EMPREINTES D'HISTOIRE. Pourquoi le vainqueur du Tour de France, tué par sa compagne, s'est-il retrouvé sur le mur de la prison de Brignoles ?


dimanche 14 juillet 2024 à 07:008 min

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En cette période où les amoureux de la petite reine se ruent le long des routes pour applaudir les coureurs du Tour de France, notre chroniqueur Étienne Madranges évoque le vainqueur du Tour 1923 et son destin dramatique. Il nous fait visiter l’ancienne prison de Brignoles dans laquelle un détenu a représenté ce célèbre coureur cycliste, rarissime graffiti en milieu carcéral montrant un grand champion cycliste et illustrant la grande Boucle.

Le forçat de la route

Henri Pélissier naît en 1889. Fils d’un vacher et d’une serveuse, il reçoit son premier vélo à l’âge de 11 ans. Il travaille à la ferme et se passionne pour le vélo, acquérant rapidement une bicyclette équipée de boyaux. Âgé de 15 ans, il participe à sa première course puis adhère à l’Union vélocipédique du 16ème arrondissement de Paris avant de rejoindre la Fédération cycliste et athlétique de France. Il exerce pendant quelques années le métier d’électricien puis décide de se consacrer à la course et de devenir professionnel.

Après une victoire au Tour de Lombardie, il participe au Tour de France 1914 dans l’équipe Peugeot et finit sur la seconde marche du podium. En 1919, il gagne la course Paris-Roubaix organisée par Henri Desgrange, directeur du journal « L’Auto », puis Bordeaux-Paris. Henri Desgrange est lui-même un ancien très grand champion cycliste, détenteur de plusieurs records, créateur du « Vel d’Hiv », devenu journaliste et écrivain, directeur de vélodrome et administrateur du Parc des Princes.

En 1923, aidé par son frère Francis qui court avec lui dans l’équipe Automoto-Hutchinson, Henri Pélissier gagne le Tour de France, qu’aucun Français n’avait gagné depuis 1911. Subjugué par l’exploit du champion arrivé en vainqueur au Parc des Princes (sur 139 inscrits au départ, seuls 29 ont fini la course !), Henri Desgrange, en fin connaisseur de la science cycliste, écrit avec emphase dans son journal « L’Auto » : Henri Pélissier nous a donné un spectacle qui vaut tous les spectacles d’art. Sa victoire a le bel ordonnancement, le classicisme des œuvres de Racine, elle a la valeur de beauté d’une statue parfaite, d’une toile sans défauts, d’un morceau musical destiné à demeurer dans toutes les mémoires ».

En 1924, les frères Pélissier (ils seront, avec Charles, au total 3 frères à courir) participent ensemble au Tour de France mais abandonnent au cours de l’étape Cherbourg-Brest, longue de 405 km. Le départ a été donné à 2 heures du matin et un incident oppose Henri Pélissier à un commissaire de course qui veut vérifier s’il ne porte bien qu’un seul maillot. A Coutances (Manche), Henri et Francis descendent de leur vélo et rejoignent la gare. Le grand reporter Albert Londres, envoyé spécial du journal « Le Petit Parisien », réussit à les rejoindre à Coutances au Café de la gare. Il publie le 27 juin 1924 son célèbre article qui fera partie de ses écrits et reportages intitulés « Les forçats de la route ». Pélissier montre au journaliste, parfois surnommé « le prince des reporters », des produits dopants, telle la cocaïne pour les yeux, tel le chloroforme pour les gencives, ainsi que diverses pilules et s’emporte avec véhémence : « A l’arrivée, la boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil… Le soir, on danse la gigue au lieu de dormir… Quand on descend de machine, on passe à travers nos chaussettes et notre culotte, rien ne nous tient au corps…… Nous encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants, mais au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres, qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même ! Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches parce qu’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des clochards et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux. ». Il explique que malgré les départs au milieu de la nuit, où le froid précède la canicule en journée, un coureur n’a pas le droit d’avoir deux maillots en vertu du règlement : « il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer…. Le Tour de France, c’est un calvaire, nous souffrons du départ à l’arrivée ».


Le vainqueur du Tour de France 1923, Henri Pélissier, dessiné par le résistant Raymond Balestra sur le mur de sa cellule à la prison de Brignoles (Var) © Étienne Madranges

L’abandon et les déclarations d’Henri Pélissier sont sanctionnés par une amende de 600 francs.

Il convient de préciser qu’en 1924, il y a donc tout juste cent ans, le Tour de France se court en 15 étapes seulement pour un parcours total de … 5425 km… avec des départs en pleine nuit et l’interdiction absolue d’adapter son habillement à la température ! Alors qu’en 2024, le Tour est scindé en 21 étapes pour un parcours global de 3498 km. Les coureurs de 1924 étaient bien des forçats de la route !

Malgré l’impact de l’article d’Albert Londres, les frères Pélissier demeurent populaires. Un nouvel abandon lors du Tour 1925 amène une réaction violente d’Henri Desgrange qui écrit : « Henri s’est donné du mal pour démontrer que les coureurs du Tour faisaient un métier de forçat et ne marchaient qu’à coup de drogue comme un troupeau d’esclaves… négligeant de dire qu’il s’était enrichi en courant ».

Son frère Charles gagne une étape du Tour 1930.

Une fin à 5 balles

Après avoir dirigé un club et entrainé à moto des sportifs dans des courses de demi-fond, Henri Pélissier se retire. En 1933, son épouse se suicide. Il se met en ménage avec Miette, une jeune femme dont il accueille également la sœur dans sa demeure de la Vallée de Chevreuse. Le 1er mai 1935, dans un moment de colère pendant un repas en présence d’amis, alors qu’il a avalé près de trois litres de vin, il balafre assez sauvagement le visage de sa belle-sœur. Miette, s’estimant en danger, tire en sa direction 5 balles de revolver. L’une des balles l’atteint à la carotide. Il meurt sur le coup. Le journal « Police Magazine » titre « La fin d’un champion » et décrit Miette comme « ces femmes de coureurs que personne ne remarque, qui hantent les vélodromes et se chargent souvent de transformer les champions en de misérables loques… quand elles ne les tuent pas ». La meurtrière, dont l’avocat Jean Lhermitte plaide la légitime défense après un réquisitoire modéré du substitut Aydalot (qui sera plus tard premier président de la Cour de cassation), ne sera condamnée qu’à un an d’emprisonnement avec sursis.

Ainsi s’éteint le coureur cabochard, rebelle et provocateur, champion aux 10 victoires dans le Tour et aux multiples chutes, vainqueur d’un Tour, sportif de haut niveau exigeant avec lui-même comme avec son matériel, grand précurseur en matière de science du cyclisme.

Le prisonnier de Brignoles

Inaugurée en 1840 sous la monarchie de Juillet dans le cadre du vaste plan de construction de nouveaux établissements pénitentiaires de style panoptique avec encellulement individuel, la maison d’arrêt de Brignoles (Var) reçoit dans ses 36 cellules des détenus jusqu’en 1926, date à laquelle le gouvernement Poincaré ferme par décret de nombreux tribunaux et 21 prisons. Les détenus de Brignoles sont transférés à Draguignan.


L’ancienne prison de Brignoles (Var), définitivement fermée après la Seconde guerre mondiale ; elle n’est plus accessible ; faute de moyens, aucun projet n’est en cours pour la réhabiliter ou la transformer. © Étienne Madranges

Pendant la Seconde guerre mondiale, les Allemands réouvrent la prison pour y incarcérer des résistants. Après la Libération, des « collabos » y échoueront avant la fermeture définitive en 1950.

Un résistant, Raymond Balestra, âgé de 38 ans, communiste militant, est arrêté par les Allemands qui le soupçonnent (à juste titre) de transporter des armes. La Gestapo l’incarcère à la prison de Brignoles.

Raymond Balestra, originaire de Grimaud est sourd-muet de naissance. Il a un don pour le dessin naïf et la peinture.

Arrivé à Brignoles le 30 juillet 1944, alors que les Alliés progressent pour libérer la France, il dessine un calendrier et y compte les jours (voir illustration ci-après). Il est finalement libéré par les troupes américaines moins de trois semaines plus tard.


La porte de la cellule n° 20 occupée par Raymond Balestra à la prison de Brignoles (Var) et le mur sur lequel il signe de son nom et remplit un calendrier dans lequel on voit qu’il est détenu du 30 juillet au 17 août 1944. © Étienne Madranges

Il ne reste donc détenu à Brignoles que 18 jours.

Raymond Balestra, né à Grimaud (Var) a pratiqué le vélo. C’est un admirateur inconditionnel des frères Pélissier, champions incomparables à ses yeux.

Les exploits de ces grands cyclistes nourrissent son imaginaire. Leurs souffrances sur la machine l’accompagnent pendant son incarcération. Raymond partage la douleur et admire la gloire de Francis, Henri et Charles.

Il recouvre dès lors les murs de sa cellule, la cellule n° 20, de dessins en hommage à la fratrie Pélissier, faisant revivre Henri, vainqueur du Tour 21 ans auparavant, mort tragiquement avant la guerre, tué par Moilentute, et mettant en scène Francis. On l’imagine se ruant dans son imaginaire au bord de la route du Tour et pratiquant une bonnetade admirative au passage de ses héros.

Le courageux Grimaudois n’est pas le seul à orner sa cellule de graffitis divers. Plus de 1 500 dessins et inscriptions ont pu être découverts par la suite sur les murs de la maison d’arrêt de Brignoles, témoignant des attentes, des souffrances, des espoirs des détenus.

Mais les dessins laissés par Raymond Balestra, outre leur intérêt historique et patrimonial, ont une forte charge émotionnelle, venant d’un homme sourd-muet, résistant prenant des risques au péril de sa vie, arrêté dans son élan par la Gestapo, amateur de sport, grand admirateur de champions de légende.

Le Tour de France, en multipliant les coups de pédale, fait grimper bien des cols. A Brignoles, en milieu carcéral, son émouvante évocation est un bien joli cas d’école !


Sur le mur de sa cellule à la prison de Brignoles (Var), Raymond Balestra, admirateur des frères Pélissier, dessine Francis Pélissier, frère d’Henri (en haut à gauche), mentionne ses participations au Tour de France avec l’équipe Automoto, et reproduit des scènes rurales. © Étienne Madranges

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 232


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Pourquoi le vainqueur du Tour de France, tué par sa compagne, s'est-il retrouvé sur le mur de la prison de Brignoles ? ;

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