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CHRONIQUE. Dans un palais de justice, il n'y a pas que des audiences pénales : elles sont d'ailleurs largement minoritaires. Pour rendre compte de la justice civile du quotidien, nous avons pris place dans une audience de surendettement au tribunal de proximité de Versailles.
À Versailles comme ailleurs,
c'est un juge des contentieux de la protection (JCP) qui examine, à juge
unique, les recours formés contre les décisions de la commission
(départementale) de surendettement. « J'ai fait un dossier, et on m'a
dit que j'avais une capacité de remboursement de 200 € et des bananes... »,
entame Magaly, jeune mère de famille. Mais elle estime ne pas pouvoir s'en sortir,
notamment en raison de « l'augmentation du gaz », et surtout
« avec deux enfants à charge ».
Il faut savoir que, dans une
procédure de surendettement, beaucoup de dépenses sont
« forfaitisées », en fonction de la composition du foyer : c'est
le cas, par exemple, de l'électricité ou de l'assurance habitation. Mais dans le
dossier de Magaly, il s'avère que certains paramètres n'ont pas été pris en
compte. Par exemple, elle fait quotidiennement 70 km (aller-retour) pour se
rendre au bureau.
Or, les grilles de la
commission n'incluent qu'un forfait de 50 km : pour le surplus, le JCP va
devoir se lancer dans des comptes d'apothicaires, pour ajouter un pourcentage
du barème (fiscal) kilométrique correspondant à la plus petite cylindrée. Selon
les situations, un certain nombre d'autres charges « hors-forfait »
peuvent être prises en compte : par exemple, des frais médicaux qui
sortent de l'ordinaire, la cantine, la garderie, le centre de loisirs...
« On a effacé d'un trait
de plume 77 % de la créance... »
La procédure vise le
« rétablissement personnel » du débiteur, mais peut aussi parfois se
solder par une liquidation judiciaire, lorsque sa situation est
« irrémédiablement compromise ». Si la demande est recevable, la
commission élabore en principe un plan d'étalement des dettes, sur 7 ans au
maximum (soit bien plus que les 24 mois de délais de paiement que l'on peut
théoriquement obtenir de la justice civile dans une procédure
« classique »). Si toutes les dettes ne peuvent pas être remboursées
dans ce délai, il peut y avoir ce que l'on appelle un « effacement
partiel ».
Une perspective qui n'emballe
pas outre mesure l'avocat d'un créancier : « On a effacé d'un
trait de plume 77 % de la créance de ma cliente, ce qui me paraît tout de même
énorme. Pour tout régler, il faudrait seulement une mensualité de 90 €, alors
je propose de la fixer à 45 €, ce qui couvrirait la moitié de la dette locative ».
Seules les dettes
personnelles sont concernées. Raphaël, par exemple, a été déclaré
« inéligible » par la commission, au motif que son emprunt
(10 000 €) devait servir à financer un petit business dont on n'a pas
saisi la substantifique moëlle. Il conteste, en sortant le contrat de prêt de
sa sacoche, dont l'en-tête mentionne un « prêt personnel ».
Il ajoute d'ailleurs qu'il a
remboursé (du moins... jusqu'à ne plus rembourser) « depuis [s]on
compte perso, et pas celui de la société ». « Oui, mais ça
peut quand même être une dette professionnelle, donc vous devez passer par un
chemin particulier », tranche le JCP. Selon le statut, il peut
éventuellement s'agir d'une (autre) procédure de surendettement, mais le plus
souvent, c'est une procédure collective. Toujours selon le statut, elle relève
tantôt du tribunal judiciaire, tantôt du tribunal de commerce.
« C'est un cycle infernal
qui s'est installé »
Parfois, le rôle du JCP n'est
pas (encore) de se prononcer sur le plan, mais simplement de fixer le montant
de la créance (ou de la dette, question de point de vue). C'est le cas pour
Patricia. Une société de crédit lui réclame toujours un peu plus de 50 000 €,
alors qu'un jugement d'un tribunal de proximité l'a dans l'intervalle ramenée à
moins de 40 000 €, après avoir prononcé une « déchéance du droit
aux intérêts conventionnels », ce qui, en vertu du code de la consommation,
est le cas lorsque le prêteur ne s'est pas convenablement assuré de la
solvabilité de l'emprunteur.
D'autres paramètres peuvent
agir sur le montant de la dette. Par exemple, « l'indemnité légale »,
qui contrairement à ce que son nom indique, est purement contractuelle, puisque
c'est une forme de clause pénale. Souvent, son montant est très important, ce
qui empire la situation des débiteurs défaillants (et les empêche
paradoxalement de rembourser), mais la justice civile (dans cette procédure
comme dans d'autres) réduit souvent drastiquement ce montant.
