Article précédent


EMPREINTES D'HISTOIRE. Notre chroniqueur nous emmène à Fresnes, à Fontevraud et en Palestine sur les traces de l’écrivain Jean Genêt, un dramaturge aux thématiques audacieuses sachant mêler le réel et l’imaginaire dans le monde carcéral, pris de passion pour la cause palestinienne à la fin de sa vie. Son arme principale était la langue française.
Il naît de père inconnu en 1910. Un 19 décembre. Ce jour-là, le journal « La libre pensée » qui se sous-titre « La France aux Français » s’interroge sous la plume d’Émile Saint-Aubin sur l’opportunité de donner le droit de vote aux femmes.
Jean Genêt est abandonné par
sa mère peu après sa naissance (elle mourra dix ans plus tard de la grippe
espagnole). Il est alors confié dans le Morvan à une famille d’accueil.
Il obtient son certificat
d’études avec mention.
Il commet son premier vol à
10 ans et enchaîne très tôt les fugues. Découvrant son homosexualité, il
multiplie les liaisons avec des camarades comme avec des adultes.
Il étudie la typographie en
région parisienne.
Il se complait dans une vie
de petite délinquance. Ses larcins entraînent son placement à la colonie
pénitentiaire de Mettray (Indre-et-Loire) de 1926 à 1928. En effet, présenté au
tribunal de police correctionnelle de Meaux (77) pour le délit de vagabondage,
il est condamné le 25 août 1925 par les juges meldois à la mesure de liberté
surveillée jusqu’à sa majorité au sein de la colonie tourangelle.
L’établissement de Mettray
avait été créé au XIXe siècle en colonie agricole avec des principes
idéalistes en vue de réhabiliter de jeunes délinquants. En réalité, transformé
en véritable maison de correction, il sera surnommé « le bagne des
enfants ». Certains écrivains en dénoncent les conditions de
fonctionnement. Balzac parle de « solécisme de morale ».
Alphonse Daudet, auteur du
« Petit Chose », très critique à l’égard de la colonie
pénitentiaire, évoque dans son roman « Jack » les adolescents
venant de quartiers pauvres dont on se débarrasse en les plaçant à
Mettray : « « Plus droit !... Pas si vite !...”
criait le surveillant ; et les outils s’escrimaient, les visages en sueur
se penchaient vers la terre ; et par moments, quand ils se relevaient pour
prendre haleine, on voyait des fronts étroits, des crânes pointus, des têtes
qui portaient toutes une marque d’atrophie, de dépérissement ou de désordre ».
Après son séjour forcé à
Mettray, Genêt s’engage dans l’armée, devient caporal dans la Légion étrangère,
voyage au Moyen-Orient, mais déserte en 1936. Puis, vagabondant et reprenant
une vie d’errance pendant laquelle il se réfugie parfois dans la poésie, il
recommence à voler.
Il se prostitue. Il enchaîne
les séjours en prison de 1937 à 1944, passant au total 700 jours en détention.
Il lui arrive de s’installer de façon éphémère comme bouquiniste lors de
permissions de sortie.
La colonie pénitentiaire de Mettray (Indre-et-Loire) au début du XXe
siècle (cartes postales anciennes). © DR
Pendant sa détention à la
prison de Fresnes, Jean Genêt compose un poème, « Le condamné à mort »
et publie plusieurs pièces de théâtre. Il entreprend également la rédaction de
« Le miracle de la rose ».
L’éditeur Gallimard affirme que ce livre au style éblouissant, véritable hymne à sa vie de reclus, est « un chef-d'œuvre où Genêt a exprimé le meilleur de lui-même et réussi à donner le plus profond de ses intentions. ».
La prison de Fresnes (Val-de-Marne) où fut détenu Jean Genêt. © Étienne Madranges
Genêt y fait allusion à la
colonie pénitentiaire de Mettray, mais déroule aussi son intrigue à la prison
de Fontevraud, où pourtant il n’a jamais mis les pieds. Il met en scène les
prisonniers de la célèbre abbaye offrant un univers carcéral infernal.
A travers ce livre, le
rebelle souvent puni devient un auteur flamboyant qui sublime une exécution
capitale, celle d’un certain Harcamone dont il est le fiancé mystique.
