Plongée dans une vente aux enchères judiciaire où les véhicules de luxe trouvent de nouveaux acquéreurs


jeudi 3 juillet 2025 à 09:436 min

Écouter l'article

Fin juin, l'Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (Agrasc) accueillait à Sainte-Geneviève des Bois en Essonne, une vente aux enchères spéciale « véhicules haut de gamme », en partenariat avec l’étude judiciaire de Bouvet et associés. Vingt véhicules confisqués ou saisis, de la Rolls Royce à la Maserati, en passant par plusieurs Porsche et BMW, étaient proposés au grand public. Le JSS a assisté à cette vente aux enchères d’un autre genre.

Les agents de l’Agrasc, quelques magistrats, et l’équipe des scellés de la cour d’appel de Paris ont bravé les embouteillages pour se retrouver, ce matin-là, en plein cœur de l’Essonne, au milieu de ces bolides scintillants. Ils sont rejoints par de premiers curieux et amateurs de belles voitures. Ces dernières sont exposées sur un grand parking dédié au cœur de la zone industrielle la Croix-blanche, à Sainte-Geneviève des Bois, mises en valeur par un soleil radieux. Elles sont estampillées, au marqueur blanc, « Lot 1 », « lot 2 » … jusqu’au « lot 20 », une Mercedes d’un gris rutilant. Le logo de l’Agrasc sur un rectangle blanc remplace les plaques d’immatriculation.


Ces véhicules de luxe sont présentés au grand public avant d'être mis aux enchères

« De temps en temps, on organise ces ventes aux enchères un peu bling-bling, avec des véhicules qui ont été soit saisis, soit confisqués. Ici, ce sont des biens issus d’infractions variées, mais qui relèvent toutes du pénal : escroquerie, trafic de stupéfiants, blanchiment… La Rolls, par exemple, vient du blanchiment aggravé », explique Vanessa Perrée, directrice générale de l’Agrasc.

Objectif de l’opération : rapporter les gains de la vente à l’Etat, qui seront ensuite réaffectés à la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), à la lutte contre le proxénétisme, ou qui serviront à indemniser les parties civiles, pour une vraie « mission d’exécution des décisions de justice ».

Le passé parfois lourd des voitures exposées n’a pourtant pas de quoi refroidir la trentaine d’acheteurs potentiels et de curieux qui s’intéressent à la vente ce jour-là. Suspendu à son téléphone, Marc*, un professionnel de la vente de voitures, observe attentivement chaque bien. « Leur origine et leur histoire ne m’intéresse pas. J’ai des amis dans le métier que cela dérange, c’est vrai. Mais je suis très intéressé par ces ventes aux enchères, indique-t-il. Je les suis régulièrement, je regarde en ligne ce qui est proposé. On y trouve de très beaux véhicules et pour un vendeur comme moi, ce sont des occasions qui peuvent rapporter. » Il décrit précisément chaque auto à son interlocuteur, qu’il gardera en ligne pendant toute la vente.

« Je rappelle que c’est une vente judiciaire, c’est-à-dire une vente en l’état »

Alors que le public s’installe dans la salle des enchères, sous l’œil vigilant de plusieurs agents de sécurité, Philippe de Bouvet, le commissaire de justice qui anime la vente, tient à clarifier, depuis son pupitre, le concept de l’événement. « Je rappelle que c’est une vente judiciaire, c’est-à-dire une vente en l’état. Des démarches restent à faire, attention aux malus d’importation, certains véhicules sont immatriculés en Allemagne. Mais on a tous les documents pour les faire réimmatriculer en France. » Cette dernière précision, il la répètera à plusieurs reprises : la plupart des voitures présentées ont des papiers allemands, voire pas de papiers du tout.

Le lot 1, une Mini, ouvre le bal. Le commissaire de justice, spécialisé dans la vente de véhicules et « passionné de bagnole depuis [ses] 12 ans » décrit la citadine avec enthousiasme, s’adressant aussi bien au public qu’aux internautes présents en direct sur le site des enchères. Ils sont 400 à s’être connectés, et à suivre la vente en ligne, attendant l’occasion parfaite. « Allez, comme on dit dans Koh Lanta, à la fin, il n’en restera qu’un ! Vous avez regardé, mardi ? »

