Forum des carrières juridiques : « Plaider, c'est parler quand on a quelque chose d'intelligent à dire »


vendredi 4 avril 2025 à 11:175 min

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Face à de jeunes juristes et avocats en devenir, jeudi 3 avril, l’avocat Archibald Celeyron, ancien secrétaire de la Conférence, a déconstruit quelques mythes autour de la plaidoirie. L’occasion aussi d’évoquer l’importance de l’argumentation juridique et la nécessité de « trouver sa voix ».

« En réalité, la plaidoirie, c'est la partie très émergée de notre iceberg ; ça représente peut-être 1% de notre travail ».

Au forum des carrières juridiques, organisé par Décideurs Juridiques et Le Monde du Droit au Carrousel du Louvre jeudi 3 avril, la première conférence de la journée a complètement détricoté les idées reçues sur cet art oratoire.

Une pratique souvent source d’une certaine fascination, que l’imaginaire collectif, abondamment nourri par les représentations médiatiques, tend à voir comme une partie centrale du travail d’avocat. Ce qui est loin d’être le cas, a donc rappelé l’avocat Archibald Celeyron, ancien secrétaire de la Conférence, qui répondait aux questions de la journaliste Anne-Laure Blouin devant un parterre de jeunes juristes, étudiants et futurs avocats attentifs.

Plaider, l’inverse de « briller »

Les écritures ou l’interrogation des témoins sont des espaces dans lesquels l’avocat va chercher à convaincre, peut-être même davantage que lors de la fameuse plaidoirie. « Éric Dupond-Moretti disait qu'aux assises, un moment d'éloquence judiciaire ne pouvait pas renverser la vapeur. A la fin, au moment où on donne la parole à l'avocat pour sa plaidoirie, la conviction des jurés est faite », a estimé Archibald Celeyron.

Parmi les plus « grands » avocats, beaucoup sont passés par un prestigieux concours d’éloquence que les futurs avocats connaissent bien : la Conférence du stage. Archibald Celeyron avait été élu secrétaire de la Conférence en 2014. « En réalité, je n’ai jamais été très fan des concours d'éloquence » a pourtant expliqué l’avocat.

« Plaider, c'est parler quand on a quelque chose d'intelligent à dire, c'est démonter une accusation, faire taire une rumeur, lever un doute, c'est tout faire pour obtenir une décision de justice favorable. Plaider, c'est l'inverse de briller, c'est penser énormément, et non parler pour parler », comme ce peut être le cas dans certains concours d’éloquence, a-t-il souligné. Ainsi, un avocat peu éloquent mais dont le raisonnement est implacable l’emportera largement sur un « showman » à l’argumentaire moins solide.

Dans la même veine, l’avocat juge essentiel de « ne pas chercher à imiter ». « Dans certains concours d’éloquence, il y a parfois des types de 19 ans, en costume trois pièces, en train de parler avec une grosse voix… Pour moi, ce n'est pas ça l'éloquence, a balayé Archibald Celeyron. De l’avis de l’avocat, si un avocat plaide comme le ténor du barreau qu’il admire alors qu’il n’a ni son physique, ni sa façon de parler, ni sa personnalité, le risque est de paraître grotesque. « C'est à chacun de trouver sa voix, ça peut mettre un peu de temps. Je n'ai pas encore totalement trouvé la mienne. »

« La plaidoirie est faite à 95 % de l'écoute que vous recevez »

Mais selon Archibald Celeyron, la plaidoirie dépend surtout la personne que l’avocat a en face de lui. En découle donc la nécessité de s’adapter à son auditoire.

« La plaidoirie est faite à 95 % de l'écoute que vous recevez. Déjà, on ne plaide pas de la même façon devant un juge civil / commercial, devant qui la plaidoirie revient à mettre en lumière vos écritures, devant un juge des comparutions immédiates où il y a un degré d'urgence, ou devant une cour d'assises, dans laquelle il y a des jurés populaires, donc un autre public à toucher, peut-être en vulgarisant plus les choses ».

