EMPREINTES D'HISTOIRE. Pourquoi le peintre Utrillo, incarcéré à la Santé, n'a-t-il pas été condamné ?


dimanche 13 avril 2025 à 07:009 min

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Cette année, le thème du festival annuel « Cinéma et justice » de La Rochelle (Charente-Maritime) pose la question suivante : « Peut-on juger les fous ? ». Notre chroniqueur, qui y participe, s’est souvenu du cas de Maurice Utrillo, un artiste de Montmartre internationalement reconnu, parfois poursuivi par la justice et incarcéré mais jamais condamné en raison de ses aliénations passagères et répétées.

Maurice Utrillo naît un lendemain de Noël, le 26 décembre 1883, au pied de la Butte Montmartre. Sa mère Marie-Clémentine Valadon le déclare de père inconnu.

Elle-même était née en 1865 à Bessines-sur-Gartempe… de père inconnu… et d’une mère dont le père était mort au bagne après avoir été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Elle avait décidé de se faire appeler Suzanne.

Pourquoi Marie-Clémentine est-elle devenue Suzanne ?

Marie-Clémentine Valadon, très libre avec son corps, devient le modèle et parfois la muse de nombreux peintres : Puvis de Chavannes, Berthe Morisot, Henner, Renoir (qu’elle séduit). Puis elle rencontre le peintre Henri-Toulouse-Lautrec avec lequel elle entretient une liaison. Ce dernier, qui connaît divers épisodes bibliques retranscrits dans l’art, la taquine en lui faisant remarquer qu’elle fréquente, nue, de vieux messieurs.

Il lui suggère alors de changer de prénom en référence à l’épisode du « Livre de Daniel » dans l’Ancien Testament qui évoque « Suzanne et les vieillards » et dont le thème a suscité nombre de toiles de grands maîtres de la peinture, en particulier lors de la Renaissance.

Il la persuade de se prénommer désormais Suzanne. Elle restera Suzanne toute sa vie.

Dans la Bible, Suzanne, épouse du riche Joakim, est une très belle jeune femme pieuse et chaste qui prend son bain et que deux vieillards concupiscents observent (voir illustration ci-après). Elle refuse les propositions malhonnêtes de ces deux personnages emplis de désir et qui sont tous les deux des… juges ! Les deux magistrats, qui la convoitent depuis un certain temps, fort irrités par son refus de consentir à une relation, décident de se venger en l’accusant à tort d’adultère afin de la faire condamner à mort.

Le prophète Daniel réussit cependant à prouver son innocence. Ce sont en définitive les deux vieillards pervers et menteurs, juges indignes, qui sont condamnés à mort.


L’épisode biblique de « Suzanne et les vieillards » au plafond de la cathédrale d’Albi, dans un vitrail de l’église de Bar-sur-Seine (Aube) et dans un vitrail de l’abbaye de Jumièges (Seine-Maritime). © Étienne Madranges

« Il a sucé la peinture avec le lait »

A la naissance de son fils Maurice, Suzanne Valadon n’a que 18 ans. Elle a été successivement couturière, fleuriste, acrobate de cirque. Elle se lance dans le dessin. Avant de devenir Suzanne, elle pose sous le prénom de Maria, elle peint, elle croque, elle esquisse.

Elle se décrit comme une « enragée » qui cherche à réaliser de bons dessins « pour suspendre un instant de vie, en mouvement, tout en intensité ».

Elle s’occupe de Maurice avec ferveur. Son amant éphémère, l’artiste et ingénieur catalan Miquel Utrillo y Morlius, bien que n’étant pas le père, reconnaît en 1891 le jeune garçon et lui donne son nom.

Maurice est un enfant maladif, parfois colérique, souffrant de crises d’épilepsie et de convulsions régulières. Il change d’école. Sa mère le laisse seul lorsqu’elle se rend dans des ateliers pour poser. Il a des difficultés d’apprentissage. Il est souvent agité. Il obtient parfois de bons résultats scolaires mais est indiscipliné et doit quitter son collège.

Il exerce rapidement ses talents dans le commerce mais s’adonne tout aussi rapidement à l’alcool. Il se met à dessiner à son tour.

« Il a sucé la peinture avec le lait » :  c’est ce qu’écrit le journal « L’écho de Paris » qui retrace dans son édition du 23 avril 1934 la vie du peintre, sa relation avec sa mère qui très tôt lui a fait connaître la peinture, sa naïveté supposée, sa candeur relative, sa sincérité réelle.

