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En cette période où les amoureux de la petite reine se ruent le long des routes pour applaudir les coureurs du Tour de France, notre chroniqueur Étienne Madranges évoque le vainqueur du Tour 1923 et son destin dramatique. Il nous fait visiter l’ancienne prison de Brignoles dans laquelle un détenu a représenté ce célèbre coureur cycliste, rarissime graffiti en milieu carcéral montrant un grand champion cycliste et illustrant la grande Boucle.
Henri Pélissier naît en 1889.
Fils d’un vacher et d’une serveuse, il reçoit son premier vélo à l’âge de 11
ans. Il travaille à la ferme et se passionne pour le vélo, acquérant rapidement
une bicyclette équipée de boyaux. Âgé de 15 ans, il participe à sa première
course puis adhère à l’Union vélocipédique du 16ème arrondissement
de Paris avant de rejoindre la Fédération cycliste et athlétique de France. Il
exerce pendant quelques années le métier d’électricien puis décide de se
consacrer à la course et de devenir professionnel.
Après une victoire au Tour de
Lombardie, il participe au Tour de France 1914 dans l’équipe Peugeot et finit
sur la seconde marche du podium. En 1919, il gagne la course Paris-Roubaix
organisée par Henri Desgrange, directeur du journal « L’Auto »,
puis Bordeaux-Paris. Henri Desgrange est lui-même un ancien très grand champion
cycliste, détenteur de plusieurs records, créateur du « Vel d’Hiv »,
devenu journaliste et écrivain, directeur de vélodrome et administrateur du
Parc des Princes.
En 1923, aidé par son frère
Francis qui court avec lui dans l’équipe Automoto-Hutchinson, Henri
Pélissier gagne le Tour de France, qu’aucun Français n’avait gagné depuis 1911.
Subjugué par l’exploit du champion arrivé en vainqueur au Parc des Princes (sur
139 inscrits au départ, seuls 29 ont fini la course !), Henri Desgrange,
en fin connaisseur de la science cycliste, écrit avec emphase dans son journal
« L’Auto » : Henri Pélissier nous a donné un spectacle
qui vaut tous les spectacles d’art. Sa victoire a le bel ordonnancement, le
classicisme des œuvres de Racine, elle a la valeur de beauté d’une statue
parfaite, d’une toile sans défauts, d’un morceau musical destiné à demeurer
dans toutes les mémoires ».
En 1924, les frères Pélissier
(ils seront, avec Charles, au total 3 frères à courir) participent ensemble au
Tour de France mais abandonnent au cours de l’étape Cherbourg-Brest, longue de
405 km. Le départ a été donné à 2 heures du matin et un incident oppose Henri
Pélissier à un commissaire de course qui veut vérifier s’il ne porte bien qu’un
seul maillot. A Coutances (Manche), Henri et Francis descendent de leur vélo et
rejoignent la gare. Le grand reporter Albert Londres, envoyé spécial du journal
« Le Petit Parisien », réussit à les rejoindre à Coutances au
Café de la gare. Il publie le 27 juin 1924 son célèbre article qui fera partie
de ses écrits et reportages intitulés « Les forçats de la route ».
Pélissier montre au journaliste, parfois surnommé « le prince des
reporters », des produits dopants, telle la cocaïne pour les yeux, tel
le chloroforme pour les gencives, ainsi que diverses pilules et s’emporte avec
véhémence : « A l’arrivée, la boue ôtée, nous sommes blancs comme
des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil… Le soir, on danse la
gigue au lieu de dormir… Quand on descend de machine, on passe à travers nos
chaussettes et notre culotte, rien ne nous tient au corps…… Nous encaissons. Ce
que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des
fainéants, mais au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le
tourment, nous ne voulons pas de vexations. Quand nous crevons de soif, avant
de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas
quelqu’un, à cinquante mètres, qui la pompe. Autrement : pénalisation.
Pour boire, il faut pomper soi-même ! Un jour viendra où l’on nous mettra
du plomb dans les poches parce qu’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop
léger. Si l’on continue sur cette pente, il n’y aura bientôt que des clochards
et plus d’artistes. Le sport devient fou furieux. ». Il explique que
malgré les départs au milieu de la nuit, où le froid précède la canicule en
journée, un coureur n’a pas le droit d’avoir deux maillots en vertu du
règlement : « il ne faut pas seulement courir comme des brutes,
mais geler ou étouffer…. Le Tour de France, c’est un calvaire, nous souffrons
du départ à l’arrivée ».
Le vainqueur du Tour de France 1923, Henri Pélissier, dessiné par le résistant
Raymond Balestra sur le mur de sa cellule à la prison de Brignoles (Var) © Étienne
Madranges
L’abandon et les déclarations
d’Henri Pélissier sont sanctionnés par une amende de 600 francs.
Il convient de préciser qu’en
1924, il y a donc tout juste cent ans, le Tour de France se court en 15 étapes
seulement pour un parcours total de … 5425 km… avec des départs en pleine
nuit et l’interdiction absolue d’adapter son habillement à la température
! Alors qu’en 2024, le Tour est scindé en 21 étapes pour un parcours global de
3498 km. Les coureurs de 1924 étaient bien des forçats de la route !
Malgré l’impact de l’article
d’Albert Londres, les frères Pélissier demeurent populaires. Un nouvel abandon
lors du Tour 1925 amène une réaction violente d’Henri Desgrange qui
écrit : « Henri s’est donné du mal pour démontrer que les coureurs
du Tour faisaient un métier de forçat et ne marchaient qu’à coup de drogue
comme un troupeau d’esclaves… négligeant de dire qu’il s’était enrichi en
courant ».
Son frère Charles gagne une
étape du Tour 1930.