Point essentiel, il faut aussi s’adapter aux contraintes de temps, a ajouté Archibald Celeyron, et s’interroger : « Est-ce que si on fait une plaidoirie d’une heure, cela va stresser le magistrat et le mettre dans de mauvaises dispositions ? »

A la journaliste Anne-Laure Blouin qui lui a demandé s’il avait pour habitude, aux assises, « d’aller chercher l'émotion », Archibald Celeyron a opiné : « C’est vrai que parfois on se demande : après tout, puisqu'en face de nous, on a un juge qui est un être rationnel qu’on ne peut pas berner et qui est obligé d'appliquer la loi, pourquoi plaider ? »

Pour l’avocat, il existe une petite marge exploitable ; les juges restent des humains, certains ont des marottes et d’autres sont connus pour être plus sensibles à certains arguments. Savoir recevoir l’argument de l’adversaire peut également être une stratégie intéressante, particulièrement à une époque dans laquelle « le débat public part un peu dans tous les sens ».

L’idée est alors d’« admettre devant le juge que l'argument de votre adversaire peut être séduisant, pour ensuite commencer à le retourner, à le questionner, puis à l'anéantir, en expliquant même qu'il est presque débile. Pour finalement expliquer au juge que dans un espace où deux thèses rationnelles et argumentées s'affrontent, la vôtre est plus rationnelle et plus argumentée. »

Au-delà du juge, il y a aussi le client. Et ce dernier doit être satisfait. « Le problème c'est qu'il y a des clients qui sont satisfaits de choses qui sont totalement différentes que ce que le juge voudrait entendre, estime l’avocat. Par exemple dans les affaires de stupéfiants, il y a des clients qui sont plus intelligents que d'autres et d'autres qui sont moins intelligents et qui rêveraient de vous voir gueuler comme un âne pendant 30 minutes en disant que c'est un scandale, un complot. Et vous, vous savez que si vous faites une plaidoirie comme ça, le juge ne va pas être content. »

L’avocat doit alors mener un travail d’équilibriste en plaidant des éléments qui vont faire plaisir au client tout en étant assez subtil pour faire comprendre au juge qu’il le fait justement uniquement pour contenter son client, a souligné Archibald Celeyron. De même, lorsqu’un client exige que l’avocat plaide l’acquittement mais que ce dernier sait qu’ils ne l’obtiendront pas. La plaidoirie doit alors permettre au juge de lire entre les lignes pour qu’il comprenne pourquoi il est difficile pour le client de reconnaître les faits.

Une tendance à « l’effacement des effets de manche »

Les plaidoiries d’aujourd’hui n’ont par ailleurs plus grand-chose à voir avec celles des années 1950, 1960 ou 1970 selon celui qui les a lues et étudiées de près lorsqu’il était étudiant. Aujourd’hui, le style est beaucoup moins cérémonial, beaucoup plus direct, parlé, et pragmatique. « La tendance est clairement à l'effacement des effets de manche », a observé Archibald Celeyron, bien que certains « moments solennels » persistent.

Les pratiques évoluent notamment au gré des nouvelles technologies. Puisqu’il est aujourd’hui possible de réaliser certaines audiences via des visioconférences, de nouvelles façons de plaider émergent.

Archibald Celeyron la pratique parfois en matière pénale : « Il y a un rapport quand même moins charnel et moins direct au juge, parfois une mauvaise connexion, une voix plus métallique. C'est un peu comme quand vous parlez à quelqu'un à la terrasse d'un café pour lui dire un secret : il faut parler un peu plus doucement, car le son est parfois haché ou en décalage. C'est autant de situations auxquelles il faut s'adapter avec toujours la même finalité : celle d'essayer d’avoir un impact sur le résultat. »

Marion Durand

 

 

 

 

 

 

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