Au forum des carrières juridiques, les mythes sur les cabinets anglo-saxons scrutés à la loupe


vendredi 4 avril 2025 à 19:445 min

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Salaires, voyages, politique interne… les clichés autour des cabinets anglo-saxons sont nombreux. Margot Sève, counsel au sein du cabinet américain Skadden, a levé le voile sur ces idées reçues - souvent loin d’être infondées - à l’occasion du forum des carrières juridiques, à Paris, le 3 avril dernier.

Suits, How to get away with murder et tant d’autres : les séries américaines sont-elles si représentatives des cabinets d’avocats dans la vraie vie ?

Lors du forum des carrières juridique, jeudi 3 avril au Carrousel du Louvre (Paris), et face à Mathilde Aymami, rédactrice en chef de Décideurs Juridiques, Margot Sève, counsel au sein du cabinet américain Skadden, s’est attaquée aux mythes qui entourent parfois ces law firms à la culture particulière.

L’avocate travaille depuis 13 ans dans les bureaux parisiens du cabinet américain où elle pratique le droit pénal des affaires, avec une dimension internationale. Après un Master 1 de droit à Assas, un Master 2 à Columbia, un Master à HEC et une thèse sur la régulation financière, Margot Sève, fille d’une Américaine, avait atterri chez Skadden.

« Quand j'ai passé les entretiens d’embauche, il y avait des Américains au cabinet. Les Français avaient tous un LLM de Harvard ou de Columbia et ils avaient une culture américaine, ça m'avait beaucoup plu ».

« La réponse est toujours ‘oui’ »

Mais quelle est cette culture américaine, alors ? « C’est une culture de la qualité », a affirmé Margot Sève. En particulier, le mantra est de toujours faire passer le client en premier. « Tout est tourné autour du client, ce que je trouve très vertueux et très agréable. La réponse est toujours « Oui » ou « Oui, on va essayer » plutôt que « non, ça va être compliqué ». C'est propre aux Américains et c'est ce que j'aime bien dans l'esprit du cabinet. »

Dans les séries américaines, il est rare que le spectateur voie les protagonistes rentrer chez eux alors qu’il fait encore jour. Premier mythe : dans les cabinets anglo-saxons, on ne dort pas. C’est parfois vrai au début, a concédé l’avocate : « Quand j’ai commencé, j'ai fait deux deals en un mois, je dormais trois heures par nuit ».

Mais les journées de l’avocat rentrent quand même dans un cadre : « L'avantage, en tout cas pour les contentieux, c’est qu’il y a des calendriers procéduraux. En revanche, il peut y avoir des mauvaises surprises - des perquisitions, par exemple. Dans ce cas-là, c'est sûr qu'on ne va pas trop dormir pendant quelques jours » a acquiescé Margot Sève.

Un facteur vient par ailleurs affecter ces cabinets lorsqu’ils sont implantés à l’international ou qu’ils traitent de dossiers internationaux : le décalage horaire. « Par exemple, en ce moment, j'ai souvent des dossiers dans lesquels j’échange beaucoup de mails avec les Etats-Unis jusqu'à tard le soir. Et puis, parfois, on a des dossiers qui touchent à l'Asie. On se couche tard et quand on se réveille, on a 40 mails, soit des Américains qui ont terminé leur journée, soit des Asiatiques qui ont commencé la leur. Donc, c'est vrai qu’avec certains dossiers, on peut travailler 24 heures sur 24 ».

Rarement entre deux avions

Côté équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle, pour Margot Sève, la réponse tient en un mot : organisation. L’avocate l’a expliqué : elle a réduit tout ce qui était inutile, à commencer par les temps de trajets : son domicile est tout proche de son cabinet et de l’école de ses enfants.

« J'ai pu continuer à avoir beaucoup d'heures et beaucoup travailler, tout en voyant un peu mes enfants. Je ne vais pas faire semblant que je les vois énormément. Mais déjà, je les vois tous les jours, ce qui, je pense, n'est pas du tout le cas pour certains associés de grandes ou petites structures. C'est déjà pas mal. Par contre, je ne dine pas avec eux », a admis l’avocate, unique femme associée des bureaux parisiens de son cabinet.

Quant au cliché de l’avocat américain toujours entre deux avions, il serait largement exagéré. Si l’activité des cabinets américains est souvent internationale, les avocats restent principalement dans leurs bureaux. Margot Sève a elle-même surtout voyagé pendant les premières années de sa carrière, mais ses déplacements se font plus rares aujourd’hui. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir à se déplacer en certaines occasions, quand le dossier l’impose, a-t-elle précisé.

« Parfois, un dossier est tellement sensible que le client ne veut pas en parler par téléphone ou par email, il faut le rencontrer. D’autres fois, le client est soumis à certains types de réglementations sur la protection des données, typiquement le secret bancaire par exemple. Si vous avez un dossier suisse par exemple, vous pouvez être sûr qu’il faudra se déplacer, ça n'est pas un mythe. Parfois on peut se retrouver avec un document papier dans une pièce, on vous récupère votre portable, on vous donne du papier, un stylo et c'est tout » .

Un niveau de service « exceptionnel »

Autre objet de fantasme : les salaires des cabinets anglo-saxons seraient souvent bien plus intéressants. Un point que Margot Sève a toutefois confirmé : « C’est une réalité : on gagne bien. Certains cabinets américains en France vont payer autant qu'aux Etats-Unis, avec éventuellement un taux de conversion qui va faire que ce n'est pas exactement le même chiffre. » En 2025, selon les grilles publiée sur le site Internet du cabinet, un associé chez Skadden gagne 225 000 dollars par ans, soit environ 206 000 euros annuels.

Outre les salaires, les conditions de travail ont de quoi faire rêver plus d’un avocat indépendant. Là encore, c’est un fait, a reconnu Margot Sève. A cela, s’ajoute une qualité de service « exceptionnelle », de son propre aveu.

« Par exemple, il est minuit. Je sais que j'ai un mémo à envoyer le lendemain matin à 8h00 dans lequel il y a peut-être des fautes d'orthographe. Ou alors j’ai des slides vraiment très moches. Soit je reste éveillée 2h de plus, soit j’envoie mes documents à un service de secrétariat qui est ouvert 24h sur 24, 7 jours sur 7 ». En fonction de l’heure à laquelle il est envoyé, cet email arrivera à Londres, New York, où à Los Angeles. « Quand je me réveille, c’est prêt pour 8h du matin. C'est quand même incroyable comme environnement de travail, ça permet de se concentrer sur la valeur ajoutée », a souligné l’avocate.

Dernier héritage - moins reluisant - des séries américaines : la sensation d’une politique interne particulièrement dure. Dans Suits, c’est surtout la forte concurrence entre associés qui caractérise le cabinet fictif de la série américaine. « Là, pour le coup, c'est l'inverse, a nuancé Margot Sève. Il n'y a pas de concurrence entre associés. L'intérêt bien compris de la firme, c'est que tout le monde soit ‘successful’. »

Marion Durand

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