leur donne beaucoup plus confiance en eux pour la suite.
Je me
souviens par exemple que nous avions revu un détenu après son audience. Bien
qu’il ait finalement été condamné, il nous avait confié que, grâce à nous, il avait
pu se tenir debout et dire ce qu’il avait à dire pendant son procès. C’est une
confidence qui m’avait beaucoup touchée.
JSS :
Les activités ludiques en prison ont bien failli être limitées par le ministre
de la Justice à la suite d’une polémique déclenchée en février dernier. Comment
aviez-vous accueilli la nouvelle ? A quel point ces activités sont
importantes pour les personnes détenues ?
A. C.-B. :
Evidemment il y a eu une appréhension à l’annonce de la réduction des activités
en prison. On s’est demandé si l’association allait pouvoir poursuivre son
activité. Mais surtout, nous avons pensé aux conséquences sur les personnes
détenues, sur la récidive, sur la qualité de sortie des détenus, sur leur
capacité à tirer les leçons de l’emprisonnement.
On a toujours l’impression que les activités sont là pour divertir, mais non. Il y a une nécessité de maintenir les personnes incarcérées un minimum en société, de les rendre capables de ne pas être complétement perdus à la sortie.
J’ai en
tête un homme emprisonné pendant 30 ans qui, en sortant de prison, ne savait
même pas comment retourner chez lui. Entre temps, des bus avaient été mis en
place, toute une vie avait continué d’avancer sans lui. Si on réduit ces
personnes uniquement à l’état de détenus, à la sortie, elles sont incapables de
se débrouiller seules et vont retourner dans des schémas qu’elles connaissaient
avant et qui sont ceux de la délinquance.
« La
réinsertion sociale n’est pas un mythe, c’est quelque chose à travailler »
La majorité
des personnes en prison ne sont pas des criminels qui ont tué de sang-froid
comme on pourrait l’imaginer, ce sont des personnes ayant commis un vol, ou impliquées
dans un trafic de stupéfiants : elles sont dans une logique purement
économique de la délinquance.
Si l’on
veut que ces personnes reprennent une bonne trajectoire, avec un mode de vie et
des métiers légaux, cela implique de les accompagner un minimum pendant la
détention. Et les accompagner, cela passe par le fait de leur donner accès à
des activités qui leur permettent de réfléchir et de se projeter vers l’après.
Le
drame pour un détenu, c’est de se dire que sa vie est terminée. Ceux qui
pensent ainsi ont souvent tendance à retomber dans des schémas de délinquance,
puisqu’ils se disent que de toute façon, ils sont condamnés à vivre
éternellement ce schéma.
JSS : En
juin, des détenus de Fresnes se sont produits au théâtre de l’Odéon. Avez-vous
participé à leur préparation ? Quelles autres démarches similaires existe-t-il ?
A. C.-B. :
On ne prend pas part à l’organisation de cet événement, mais on s’y rend chaque
année depuis sa création. Bien que nous ne soyons pas impliqués dans cette
démarche, nous avons à cœur de soutenir les actions d’autres associations,
c’est un projet que l’on trouve très positif.
Propos
recueillis par Allison Vaslin
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