CHRONIQUE. (94) Tribunal de Créteil : « Il voulait me tuer et tuer le chien »


mercredi 14 août 2024 à 16:185 min

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Jugé en comparution immédiate à Créteil pour une violente agression au couteau dont la victime a réchappé de justesse, le prévenu ne semble pas vraiment regretter son acte. Il a pourtant frôlé la cour d'assises.

Le procureur avait d’abord ouvert une enquête pour tentative de meurtre. A l'issue de la garde à vue de Marcel*, sans domicile fixe dans la trentaine jugé en comparution immédiate, les faits ont été requalifiés en violences volontaires. Avec trois circonstances aggravantes qui expliquent pourquoi le prévenu a frôlé la cour d'assises : l'utilisation d'une arme, l’état d'ivresse et la vulnérabilité de la victime, placée sous curatelle.

Celle-ci, Hervé, a hébergé Marcel pendant quelques temps en début d'année, jusqu’à ce que le chien de l’hôte le morde et précipite son départ. « Vous allez retrouver [la victime] quelques mois plus tard dans la rue. Vous êtes ivre, vous avez un opinel dans la poche, et en fait vous allez le planter », resitue le président.

Quand les policiers arrivent, ils trouvent le couteau qui dépasse de sa poche et constatent son état d'ivresse. Les fonctionnaires vont le pointer, l'un avec son taser, l'autre avec son arme de service, mais il refuse d'obtempérer et s'agace de la situation. Alors qu’il tente de s’approcher des policiers, il reçoit une décharge qui l’immobilise.

Marcel reconnaît les faits qu'on lui reproche : l'agression s'étant poursuivie dans un magasin de fruits et légumes, les enquêteurs ont pu accéder à des vidéos. Le président lit des extraits de l’audition : « J'ai sorti mon opinel hier parce qu'il a trop parlé. Je lui ai dit "je vais te dégonfler". Je voulais pas le tuer, si j'avais voulu j'aurais utilisé les poings. Le couteau, à la base, c'était pour le chien. Je suis rancunier et susceptible, mais je suis honnête. Je regrette pas ce que j'ai fait. »

Le président, interloqué, lève la tête vers le prévenu : « En fait, c'est le chien qui vous avait attaqué, il vous avait rien fait lui, c'est son chien, non ?

- Oui, c'est son chien.

- Et ça valait le coup de le planter comme ça ?

- Non.

- Pourquoi vous l'avez fait, alors ? Vous savez, en principe les actes que vous avez faits, cela relève de la cour d'assises. Nous, nous sommes le tribunal compétent pour les délits, et sur une échelle de 0 à 20, là vous êtes à 19. C'est super grave : vu comme vous l'avez planté, lui c'est un miraculé. Et là où je vous suis pas du tout, c'est que tout ça c'est pour une morsure de chien. Vous êtes violent comme garçon ?

- Dans la vie de tous les jours, je ne suis pas quelqu'un de violent. Sur les faits, oui j'ai été violent. »

Un accès de violence inattendu

Le président revient sur les antécédents de Marcel, des actes de violence moins graves que celui pour lequel il comparait. Sa dernière condamnation datant de 2016, le président cherche à savoir « ce qui s’est passé ». Marcel reste évasif : « Là je suis sur les bords de Marne dans une tente, on est amenés à se voir tous les jours avec Hervé. Il n'y avait pas d'altercations entre lui et moi, sauf que vendredi il y en a eu une. » Après quelques relances, il répond que c'est là que « certaines choses se sont passées », sans plus entrer dans les détails.

Le président s'étonne de ce ton détaché : « On a presque l'impression que vous parlez de quelqu'un d'autre, vous voyez ? » Les images capturées par la vidéo de l'épicerie montrent pourtant que le prévenu ne se trompe pas de cible et agresse à nouveau la victime, alors qu'elle est déjà en sang. « Comment ça se fait que vous avez recommencé une nouvelle fois ? », demande le président. « Ça devait être sur le coup de l'énervement », évacue Marcel.

Dans les premières heures qui ont suivi l’agression, le pronostic vital d'Hervé était engagé. Un peu plus âgé que son assaillant, il se présente à l'audience avec les lourds stigmates des cinq coups de couteau qu’il a reçus, dont un bandage à la main et des agrafes sur le crâne qui suturent une plaie de six centimètres, située tout près de son oreille. Une autre blessure dans la région cervicale a nécessité 19 points de suture. Bilan : 15 jours d’ITT et le traumatisme d’avoir échappé de justesse à la mort.

« Ce sont des histoires quand on est petit, ça »

Hervé est accompagné de sa curatrice. Même s’il est en colère, « sa chienne va bien, c'est le principal ». L’animal, lui, « n'est pas rassuré à la maison, il court partout, il surveille. Et je peux le comprendre. » Contrairement aux dires du prévenu, avant l’altercation, les deux hommes ne s’étaient pas vu depuis plusieurs mois selon la victime. Date à laquelle un différend dans lequel « chacun avait ses torts » les a conduit à se séparer. Au moment des faits, la victime a « vu dans les yeux » de son agresseur « qu’il voulait [le] tuer et tuer le chien »

« Y avait-il une raison pour qu'il se mette dans cet état ? », s’enquiert le président. « Je n'ai pas compris. Il m'a reproché d'avoir dit un truc par rapport à la bagarre qu'il y avait eu chez moi. Alors qu'en fait j'en ai parlé à personne », assure la victime. Hervé pointe la responsabilité de « gens de la cité », qui « ont dit que j'avais dit que je l'avais défoncé, alors que j'ai jamais dit ça ». « Mais ce sont des histoires quand on est petit, ça », s'étonne le président.

En réalité, Marcel n’a pas digéré des vols qui auraient été commis lorsque Hervé l’hébergeait, avec d’autres personnes. Il accuse ces tiers de lui avoir subtilisé certaines affaires dont sa carte bancaire. Ce serait ce larcin qui aurait mis le feu aux poudres et conduit à son départ du logement.

Pour l’avocate de la défense, malgré le peu de regrets exprimés, le prévenu a tout à fait conscience de la gravité de son geste. Comme il s’est senti trahi par la victime, il aurait simplement besoin de temps pour exprimer son empathie envers elle. Le conseil rappelle que son client a d’ailleurs su gérer son impulsivité pendant des années avant cette agression.

Après quelques heures de délibération, la peine est prononcée : sept ans d'emprisonnement, avec mandat de dépôt. Soit un peu moins que les huit ans demandés par le parquet.

*Les prénoms ont été changés

Etienne Antelme

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