Eloquence en prison : « C’est assez impressionnant de voir les progrès immenses qui sont faits »


jeudi 24 juillet 2025 à 10:098 min

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Avec l’association À Travers les murs, des bénévoles interviennent auprès de détenus avec un objectif simple : favoriser la réinsertion sociale grâce au pouvoir de l’éloquence. Rencontre avec l’une des cofondatrices de l’association récompensée en mars dernier par le Prix Olivier Cousi du barreau de Paris.

JSS : Au mois d’août, l’association À travers les murs, dont vous êtes la cofondatrice, va fêter ses cinq années d’existence. D’où est-elle partie ?

Alexia Colin-Bonardot : L’association est partie d’un groupe de quatre amis devenus cofondateurs. Nous nous sommes tous rencontrés dans le cadre de concours d’éloquence durant nos études de droit au sein de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

C’est dans ce contexte que l’on a constaté qu’en tant qu’étudiants, nous avions accès à une foule d’informations et de formations sur l’éloquence, qui s’avèrent précieuses dans la vie de tous les jours. On la sous-estime, mais l’éloquence est une compétence que l’on utilise au quotidien sans le savoir. Et lorsqu’on la conscientise, cela permet de très belles choses, pour notre avancée personnelle comme professionnelle.

C’est une matière qui, à notre sens, méritait d’être davantage diffusée, y compris à l’égard d’un public moins favorisé. Nous voulions partager ces connaissances acquises avec des personnes qui, elles aussi, en ont besoin, et notamment les personnes détenues, dans une perspective de réinsertion sociale. C’est comme ça que l’on a commencé à donner des cours à la maison d’arrêt de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, où tout a commencé.

JSS : Depuis, du chemin a été parcouru ! De quelle façon intervient concrètement l’association ? Quel est son périmètre d’action ?

A.C.-B. : On dispense, dans les prisons, des programmes de huit séances abordant différents aspects de l’éloquence auprès de détenus volontaires. Je précise « volontaires » car c’est très important pour nous qu’ils ne subissent pas ces séances.

Et il faut croire que cela fonctionne, car beaucoup d’entre eux souhaitent revenir pour renouveler l’expérience ! Mais la liste d’attente est longue et les nouveaux participants sont bien sûr prioritaires.

Aujourd’hui nous sommes une cinquantaine d’intervenants bénévoles sur une dizaine d’antennes. Les prisons nous contactent en nous faisant part de leur intérêt. On signe alors une convention qui prévoit un premier module de formation, module que l’on reconduit s’il se passe bien.

On intervient généralement une fois par semaine entre 1h30 et 2 heures, dépendamment des besoins et exigences des prisons, devant des groupes d’une dizaine de détenus. On tente d’aborder chaque petit aspect de l’éloquence avec une dimension pratico-pratique.

JSS : Justement, comment parvenez-vous à donner un aspect très concret à vos séances, et à enseigner les rudiments d’une matière aussi délicate qu’est l’art oratoire ?

A.C.-B. : Nous abordons tout ce qui a trait à la cohérence d’argumentation. On les aide à construire un discours, avec le plus souvent des sujets « citoyens », comme par exemple l’école obligatoire jusqu’à 18 ans, etc.

Nous insistons beaucoup sur tout ce qui est non verbal : les gestes, les attitudes qui envoient un message sans même que l’on en ait conscience. Ce sont souvent des personnes avec des postures très renfermées, sur la défensive : notre but est ici de leur expliquer que tout cela compte, qu’il s’agit d’une manière de dialoguer qui peut leur être défavorable devant un juge par exemple.

« D’un coup, ils ont une voix qu’ils prennent plaisir à utiliser et qui leur donne confiance en eux »

Un certain nombre de séances est également dédié à l’éloquence judiciaire. L’idée est de les mettre dans la peau des différents acteurs d’un procès et notamment les jurés, pour un procès en cours d’assises, ou à la place d’un officier de police judiciaire.

A cela s’ajoutent des exercices plus axés sur le juge de l’applications des peines. C’est un juge que les personnes, même condamnées, vont continuer à voir. Les détenus sont souvent peu préparés pour ces audiences, alors même qu’il est important de pouvoir présenter à l’oral un projet de réinsertion cohérent.

Et puis, et c’est peut-être le plus important, il y a tout un aspect de l’éloquence tourné vers la recherche d’emploi, pour se vendre à un futur employeur. On forme énormément les détenus à cette échéance souvent très redoutée ; ils n’ont pas forcément la connaissance des codes de ce « rite » particulier. C’est d’ailleurs un thème très attendu.

JSS : Avec cinq années de recul, quel bilan dressez-vous de vos interventions en milieu pénitentiaire ?

A. C.-B. : Le bilan est excellent, les modules fonctionnent très bien. On était assez sûrs de nous quant à leur utilité, mais très anxieux sur le format. Nous avons énormément travaillé la pédagogie et la manière d’enseigner pour rendre cela le plus accessible possible.

Les détenus semblent contents, ils nous disent que cela change des activités qu’ils ont d’ordinaire. Avec nos formations, on essaie de les impliquer et de leur montrer comment utiliser l’éloquence dans la vie de tous les jours, pour être capable d’avoir une pensée ordonnée et cohérente.

C’est d’ailleurs assez impressionnant de voir les progrès immenses qui sont faits, même si les détenus ne partent jamais de zéro. Ils utilisent en réalité l’éloquence sans s’en rendre compte ; de notre côté on est simplement là pour leur montrer qu’en utilisant telle phrase ou telle formulation, c’est de l’éloquence qu’ils ne conscientisent simplement pas.

