La destruction du pont de Mostar : crime contre l'humanité ou simple acte de guerre ?


dimanche 10 août 2025 à 07:007 min

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EMPREINTES D’HISTOIRE. Sous le ciel changeant de l’Herzégovine, là où la Neretva découpe la pierre et sépare les hommes, s’élève un arc de pierre qui a traversé les siècles, défié les guerres et les intempéries : le Vieux Pont de Mostar. Notre chroniqueur nous emmène dans les Balkans et nous fait traverser ce pont, édifice chargé de symboles, de douleurs et d’espérances mêlées. Son histoire, de sa naissance sous l’Empire ottoman à sa chute tragique, puis à la justice des hommes et sa renaissance, est celle d’un monde suspendu entre deux rives, entre l’union et la fracture.

L’une de ses six républiques nées à la suite de la dissolution de la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, proclame son indépendance en 1992. Sa population est diversifiée : Serbes orthodoxes, Bosniaques musulmans, Croates catholiques. Les nationalismes y sont exacerbés. Elle va subir une guerre qui fera environ 100 000 morts. Les forces serbes et croates lancent en effet une offensive contre les musulmans dans ce qu’il est convenu d’appeler « le nettoyage ethnique ».

Mostar est le théâtre d’un siège impitoyable en 1993. D’innombrables habitants des quartiers non croates sont arrêtés et exterminés. Les mosquées et les édifices emblématiques sont systématiquement détruits. Des crimes abominables sont commis.

L’un des enjeux du conflit est le Vieux Pont de Mostar, symbole du multiculturalisme balkanique.

Naissance d’un symbole

C’est en 1566, sous le règne du sultan Soliman le Magnifique, que la ville de Mostar reçoit du génie ottoman un ouvrage à l’époque sans égal. Le sultan a confié à Mimar Hayruddin, disciple du grand architecte Sinan (ingénieur d’origine chrétienne), la tâche de jeter un pont de pierre sur la Neretva, là où, depuis des siècles, on traverse la rivière sur de simples planches de bois. La légende veut qu’Hayruddin ait prié toute la nuit avant de retirer les échafaudages après les travaux ayant duré neuf ans, redoutant la colère du sultan si l’arche s’effondrait. La conception en dos-d’âne est un succès : une arche unique de 29 mètres de long et 4 mètres de large, élancée, légère, relie les rives, les quartiers, les peuples, et bien évidemment les destins.

Ce joyau de l’architecture ottomane est placé sous la garde des « Mostari », sentinelles chargées de la sécurité et des taxes.

Mostar peut dès lors s’étendre de part et d’autre de la rivière. Mosquées, églises et synagogues accueillent le culte des différentes populations. Le désormais « Vieux Pont », « Stari Most », lieu de rencontres, d’échanges et de défis, devient le cœur battant de la cité. On y scelle des amitiés et des alliances.

Reliant les bazars et les quartiers résidentiels, il est la clef de voûte économique et sociale de Mostar. C’est un véritable trait d’union favorisant la circulation des idées et des cultures… un symbole universel d’unité dans la diversité.

La destruction du pont

Les militaires du Conseil de défense croate (HVO), constitué en 1992 afin de faire face aux troupes serbes du général Mladic, s’opposent aux Bosniaques. Le siège de Mostar dure près d’un an. Le Vieux Pont est alors, pour les musulmans, l’une des dernières voies de communication et de ravitaillement permettant de franchir la Neretva.

C’est aussi un emblème majeur du monde des Balkans, revêtant une valeur toute particulière aux yeux de la communauté musulmane.

Le 9 novembre 1993, l’ordre est donné de détruire définitivement le Vieux Pont, déjà affaibli par des tirs d’artillerie au cours des combats. Cela a pour effet immédiat d’empêcher le ravitaillement de l’enclave musulmane de la rive droite de la Neretva et d’aggraver la situation humanitaire.

Les médias du monde entier rendent compte en direct de l’évènement.

Un chef d’œuvre coule. Une part d’humanité s’écroule.


Le Vieux Pont de Mostar après sa destruction et les dommages occasionnés à la ville. © Étienne Madranges

Les condamnations sont unanimes. La consternation est planétaire. L’émotion internationale est forte, comme elle le sera 8 ans plus tard en mars 2001 lorsque les Talibans détruiront à la dynamite à l’ouest de Kaboul les deux célèbres gigantesques Bouddhas en grès de la vallée de Bâmiyân en Afghanistan, réduisant en poussière 1400 ans d’histoire. Elle le sera à nouveau en 2012 lors de la destruction par les islamistes fanatisés de « l’Ansar Eddine » des quinze mausolées sacrés de Tombouctou figurant sur la liste des biens culturels de l’Unesco.

Il faudra 15 millions de dollars pour reconstruire le pont de 2002 à 2004 sous l’égide de l’Unesco, avec la supervision de l’historien français Léon Pressouyre, maître de recherches au CNRS et ancien vice-président de la Sorbonne. Le projet est placé sous le signe de la réconciliation, au-delà des rancœurs, entre Bosniaques et Croates.

Le pont, symbole renouvelé du multiculturalisme, sera classé en 2005 sur la liste du patrimoine mondial par l’Unesco.