Il écrit : « De
toutes les centrales de France, Fontevraud est la plus troublante. C’est elle
qui m’a donné la plus forte impression de détresse et de désolation, et je sais
que les détenus qui ont connu d’autres prisons ont éprouvé, à l’entendre nommer
même, une émotion, une souffrance, comparables aux miennes. Je ne chercherai
pas à démêler l’essence de sa puissance sur nous : qu’elle la tienne de son
passé, de ses abbesses filles de France, de son aspect, de ses
murs, de son lierre, du passage des bagnards partant pour
Cayenne, des détenus plus méchants qu’ailleurs, de son nom, il n’importe, mais
à toutes ces raisons, pour moi s’ajoute cette autre raison qu’elle fut, lors de
mon séjour à la Colonie de Mettray, le sanctuaire vers quoi montaient les rêves
de notre enfance. ».
L’abbaye de Fontevraud*,
après sept siècles de vie monastique, est transformée en prison après la
Révolution. Elle reçoit en 1814 ses 500 premiers condamnés. Les cellules des
moniales deviennent des dortoirs.
L’abbaye de Fontevraud, réhabilitée après le départ des prisonniers, possède un
espace de mémoire de son passé carcéral où Jean Genêt est évoqué : à
droite le jugement condamnant Genêt à son placement à Mettray. © Étienne
Madranges
« Prison aux 1001 fenêtres et portes », elle deviendra la centrale la plus dure de France : pas de presse, peu de visites, discussions interdites, discipline très stricte, rondes de surveillance constantes, évasions impossibles, obéissance absolue dans un silence total, chauffage souvent inexistant, installation de « cages à poules ».
On trouvait dans la centrale de Fontevraud des cellules appelées
« cages à poules » identiques à celles-ci-dessus, s’ouvrant et se
fermant toutes en même temps grâce à un mécanisme unique centralisé (à gauche
les « cages à poules » de la centrale-prison-abbaye de Clairvaux). ©
Étienne Madranges
Au XIXe siècle
Prosper Mérimée intervient pour que les aménagements pénitentiaires ne
détruisent pas les éléments patrimoniaux historiques de l’abbaye. Des
précautions sont prises pour que le carcéral n’élimine pas le patrimonial.
Des détenus célèbres y
passent, comme Auguste Blanqui ou encore, de 1945 à 1952, Charles Maurras,
fondateur de l’Action française.
Jean Genêt, bien informé,
compare Fontevraud à « une cathédrale un minuit de Noël dans laquelle
les moines s’activent la nuit, en silence comme au Moyen Âge ».
Ayant parfois une dimension
mystique avec un rapport particulier au sacré, il n’oublie pas la beauté des
lieux d’origine : « Et pour aller au réfectoire à midi, nous
traversions des cours d’une tristesse infinie, tristes par le fait déjà de
l’abandon qui voue à la mort des façades d’une Renaissance admirable ».
En 1963, lors de la fermeture de la prison, des détenus suppriment le chemin de ronde, démontent les miradors, les garages et les hangars, arrachent les barreaux un à un et brisent les cloisons… sous les yeux des surveillants. L’architecture monastique est « libérée » et restituée.
À gauche, une plaque commémorative évoquant un texte de Jean Genêt,
extrait du « Miracle de la rose », apposée sur un mur de l’abbaye de
Fontevraud ; à droite un portrait de l’écrivain entièrement généré par
l’intelligence artificielle. © Étienne Madranges
Jean Genêt avait recueilli le
témoignage d’anciens détenus de Fontevraud et avait lu des documents évoquant
ce redoutable pénitencier.
Cela lui permet de se situer
lui-même comme détenu dans cette prison qui ne l’a jamais hébergé.
Et cela créera curieusement
un lien littéraire, documentaire, voire fictivement historique entre l’écrivain
et l’abbaye-prison !
En 1970, Genêt, qui défend déjà
aux États-Unis la cause des Black Panthers, est invité à visiter la Jordanie
puis les camps palestiniens. Il en tire un ouvrage, « Un captif
amoureux ».
Il devient un porte-parole
occidental de l’Organisation de Libération de la Palestine et Yasser Arafat lui
délivre un laissez-passer.