Il est interné en psychiatrie pour la première fois en 1904 alors qu’il n’a que 20 ans. Le médecin qui l’examine relève sa grossièreté, ses accès de fureur, son aliénation mentale.

En 1905, il commence à peindre. Puis Utrillo produit beaucoup. Au fil des ans, la gloire lui vient grâce à l’admiration de quelques-uns. Ses toiles se vendent. Il est pillé, tant par le second mari de sa mère, André Utter que par les infirmiers qui le soignent lorsqu’il est interné.

Les commentateurs qualifient au début ses œuvres de tableaux finement pignochés par un barbouilleur de génie. Puis le talent de l’artiste est peu à peu reconnu internationalement.

Le journal « Comoedia » du 15 janvier 1927 écrit : « Il a paré de clarté et revêtu de poésie les rues lépreuses de Montmartre… Utrillo, emprisonné, séquestré, laissa l’alcool prendre et dégrader son corps, mais son âme, évadée, immortelle et glorieuse, vit en splendeur par la magie de la peinture qu’il aima et qu’il servit, de tous ses pauvres élans, dans la force insoupçonnée de l’humilité souveraine ».

Le journal « Le Gaulois » du 15 octobre 1927 complète : « Tantôt violent et tourmenté, plein de délire et d’hallucination, tantôt calme, abattu, résigné. Mais c’est le même artiste ».

On peut enfin lire dans le journal « L’intransigeant » du 9 juin 1937 : « Utrillo n’a que la joie de peindre, éternel prisonnier ; s’il est calme, on l’enferme ; s’il échappe, on l’enferme pour lui rendre le calme… Grâce à son œuvre nous garderons une image fidèle et tendre de notre cher Paris ».

Dans sa chambre à Montmartre il fait fonctionner un petit chemin de fer et agite des marionnettes.


L’atelier de Suzanne Valadon et de son fils Maurice Utrillo à Montmartre (désormais Musée de Montmartre à Paris), la chambre d’Utrillo avec un grillage derrière sa fenêtre pour éviter qu’il ne jette des objets, et au sol de cette chambre son petit train. © Étienne Madranges

Emotif, d’une sensibilité maladive, parfois qualifié de chantre des murs désolés et de peintre mystique, il voue une véritable dévotion à Jeanne d’Arc. Il a en permanence dans sa poche une petite statuette de la sainte qui fut condamnée au bûcher. Et il peint sa maison natale de Domrémy (Vosges).

Pendant la seconde guerre mondiale, sa foi devient intense. Il récite souvent son chapelet. En 1942, il fréquente assidûment les offices de l’église Sainte-Pauline du Vésinet (Yvelines) dans laquelle il embrasse les pieds de la petite statue en plâtre de Sainte Thérèse, se signe devant les bénitiers, prie à genoux.

On trouve dans son atelier un retable et des images pieuses.


Utrillo peint par sa mère Suzanne Valadon, au centre avec elle et sa grand-mère ; à droite le château de Saint-Bernard au bord de la Saône, peint par Suzanne Valadon qui l’a occupé avec son fils. © Étienne Madranges

On ne juge pas un aliéné

Le 12 avril 1911, Utrillo déambule place du Tertre à Montmartre. Tout à coup, il baisse son pantalon et exhibe ses parties sexuelles. Il est convoqué le 10 mai devant le tribunal correctionnel qui le condamne à deux peines d’amende.

En 1921, il est incarcéré à la prison de la Santé pour un nouvel outrage public à la pudeur.

Le journal « Aux écoutes » du 26 juin 1921 relate : « Célèbre pour la passion immodérée qu’il voue aux boissons alcooliques, interné à de multiples reprises, il est aujourd’hui à la Santé. Les agents accusent Utrillo d’avoir outragé les mœurs et affirment qu’ils furent violemment frappés par lui. Le docteur Clairambault a été chargé de procéder à l’examen mental du peintre à l’art délicieux et au vice navrant ».

Le docteur Gaétan Gatian de Clérambault est le médecin-chef de l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police. Psychiatre, il est en outre licencié en droit. Expert médico-légal auprès du tribunal de la Seine, il est connu pour ses rapports brillants et parfois pittoresques. Il rend visite à Utrillo dans sa cellule à la prison de la Santé, une prison construite en 1868 sur les ruines d’une ancienne maison d’arrêt pour… malades mentaux. Il consulte également des membres de sa famille.

Il conclut son rapport en affirmant que l’artiste est pénalement irresponsable. Utrillo échappe une nouvelle fois à toute sanction pénale.

Durant sa vie, Utrillo aura connu une dizaine d’internements et passé plus de quatre années enfermé, parfois porteur d’une camisole de force.


Deux tableaux d’Utrillo exposés au musée de Montmartre : à gauche « L’ancien maquis à Montmartre » (1919) et à droite « Place Pigalle » (1919) ; dans le petit encadré on voit qu’Utrillo ajoute le V de Valadon à sa signature. © Étienne Madranges

On peut jouer son propre rôle dans un film puis demander son interdiction !

En 1949, sur un scénario de Roland Dorgelès, Pierre Gaspard-Huit met en scène le peintre dans un film biographique intitulé « La vie dramatique de Maurice Utrillo » tourné en grande partie à Montmartre. Si l’acteur Jean Vinci joue Utrillo jeune, ce dernier, âgé de 66 ans, joue son propre rôle dans les dernières scènes, pinceau à la main.

Mais son épouse, Lucie Valore, est mécontente du résultat et le convainc de saisir la justice.

On peut ainsi lire dans le journal « L’Humanité » du 29 avril 1950 : « Le peintre Maurice Utrillo et sa femme Lucie Valore ont demandé au tribunal des référés la mise sous séquestre du film Utrillo. Ils protestent contre certaines scènes qui présentent l’artiste dans des situations désastreuses et ont cité devant le président Rousselet le producteur Winberg, le metteur en scène Gaspard et le scénariste Roland Dorgelès.».

Les requérants estiment que le film est de nature à « porter une grave atteinte à la dignité et à la réputation » du peintre. Ils demandent en particulier le retrait de quatre scènes montrant Utrillo ivre alors qu’il est enfant, porteur d’une camisole de force, buvant de l’absinthe, et retrouvé dans un ruisseau.

Dans son édition du 3 mai 1950, le journal « Combat » relate : « Le président du tribunal de la Seine, Maurice Rousselet, interdit provisoirement la diffusion du film consacré à Utrillo en attendant l’expertise d’un huissier ayant visionné le film afin de dire quelles sont les scènes tournées avec l’accord des parties ». Le magistrat écrit que « la reproduction de l’individu est la propriété de celui-ci et nul de peut, même sous les prétextes de la vérité historique, en disposer sans l’autorisation expresse de l’intéressé ».

Finalement, un accord est trouvé, des scènes sont supprimées, un avertissement quelque peu ampoulé est incorporé au début du film : « La Vie dramatique de Maurice Utrillo » est une « dramatisation dans laquelle la légende peut empiéter sur la vérité avec le grossissement inévitable que les prestiges de l'écran confèrent à la fable. Quelques aspects de certaine et hypothétique misère humaine s'effaceront derrière le thème de rayonnant hommage apporté à un homme dont l'œuvre magistrale s’épanouit sur un plan déterminé et dont la vie est un perpétuel triomphe de l’intelligence sur les passions ».

Quoi qu’il en soit, le film, sorte de romance en noir et blanc pour illustrer la vie d’un champion de la couleur, rencontre un succès mitigé.

La vie d’Utrillo est en réalité bien plus qu’une romance. L’écrivain Francis Carco, passionné par le Montmartre interlope, affirme : « Dans l’existence d’Utrillo, il y a un peu de Verlaine et beaucoup de Villon ».

Un jour, alors qu’il est interné près de Lyon en 1932, un ami lui rend visite et lui dit : « Alors, tout va bien ici ? ». Utrillo répond : « Non, on ne m’a pas donné la clef de la cave ».

Laissons à Maurice Utrillo la conclusion : « Dans toute œuvre d’art, le sentiment humain doit apparaitre avant tout système esthétique ou méthode picturale ».

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 252

 

  10 empreintes d’histoire précédentes :

Pourquoi le peintre Utrillo, incarcéré à la Santé, n'a-t-il pas été condamné ? ;
• Fallait-il autoriser la réédition de "Mein kampf" ;

• Pourquoi les visiteurs de certains palais de justice demeurent-ils parfois médusés ;
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• Quel prix Nobel fut douloureusement confronté à la justice ? ;
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