Sans transition, on passe au
cas de Cheickh. La commission a déclaré son dossier recevable, mais l'un de ses
créanciers s'y est opposé : c'est donc une fois n'est pas coutume ce
dernier qui est demandeur, sur le fondement de la mauvaise foi. « Ce
qu'ils disent », résume le JCP, « c'est que vous avez souscrit
dans un temps très réduit 13 crédits », aboutissant à des mensualités
cumulées de 2 576 €, excédant (largement) ses revenus, « et
que s'ils avaient su le nombre de crédits que vous aviez, jamais ils ne vous
auraient prêté ». « Ce qui s'est passé », objecte
Cheickh, « c'est que je suis né dans une famille assez pauvre au
Sénégal. […] Ma mère est tombée malade et j'ai commencé à prendre presque tout
mon salaire pour essayer de la soigner, sauf que ça coûtait extrêmement cher ».
« La mauvaise foi, ce
n'est pas moi qui l'ai, c'est Monsieur »
« Il va me falloir
des justificatifs, parce que je ne peux pas me contenter de votre parole
sur ce point », intercale le JCP. Toujours est-il que Cheick a pris un
premier crédit, puis un deuxième, et « c'est un cycle infernal qui
s'est installé. Je ne m'en suis pas rendu compte, c'est une erreur ».
En tout cas, « je n'ai pas fait tous ces crédits pour le plaisir ! ».
Il se retrouve à la tête de
quasiment 100 000 € de dettes, qu'il ne pourra donc jamais régler en
totalité, même avec la durée d'étalement maximale. Cheickh ajoute qu'il a eu un
enfant dans l'intervalle. « Donc vous dites que vous n'êtes pas de
mauvaise foi, et que vous avez contracté pour soigner votre mère et en raison
d'une situation de famille que vous n'aviez pas anticipée »,
récapitule le JCP, avant de mettre sa décision en délibéré.
Ce critère de la bonne foi
revient de temps en temps, le plus souvent pour des dettes locatives :
lorsqu'en plus d'avoir un passif, les locataires ne règlent pas non plus les
derniers loyers ou les charges courantes, les avocats des créanciers invoquent
ainsi la « mauvaise foi » du débiteur. Parfois, cette notion surgit
de manière détournée. Comme dans le dossier de Sohaila, la soixantaine,
ci-devant remontée comme un coucou.
La commission l'a envoyé
bouler, pointant son « absence de bonne foi en raison d'une
instrumentalisation de la procédure ». Une motivation que le JCP, après
avoir rappelé que ladite bonne foi se présumait, trouve à première vue « lacunaire ».
« Je n'ai eu aucune explication de la commission », enchaîne
Sohaila, « et je pensais qu'elle serait représentée [aujourd'hui] pour
m'indiquer pourquoi elle m'a envoyé une lettre aussi injurieuse ! ».
« Ce que je vous
conseille, c'est de déposer un nouveau dossier »
Les explications de Sohaila
sont un peu sinueuses et vaguement paranos (« On m'a fait des faux
jugements du début à la fin »), mais on comprend qu'elle n'a souscrit
aucun emprunt : c'est essentiellement une histoire de divorce. Il a été
prononcé il y a une quinzaine d'années, mais le régime matrimonial n'est
toujours pas liquidé car, depuis l'ordonnance de non-conciliation, Sohaila
s'est maintenue dans l'ancien domicile du couple, sans débourser un centime,
pas même pour sa quote-part de taxe foncière. Bref, elle cherche surtout à
éviter l'expulsion, et ajoute que « la mauvaise foi, ce n'est pas moi
qui l'ai, c'est monsieur ». « J'avais bien compris votre
positionnement... », ponctue le JCP.
Bonnet vissé sur la tête,
Mireille se lève péniblement et ne sait trop quoi faire de ses béquilles. Elle
a contesté son plan parce qu'elle avait oublié de mentionner certaines dettes,
et accessoirement, parce qu'elle a perdu ses APL dans l'intervalle :
« Oui, bon, il y a visiblement beaucoup de choses qui ont changé »,
concède le JCP, « mais je vais vous faire part d'une difficulté... ».
Mireille avait 30 jours pour contester, et n'a posté son courrier que le 31e. « Je
soulève l'irrecevabilité », tranche laconiquement le magistrat, avant
d'ajouter : « Ce que je vous conseille, ce serait de déposer un
nouveau dossier, tout simplement. Refaites le point avec votre assistante
sociale. Je sais que ça fait de la paperasse, mais je ne peux pas faire grand-chose
pour vous à ce stade... ».
Antoine
Bloch
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