Cela leur permet non seulement de mieux l’utiliser, mais aussi de repérer quand l’éloquence est utilisée « vers eux ». Finalement, cela va dans les deux sens, et c’est intéressant pour eux de l’analyser aussi chez les autres.

JSS : Et du côté de l’équipe, qu’en retirez-vous ?

A. C.-B. : C’est un peu paradoxal, mais j’aurais presque tendance à dire qu’on en tire plus de choses encore.

Cela déconstruit beaucoup de préjugés qu’on peut avoir sur les prisons, et nous montre que la réinsertion sociale n’est pas un mythe, c’est vraiment quelque chose à travailler.

Il ne faut pas se contenter d’enfermer les gens et se dire « on verra plus tard », c’est un suivi qui doit se faire dès le début de la détention et qui peut vraiment amener des gens à sortir dans de très bonnes conditions avec une réelle volonté de recommencer à zéro et de faire mieux. Finalement c’est donnant-donnant. J’avais sous-estimé cet aspect, mais j’en apprends vraiment tous les jours.

JSS : Avec combien d’établissements collaborez-vous aujourd’hui ?

A. C.-B. : Nous souhaitons bien sûr être utiles au plus grand nombre de prisons possible. Nous avons toujours accepté de travailler avec celles qui sont venues nous chercher et sommes ravis quand un nouvel établissement nous approche.

Nous travaillons avec la majorité des établissements d’Ile-de-France et plus généralement partout en France (la Réunion, la Corse, Bordeaux, Lille, Lyon) voire même en Belgique. De nouveaux projets sont actuellement à l’étude.

JSS : Avec plus de 84 000 personnes détenues aujourd’hui, en quoi l’éloquence peut être un exutoire pour ces personnes enfermées jusqu’à 22 heures par jour ?

A. C.-B. : D’une part, notre venue a le mérite de faire sortir les détenus de leur cellule. Certes, ils passent uniquement d’une salle à une autre, mais cela soulage énormément les difficultés de l’enfermement.

Ensuite et surtout, on est avec des personnes qui ont appris à se taire, qui se sentent rarement légitimes pour s’exprimer, et qui, soudain, sont incitées à prendre la parole devant autrui, au sein d’une activité où elles sont écoutées, sans être jamais coupées. D’un coup, ces détenus ont une voix qu’ils prennent plaisir à utiliser et qui leur donne beaucoup plus confiance en eux pour la suite.

Je me souviens par exemple que nous avions revu un détenu après son audience. Bien qu’il ait finalement été condamné, il nous avait confié que, grâce à nous, il avait pu se tenir debout et dire ce qu’il avait à dire pendant son procès. C’est une confidence qui m’avait beaucoup touchée.

JSS : Les activités ludiques en prison ont bien failli être limitées par le ministre de la Justice à la suite d’une polémique déclenchée en février dernier. Comment aviez-vous accueilli la nouvelle ? A quel point ces activités sont importantes pour les personnes détenues ?

A. C.-B. : Evidemment il y a eu une appréhension à l’annonce de la réduction des activités en prison. On s’est demandé si l’association allait pouvoir poursuivre son activité. Mais surtout, nous avons pensé aux conséquences sur les personnes détenues, sur la récidive, sur la qualité de sortie des détenus, sur leur capacité à tirer les leçons de l’emprisonnement.

On a toujours l’impression que les activités sont là pour divertir, mais non. Il y a une nécessité de maintenir les personnes incarcérées un minimum en société, de les rendre capables de ne pas être complétement perdus à la sortie. 

J’ai en tête un homme emprisonné pendant 30 ans qui, en sortant de prison, ne savait même pas comment retourner chez lui. Entre temps, des bus avaient été mis en place, toute une vie avait continué d’avancer sans lui. Si on réduit ces personnes uniquement à l’état de détenus, à la sortie, elles sont incapables de se débrouiller seules et vont retourner dans des schémas qu’elles connaissaient avant et qui sont ceux de la délinquance.

« La réinsertion sociale n’est pas un mythe, c’est quelque chose à travailler »

La majorité des personnes en prison ne sont pas des criminels qui ont tué de sang-froid comme on pourrait l’imaginer, ce sont des personnes ayant commis un vol, ou impliquées dans un trafic de stupéfiants : elles sont dans une logique purement économique de la délinquance.

Si l’on veut que ces personnes reprennent une bonne trajectoire, avec un mode de vie et des métiers légaux, cela implique de les accompagner un minimum pendant la détention. Et les accompagner, cela passe par le fait de leur donner accès à des activités qui leur permettent de réfléchir et de se projeter vers l’après.

Le drame pour un détenu, c’est de se dire que sa vie est terminée. Ceux qui pensent ainsi ont souvent tendance à retomber dans des schémas de délinquance, puisqu’ils se disent que de toute façon, ils sont condamnés à vivre éternellement ce schéma.

JSS : En juin, des détenus de Fresnes se sont produits au théâtre de l’Odéon. Avez-vous participé à leur préparation ? Quelles autres démarches similaires existe-t-il ?

A. C.-B. : On ne prend pas part à l’organisation de cet événement, mais on s’y rend chaque année depuis sa création. Bien que nous ne soyons pas impliqués dans cette démarche, nous avons à cœur de soutenir les actions d’autres associations, c’est un projet que l’on trouve très positif.

Propos recueillis par Allison Vaslin


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