Il est perçu comme antisémite en écrivant (dans un journal étranger) en 1972 : « La presque totalité de la presse française est contrôlée par les Juifs ».
La tombe de Yasser Arafat est située dans un mausolée construit dans
l'enceinte de la Mouqataa, le quartier général de la présidence de l'Autorité
palestinienne, à Ramallah en Palestine : des soldats palestiniens y
montent la garde nuit et jour. © Étienne Madranges
Il devient en 1974 l’ami
intime de Leila Chahid, diplomate palestinienne proche d’Arafat qui aura à
partir de 1994 des fonctions internationales de représentation de la Palestine.
Agé de 72 ans, il découvre,
impuissant, les massacres perpétrés en 1982 pendant trois jours dans les camps
palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth-ouest par les milices chrétiennes
libanaises phalangistes. Il dénonce la passivité de l’armée israélienne et est
le premier Européen à pénétrer sur les lieux de l’épouvantable hécatombe où
s’entassent 3000 cadavres.
Il écrit alors : « la
circulation à Chatila et à Sabra ressembla à un jeu de saute-mouton. Un enfant
mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si étroites, presque minces
et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute familière aux
vieillards : elle ne m’incommodait pas. Mais que de mouches. Si je
soulevais le mouchoir ou le journal arabe posé sur une tête, je les dérangeais.
Rendues furieuses par mon geste, elles venaient en essaim sur le dos de ma main
et essayaient de s’y nourrir ».
Il meurt en 1986.
Durant toute son existence,
Jean Genêt, homme sans attache, est fier d’incarner la transgression morale et
sexuelle et de mener une vie de bohème. Confronté au « bagne pour
enfants », il conserve durant sa vie une colère intacte qui, selon le critique
dramatique Jacques Nerson le décrivant comme un inverti qui inverse tout,
« convertit le mal en bien en permanence ».
Genêt ne contrôle pas ses
pulsions. Il s’oppose au monde, aux forts, aux institutions, passe de l’argot
au langage feutré, de la description crue à la figure policée et donne à ses
narrations une dimension esthétique et métaphysique, réaliste et onirique.
S’éloignant de ses
meurtrissures, il a une capacité étonnante à réfléchir sur l’aliénation, à
jouer avec la fiction et à décrire dans le détail des prisons qu’il n’a jamais
fréquentées, s’appropriant des espaces inconnus, y projetant ses propres
angoisses.
Il interroge les notions de
transcendance et d’avilissement et illustre la puissance du virtuel à explorer
les vérités les plus intenses de l’existence.
Pourfendeur des puissants,
contempteur des colonisateurs et de la société bourgeoise, défenseur des
« taulards » puis des Black Panthers puis des Fedayins, il milite
pour tous les opprimés. Il inspire les fondateurs de plusieurs mouvements civiques
et contestataires.
La poésie est sa véritable
patrie. Dans « Le journal du voleur », il écrit : « La
France est une émotion qui se poursuit d’artiste en artiste ».
Quoi qu’on pense de ses
engagements, Genêt est incontestablement dans la seconde moitié du XXe
siècle une plume mais aussi… une voix !
Étienne
Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 245
* voir notre chronique n°
46 sur la célèbre abbesse de Fontevraud Jeanne-Baptiste de Bourbon dans le JSS
n° 41 du 9 juin 2018
10 empreintes d’histoire précédentes :
• Quand la France pourra-t-elle à nouveau montrer sa fesse au palais de la Cité ? ;
• Pourquoi le décor de la cour d'assises historique de Paris est-il singulier ;
• Pourquoi la Lozère, parfois désert de tourmente, devient en 1994 terre d'attentat ? ;
• Comment le peintre Matisse s'est-il retrouvé au cœur d'un procès mettant en cause La Poste ? ;
• Quel magistrat alsacien demeura dans le château du célèbre Lazare de Schwendi ? ;
• Quel avocat du XIXE, luttant pour l'indépendance de son pays, et quel juge du XXIe, luttant pour l'indépendance de la justice ont été châtiés ? ;
• L'exposition au public des condamnés était-elle courante autrefois ? ;
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *