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Cette année, le thème du festival annuel « Cinéma et justice » de La Rochelle (Charente-Maritime) pose la question suivante : « Peut-on juger les fous ? ». Notre chroniqueur, qui y participe, s’est souvenu du cas de Maurice Utrillo, un artiste de Montmartre internationalement reconnu, parfois poursuivi par la justice et incarcéré mais jamais condamné en raison de ses aliénations passagères et répétées.
Maurice Utrillo naît un lendemain de Noël, le 26 décembre 1883, au pied de la Butte Montmartre. Sa mère Marie-Clémentine Valadon le déclare de père inconnu.
Elle-même était née en 1865 à
Bessines-sur-Gartempe… de père inconnu… et d’une mère dont le père était mort
au bagne après avoir été condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Elle avait décidé de se faire
appeler Suzanne.
Marie-Clémentine Valadon,
très libre avec son corps, devient le modèle et parfois la muse de nombreux
peintres : Puvis de Chavannes, Berthe Morisot, Henner, Renoir (qu’elle
séduit). Puis elle rencontre le peintre Henri-Toulouse-Lautrec avec lequel elle
entretient une liaison. Ce dernier, qui connaît divers épisodes bibliques
retranscrits dans l’art, la taquine en lui faisant remarquer qu’elle fréquente,
nue, de vieux messieurs.
Il lui suggère alors de
changer de prénom en référence à l’épisode du « Livre de Daniel » dans
l’Ancien Testament qui évoque « Suzanne et les vieillards » et dont
le thème a suscité nombre de toiles de grands maîtres de la peinture, en
particulier lors de la Renaissance.
Il la persuade de se
prénommer désormais Suzanne. Elle restera Suzanne toute sa vie.
Dans la Bible, Suzanne,
épouse du riche Joakim, est une très belle jeune femme pieuse et chaste qui
prend son bain et que deux vieillards concupiscents observent (voir
illustration ci-après). Elle refuse les propositions malhonnêtes de ces deux
personnages emplis de désir et qui sont tous les deux des… juges ! Les
deux magistrats, qui la convoitent depuis un certain temps, fort irrités par
son refus de consentir à une relation, décident de se venger en l’accusant à
tort d’adultère afin de la faire condamner à mort.
Le prophète Daniel réussit cependant
à prouver son innocence. Ce sont en définitive les deux vieillards pervers et
menteurs, juges indignes, qui sont condamnés à mort.
L’épisode biblique de « Suzanne et les vieillards » au plafond de
la cathédrale d’Albi, dans un vitrail de l’église de Bar-sur-Seine (Aube) et
dans un vitrail de l’abbaye de Jumièges (Seine-Maritime). © Étienne Madranges
A la naissance de son fils
Maurice, Suzanne Valadon n’a que 18 ans. Elle a été successivement couturière,
fleuriste, acrobate de cirque. Elle se lance dans le dessin. Avant de devenir
Suzanne, elle pose sous le prénom de Maria, elle peint, elle croque, elle
esquisse.
Elle se décrit comme une
« enragée » qui cherche à réaliser de bons dessins « pour
suspendre un instant de vie, en mouvement, tout en intensité ».
Elle s’occupe de Maurice avec
ferveur. Son amant éphémère, l’artiste et ingénieur catalan Miquel Utrillo y
Morlius, bien que n’étant pas le père, reconnaît en 1891 le jeune garçon et lui
donne son nom.
Maurice est un enfant
maladif, parfois colérique, souffrant de crises d’épilepsie et de convulsions
régulières. Il change d’école. Sa mère le laisse seul lorsqu’elle se rend dans
des ateliers pour poser. Il a des difficultés d’apprentissage. Il est souvent
agité. Il obtient parfois de bons résultats scolaires mais est indiscipliné et
doit quitter son collège.
Il exerce rapidement ses
talents dans le commerce mais s’adonne tout aussi rapidement à l’alcool. Il se
met à dessiner à son tour.
« Il a sucé la peinture
avec le lait » : c’est ce
qu’écrit le journal « L’écho de Paris » qui retrace dans son édition
du 23 avril 1934 la vie du peintre, sa relation avec sa mère qui très tôt lui a
fait connaître la peinture, sa naïveté supposée, sa candeur relative, sa
sincérité réelle.
Il est interné en psychiatrie
pour la première fois en 1904 alors qu’il n’a que 20 ans. Le médecin qui
l’examine relève sa grossièreté, ses accès de fureur, son aliénation mentale.
En 1905, il commence à
peindre. Puis Utrillo produit beaucoup. Au fil des ans, la gloire lui vient
grâce à l’admiration de quelques-uns. Ses toiles se vendent. Il est pillé, tant
par le second mari de sa mère, André Utter que par les infirmiers qui le
soignent lorsqu’il est interné.
Les commentateurs qualifient
au début ses œuvres de tableaux finement pignochés par un barbouilleur de
génie. Puis le talent de l’artiste est peu à peu reconnu internationalement.
Le journal
« Comoedia » du 15 janvier 1927 écrit : « Il a paré de
clarté et revêtu de poésie les rues lépreuses de Montmartre… Utrillo,
emprisonné, séquestré, laissa l’alcool prendre et dégrader son corps, mais son
âme, évadée, immortelle et glorieuse, vit en splendeur par la magie de la
peinture qu’il aima et qu’il servit, de tous ses pauvres élans, dans la force
insoupçonnée de l’humilité souveraine ».
Le journal « Le Gaulois »
du 15 octobre 1927 complète : « Tantôt violent et tourmenté, plein de
délire et d’hallucination, tantôt calme, abattu, résigné. Mais c’est le même
artiste ».
On peut enfin lire dans le
journal « L’intransigeant » du 9 juin 1937 : « Utrillo n’a
que la joie de peindre, éternel prisonnier ; s’il est calme, on
l’enferme ; s’il échappe, on l’enferme pour lui rendre le calme… Grâce à
son œuvre nous garderons une image fidèle et tendre de notre cher Paris ».
Dans sa chambre à Montmartre il
fait fonctionner un petit chemin de fer et agite des marionnettes.
L’atelier de Suzanne Valadon et de son fils Maurice Utrillo à Montmartre
(désormais Musée de Montmartre à Paris), la chambre d’Utrillo avec un grillage
derrière sa fenêtre pour éviter qu’il ne jette des objets, et au sol de cette
chambre son petit train. © Étienne Madranges
Emotif, d’une sensibilité
maladive, parfois qualifié de chantre des murs désolés et de peintre mystique,
il voue une véritable dévotion à Jeanne d’Arc. Il a en permanence dans sa poche
une petite statuette de la sainte qui fut condamnée au bûcher. Et il peint sa
maison natale de Domrémy (Vosges).
Pendant la seconde guerre
mondiale, sa foi devient intense. Il récite souvent son chapelet. En 1942, il
fréquente assidûment les offices de l’église Sainte-Pauline du Vésinet
(Yvelines) dans laquelle il embrasse les pieds de la petite statue en plâtre de
Sainte Thérèse, se signe devant les bénitiers, prie à genoux.
On trouve dans son atelier un
retable et des images pieuses.
Utrillo peint par sa mère Suzanne Valadon, au centre avec elle et sa
grand-mère ; à droite le château de Saint-Bernard au bord de la Saône,
peint par Suzanne Valadon qui l’a occupé avec son fils. © Étienne Madranges
Le 12 avril 1911, Utrillo
déambule place du Tertre à Montmartre. Tout à coup, il baisse son pantalon et
exhibe ses parties sexuelles. Il est convoqué le 10 mai devant le tribunal
correctionnel qui le condamne à deux peines d’amende.
En 1921, il est incarcéré à
la prison de la Santé pour un nouvel outrage public à la pudeur.
Le journal « Aux
écoutes » du 26 juin 1921 relate : « Célèbre pour la passion
immodérée qu’il voue aux boissons alcooliques, interné à de multiples reprises,
il est aujourd’hui à la Santé. Les agents accusent Utrillo d’avoir outragé les
mœurs et affirment qu’ils furent violemment frappés par lui. Le docteur Clairambault
a été chargé de procéder à l’examen mental du peintre à l’art délicieux et au
vice navrant ».
Le docteur Gaétan Gatian de
Clérambault est le médecin-chef de l’infirmerie psychiatrique de la préfecture
de police. Psychiatre, il est en outre licencié en droit. Expert médico-légal
auprès du tribunal de la Seine, il est connu pour ses rapports brillants et
parfois pittoresques. Il rend visite à Utrillo dans sa cellule à la prison de
la Santé, une prison construite en 1868 sur les ruines d’une ancienne maison
d’arrêt pour… malades mentaux. Il consulte également des membres de sa famille.
Il conclut son rapport en
affirmant que l’artiste est pénalement irresponsable. Utrillo échappe une
nouvelle fois à toute sanction pénale.
Durant sa vie, Utrillo aura
connu une dizaine d’internements et passé plus de quatre années enfermé,
parfois porteur d’une camisole de force.
Deux tableaux d’Utrillo exposés au musée de Montmartre : à gauche
« L’ancien maquis à Montmartre » (1919) et à droite « Place
Pigalle » (1919) ; dans le petit encadré on voit qu’Utrillo ajoute le
V de Valadon à sa signature. © Étienne Madranges
En 1949, sur un scénario de
Roland Dorgelès, Pierre Gaspard-Huit met en scène le peintre dans un film
biographique intitulé « La vie dramatique de Maurice Utrillo » tourné
en grande partie à Montmartre. Si l’acteur Jean Vinci joue Utrillo jeune, ce
dernier, âgé de 66 ans, joue son propre rôle dans les dernières scènes, pinceau
à la main.
Mais son épouse, Lucie
Valore, est mécontente du résultat et le convainc de saisir la justice.
On peut ainsi lire dans le
journal « L’Humanité » du 29 avril 1950 : « Le peintre
Maurice Utrillo et sa femme Lucie Valore ont demandé au tribunal des référés la
mise sous séquestre du film Utrillo. Ils protestent contre certaines scènes qui
présentent l’artiste dans des situations désastreuses et ont cité devant le
président Rousselet le producteur Winberg, le metteur en scène Gaspard et le
scénariste Roland Dorgelès.».
Les requérants estiment que
le film est de nature à « porter une grave atteinte à la dignité et à la
réputation » du peintre. Ils demandent en particulier le retrait de quatre
scènes montrant Utrillo ivre alors qu’il est enfant, porteur d’une camisole de
force, buvant de l’absinthe, et retrouvé dans un ruisseau.
Dans son édition du 3 mai
1950, le journal « Combat » relate : « Le président du
tribunal de la Seine, Maurice Rousselet, interdit provisoirement la diffusion
du film consacré à Utrillo en attendant l’expertise d’un huissier ayant
visionné le film afin de dire quelles sont les scènes tournées avec l’accord
des parties ». Le magistrat écrit que « la reproduction de l’individu
est la propriété de celui-ci et nul de peut, même sous les prétextes de la
vérité historique, en disposer sans l’autorisation expresse de
l’intéressé ».
Finalement, un accord est
trouvé, des scènes sont supprimées, un avertissement quelque peu ampoulé est
incorporé au début du film : « La Vie dramatique de Maurice Utrillo » est
une « dramatisation dans laquelle la légende peut empiéter sur la vérité
avec le grossissement inévitable que les prestiges de l'écran confèrent à la
fable. Quelques aspects de certaine et hypothétique misère humaine s'effaceront
derrière le thème de rayonnant hommage apporté à un homme dont l'œuvre
magistrale s’épanouit sur un plan déterminé et dont la vie est un perpétuel
triomphe de l’intelligence sur les passions ».
Quoi qu’il en soit, le film, sorte
de romance en noir et blanc pour illustrer la vie d’un champion de la couleur, rencontre
un succès mitigé.
La vie d’Utrillo est en
réalité bien plus qu’une romance. L’écrivain Francis Carco, passionné par le
Montmartre interlope, affirme : « Dans l’existence d’Utrillo, il y a
un peu de Verlaine et beaucoup de Villon ».
Un jour, alors qu’il est
interné près de Lyon en 1932, un ami lui rend visite et lui dit :
« Alors, tout va bien ici ? ». Utrillo répond : « Non,
on ne m’a pas donné la clef de la cave ».
Laissons à Maurice Utrillo la
conclusion : « Dans toute œuvre d’art, le sentiment humain doit
apparaitre avant tout système esthétique ou méthode picturale ».
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 252
10 empreintes d’histoire précédentes :
• Pourquoi le peintre Utrillo, incarcéré à la Santé, n'a-t-il pas été condamné ? ;
• Fallait-il autoriser la réédition de "Mein kampf" ;
• Pourquoi les visiteurs de certains palais de justice demeurent-ils parfois médusés ;
• Pourquoi des religieuses ayant fait un voeu surveillaient-elles des braqueuses ayant parfois fait des aveux ? ;
• Des fleurines au boccage, de l'Olympe à l'île de Sapho, pourquoi le produit de la traite laitière suscite-t-il autant d'attrait... parfois judiciaire ? ;
• Trouve-t-on encore la Tempérance dans nos tribunaux ? ;
• Quel prix Nobel fut douloureusement confronté à la justice ? ;
• Pourquoi l'écrivain Jean Genêt, incarcéré à Fresnes, se sert-il du pénitencier de Fontevraud dans son univers littéraire ? ;
• Pourquoi l'Archange Michel est-il un symbole religieux dont les juges peuvent interdire l'exposition sur le domaine public ? ;
• Quand la France pourra-t-elle à nouveau montrer sa fesse au palais de la Cité ? ;
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