La procédure répressive internationale

En 1995, des milliers de civils sont capturés et massacrés par les militaires bosno-serbes.

Tous ces crimes sont soumis au Tribunal international pour l’ex Yougoslavie établi à La Haye, créé en 1993 par l’ONU dans la résolution 827 du conseil de sécurité afin de juger tous les crimes de guerre commis dans les Balkans dans les années 1990. Le procureur, l’américain Kenneth Scott, ancien procureur adjoint au ministère de la Justice des États-Unis, établit l’acte d’accusation en 2004.

Les infractions retenues sont nombreuses, notamment : assassinats, traitements inhumains, violences sexuelles, destructions et appropriations sur une grande échelle non justifiées, travail illégal, destruction sans motif de villes, de villages et d’édifices religieux, pillages, attaques contre des civils, persécutions, crimes contre l’humanité.

Les six accusés sont Jadranka Prlic, président du conseil de défense croate (HVO), et des chefs militaires croates.

Le procès s’ouvre le 26 avril 2006. Les avocats soulèvent des exceptions préjudicielles pour incompétence. Les accusés plaident non coupable.

Le procès dure 465 jours sur plusieurs années, s’achevant le 2 mars 2011. Pendant toute cette période, la chambre rend 818 décisions écrites et 525 décisions orales concernant la procédure. 320 témoins sont appelés et 9872 pièces à conviction sont versées au dossier. L’Accusation dispose de 400 heures pour présenter ses moyens de preuve.

Une décision est rendue en première instance le 29 mai 2013. La chambre de jugement est présidée par le juge français Jean-Claude Antonetti, ancien procureur de la République à Senlis (Oise), ancien président de chambre à la cour d’appel de Paris, ancien conseiller du président Jacques Chirac, qui émettra une opinion dissidente en plus de 500 pages lors du rendu de la décision après le délibéré (un délibéré qui a pris plus d’un an…).

Les magistrats concluent à l’existence d’une entreprise criminelle croate tendant à la modification de la composition ethnique de certains territoires, les crimes commis étant le fait de cette entreprise concertée et non le fait d’initiatives individuelles.

Prlic est condamné à 25 ans d’emprisonnement, ses coaccusés subissent des peines de 10 à 20 ans d’emprisonnement.

Le tribunal estime que le commandement croate, en détruisant le Vieux Pont, « édifice de grande valeur symbolique », a causé un dommage à la population disproportionné par rapport au but militaire recherché, qu’il s’agit d’un acte de persécution et donc d’un crime contre l’humanité.

Les condamnés font appel. L’affaire est donc soumise à la chambre d’appel du même tribunal, présidée par le juge Carmel Agius, ancien chancelier de l’université de Malte. L’arrêt est rendu le 29 novembre 2017.

Les juges d’appel confirment dans l’ensemble les dispositions du premier jugement, dont la notion de nettoyage ethnique ainsi que les condamnations.

Il est ainsi définitivement établi que les accusés ont participé à une entreprise criminelle commune et concertée afin de créer une entité croate en Bosnie-Herzégovine permettant de réunifier le peuple croate, en procédant au nettoyage ethnique de la population musulmane par l’assassinat et par la destruction massive d’édifices symboliques telles les mosquées.

En entendant le verdict le condamnant à 20 années de prison, l’un des six accusés, Slobodan Prljak, qui avait combattu dans l’armée croate à la tête d’une unité composée d’artistes et d’intellectuels, et qui s’était à l’origine rendu lui-même à la justice, s’écrie qu’il n’est pas un criminel de guerre, s’adresse aux juges pour leur dire qu’il rejette avec mépris leur décision… et se suicide en direct, en public, en avalant du cyanure de potassium contenu dans une fiole qu’il avait cachée dans l’une de ses poches.

Concernant la qualification pénale de la destruction du pont de Mostar, les juges d’appel désavouent cependant les juges du 1er degré et éliminent la notion de crime contre l’humanité. Les accusés sont relaxés pour la destruction du Vieux Pont qui ne constituait donc qu’un objectif militaire.

En conséquence, le Vieux Pont n’a pas été détruit pour des raisons de persécutions religieuses ou ethniques, mais pour des raisons de stratégie militaire.


Le Vieux Pont et un autre pont de Mostar après leur reconstruction © Étienne Madranges

La mémoire en partage

Aujourd’hui, le Vieux Pont de Mostar, reconstruit pierre à pierre, grâce à l’effort de la communauté internationale et des habitants, se dresse à nouveau, fragile et puissant, comme un rappel de ce que l’humanité peut bâtir et détruire, mais aussi réparer. Son reflet dans la Neretva est celui d’une mémoire blessée mais vivante. Le pont n’est plus seulement un passage?: il est un appel à la vigilance, à la tolérance, à la réconciliation.

D’innombrables touristes viennent du monde entier pour l’admirer et le traverser.

La saga du pont de Mostar, de sa naissance à sa chute, de l’injustice des hommes à sa renaissance, nous enseigne que les pierres portent la mémoire des peuples. Elles peuvent être brisées par la haine, mais aussi relevées par l’espérance. Il n’est de vraie justice que dans la mémoire partagée.

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n°266

 

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