Les enchères montent rapidement sur le grand écran qui présente chaque lot. La Mini s’envole pour 18 100 euros. Suit une Audi, vendue à 13 200 euros. Les chiffres s’emballent pour une grande Porsche noire, aux vitres teintées – « attention, prévient le commissaire de justice, les vitres tintées à l’avant ne sont pas autorisées, il faudra les faire déteinter » - et au kilométrage attractif, seulement 18 000 km. Un homme au premier rang fait monter les enchères à chaque relance. Mise en vente à 25 000 euros, elle sera vendue à 41 100 euros. « Très rare à ce prix-là ! », commente le commissaire de justice. Marc, le vendeur professionnel, remarque : « Elle a peu de kilomètres et elle est fiable, c’est normal qu’elle soit partie si vite. »

« Un Hummer non roulant, sans traçabilité, si vous voulez tourner un clip de rap »

Les lots s’enchaînent, et chacune de leur présentation est ponctuée des exposés de Maître de Bouvet, qui semble aimer les métaphores et a le sens de la formule, multipliant les références à James Bond, au cinéma ou encore au « bon vin » pour les voitures qui vieillissent bien. « Est-ce qu’il y a des lords anglais dans la salle ? Là on vend une Rolls-Royce Ghost. Attention, elle a une fuite d’huile. Grande, rare, peu kilométrée, elle est élégante, discrète. »

L’œil entraîné de Marc ne laisse rien échapper : « Une fuite d’huile, ça peut coûter cher. Pour une voiture comme ça, selon la gravité, les réparations peuvent aller jusqu’à 10 000 euros. Ça ne vaut pas le coup. » Le passé de cette belle auto est, de plus, bien visible : abîmée par des jets de pierre, elle porte aussi les traces d’une fausse plaque. La Rolls part quand même à 67 600 euros. « Ce n’est pas cher », relève Marc, tandis que la vente aux enchères se poursuit. « On bascule dans une autre dimension, alerte Philippe de Bouvet en présentant une imposante Mercedes classe G. A l’Américaine, introuvable, introuvable ! »

« Introuvable, sauf à Monaco », rit un homme dans le public. Une autre de ces voitures « à l’américaine », un Hummer non roulant, est quant à elle proposée « pour ses pièces, car on n’a rien, aucune traçabilité. Ou si vous voulez tourner un clip de rap, ou décorer votre jardin ».

« Adjugé ! » Tous ces véhicules sont peu à peu vendus à des acquéreurs – la plupart en ligne -, mais cette « vente fleuve » commence à être longue, pour certains. « Les paliers sont trop petits (100 euros sont ajoutés à chaque fois par les enchérisseurs, ndlr), s’agace Marc, le vendeur de voitures. Il faudrait qu’on puisse monter de 500 euros à chaque fois. » Pourtant, il repart les mains vides. Les réparations attendues sont trop coûteuses, selon le professionnel.

« Dans les enchères, il y a une part d’irrationnel »

Vient une Maserati. Là encore, Philippe de Bouvet verse dans la référence cinématographique : « C’est celle du film Intouchables, pour ceux qui connaissent. Très bon film. » Il poursuit : « Une Maserati, c’est la Mélodie du bonheur, c’est une voiture qui vous donne le sourire ! » Un homme dans la salle est intéressé et fait monter les enchères sans s’arrêter. Il finit par remporter le lot, pour plus de 22 000 euros, sous quelques applaudissements.

Grégory, c’est le nom de ce collectionneur, est venu des Ardennes exprès pour cette vente d’exception. C’est sa première vente judiciaire. « J’avais déjà repéré ce véhicule avant de venir, raconte-t-il. Je me suis inscrit sur le site mais je voulais vraiment la voir sur place ! J’aime bien les remettre en état. Je me fais plaisir. » Ni le prix, ni l’historique de la voiture ne l’ont refroidi : « C’est ça la passion », répond-t-il sobrement.

Une passion qui anime également Philippe de Bouvet, pour qui les voitures, ces biens d’un autre genre, « racontent une histoire ». « On pense que les commissaires-priseurs ne travaillent que dans l’art, mais non, notre métier est plus varié ! L’art a une histoire, mais les véhicules aussi. On ne les trouverait pas ailleurs. Ils ne sont pas faciles à vendre. Dans les enchères, il y a une part d’irrationnel ! Les gens cherchent ces pièces rares, et il y a aussi une part de compétition. »

La vente de ce jour-là aura rapporté 871 600 euros. Selon les chiffres de l’Agrasc, en matière de saisie et de confiscation, la cour d’appel de Paris et ses juridictions ont obtenu, en 2024, un montant total saisi de 937,8 millions d’euros. Après l’événement, le commissaire de justice se dit « content de cette vente, qui a du sens. C’est notre manière de participer à rendre la justice. »

Mylène Hassany

Partager l'article


0 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous à la Newsletter !

Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.