Après avoir dirigé un club et
entrainé à moto des sportifs dans des courses de demi-fond, Henri Pélissier se
retire. En 1933, son épouse se suicide. Il se met en ménage avec Miette, une
jeune femme dont il accueille également la sœur dans sa demeure de la Vallée de
Chevreuse. Le 1er mai 1935, dans un moment de colère pendant un
repas en présence d’amis, alors qu’il a avalé près de trois litres de vin, il balafre
assez sauvagement le visage de sa belle-sœur. Miette, s’estimant en danger,
tire en sa direction 5 balles de revolver. L’une des balles l’atteint à la
carotide. Il meurt sur le coup. Le journal « Police Magazine »
titre « La fin d’un champion » et décrit Miette comme « ces
femmes de coureurs que personne ne remarque, qui hantent les vélodromes et se
chargent souvent de transformer les champions en de misérables loques… quand
elles ne les tuent pas ». La meurtrière, dont l’avocat Jean Lhermitte
plaide la légitime défense après un réquisitoire modéré du substitut Aydalot
(qui sera plus tard premier président de la Cour de cassation), ne sera
condamnée qu’à un an d’emprisonnement avec sursis.
Ainsi s’éteint le coureur
cabochard, rebelle et provocateur, champion aux 10 victoires dans le Tour et
aux multiples chutes, vainqueur d’un Tour, sportif de haut niveau exigeant avec
lui-même comme avec son matériel, grand précurseur en matière de science du
cyclisme.
Inaugurée en 1840 sous la
monarchie de Juillet dans le cadre du vaste plan de construction de nouveaux
établissements pénitentiaires de style panoptique avec encellulement
individuel, la maison d’arrêt de Brignoles (Var) reçoit dans ses 36 cellules des
détenus jusqu’en 1926, date à laquelle le gouvernement Poincaré ferme par
décret de nombreux tribunaux et 21 prisons. Les détenus de Brignoles sont
transférés à Draguignan.
L’ancienne prison de Brignoles (Var), définitivement fermée après la Seconde
guerre mondiale ; elle n’est plus accessible ; faute de moyens, aucun
projet n’est en cours pour la réhabiliter ou la transformer. © Étienne
Madranges
Pendant la Seconde guerre
mondiale, les Allemands réouvrent la prison pour y incarcérer des résistants.
Après la Libération, des « collabos » y échoueront avant la fermeture
définitive en 1950.
Un résistant, Raymond
Balestra, âgé de 38 ans, communiste militant, est arrêté par les Allemands qui
le soupçonnent (à juste titre) de transporter des armes. La Gestapo l’incarcère
à la prison de Brignoles.
Raymond Balestra, originaire
de Grimaud est sourd-muet de naissance. Il a un don pour le dessin naïf et la
peinture.
Arrivé à Brignoles le 30
juillet 1944, alors que les Alliés progressent pour libérer la France, il
dessine un calendrier et y compte les jours (voir illustration ci-après). Il
est finalement libéré par les troupes américaines moins de trois semaines plus
tard.
La porte de la cellule n° 20 occupée par Raymond Balestra à la prison de
Brignoles (Var) et le mur sur lequel il signe de son nom et remplit un
calendrier dans lequel on voit qu’il est détenu du 30 juillet au 17 août 1944.
© Étienne Madranges
Il ne reste donc détenu à
Brignoles que 18 jours.
Raymond Balestra, né à
Grimaud (Var) a pratiqué le vélo. C’est un admirateur inconditionnel des frères
Pélissier, champions incomparables à ses yeux.
Les exploits de ces grands
cyclistes nourrissent son imaginaire. Leurs souffrances sur la machine
l’accompagnent pendant son incarcération. Raymond partage la douleur et admire
la gloire de Francis, Henri et Charles.
Il recouvre dès lors les murs
de sa cellule, la cellule n° 20, de dessins en hommage à la fratrie Pélissier,
faisant revivre Henri, vainqueur du Tour 21 ans auparavant, mort tragiquement avant
la guerre, tué par Moilentute, et mettant en scène Francis. On l’imagine se ruant
dans son imaginaire au bord de la route du Tour et pratiquant une bonnetade
admirative au passage de ses héros.
Le courageux Grimaudois n’est
pas le seul à orner sa cellule de graffitis divers. Plus de 1 500 dessins et
inscriptions ont pu être découverts par la suite sur les murs de la maison
d’arrêt de Brignoles, témoignant des attentes, des souffrances, des espoirs des
détenus.
Mais les dessins laissés par
Raymond Balestra, outre leur intérêt historique et patrimonial, ont une forte
charge émotionnelle, venant d’un homme sourd-muet, résistant prenant des
risques au péril de sa vie, arrêté dans son élan par la Gestapo, amateur de
sport, grand admirateur de champions de légende.
Le Tour de France, en
multipliant les coups de pédale, fait grimper bien des cols. A Brignoles, en
milieu carcéral, son émouvante évocation est un bien joli cas d’école !
Sur le mur de sa
cellule à la prison de Brignoles (Var), Raymond Balestra, admirateur des frères
Pélissier, dessine Francis Pélissier, frère d’Henri (en haut à gauche),
mentionne ses participations au Tour de France avec l’équipe Automoto, et
reproduit des scènes rurales. © Étienne Madranges
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 232
Les 10 empreintes d’histoire précédentes :
• Pourquoi le vainqueur du Tour de France, tué par sa compagne, s'est-il retrouvé sur le mur de la prison de Brignoles ? ;
• Comment punir un juge injuste ? ... ou le terrible jugement de Cambyse ;
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• Georges braque pouvait-il signer des œuvres originales post mortem ? ;
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