Pourquoi l'écrivain Jean Genêt, incarcéré à Fresnes, se sert-il du pénitencier de Fontevraud dans son univers littéraire ?


dimanche 23 février 2025 à 07:008 min

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EMPREINTES D'HISTOIRE. Notre chroniqueur nous emmène à Fresnes, à Fontevraud et en Palestine sur les traces de l’écrivain Jean Genêt, un dramaturge aux thématiques audacieuses sachant mêler le réel et l’imaginaire dans le monde carcéral, pris de passion pour la cause palestinienne à la fin de sa vie. Son arme principale était la langue française.

Il naît de père inconnu en 1910. Un 19 décembre. Ce jour-là, le journal « La libre pensée » qui se sous-titre « La France aux Français » s’interroge sous la plume d’Émile Saint-Aubin sur l’opportunité de donner le droit de vote aux femmes.

Une enfance difficile… ou la Genèse d’un Genêt sans foi ni loi

Jean Genêt est abandonné par sa mère peu après sa naissance (elle mourra dix ans plus tard de la grippe espagnole). Il est alors confié dans le Morvan à une famille d’accueil.

Il obtient son certificat d’études avec mention.

Il commet son premier vol à 10 ans et enchaîne très tôt les fugues. Découvrant son homosexualité, il multiplie les liaisons avec des camarades comme avec des adultes.

Il étudie la typographie en région parisienne.

Il se complait dans une vie de petite délinquance. Ses larcins entraînent son placement à la colonie pénitentiaire de Mettray (Indre-et-Loire) de 1926 à 1928. En effet, présenté au tribunal de police correctionnelle de Meaux (77) pour le délit de vagabondage, il est condamné le 25 août 1925 par les juges meldois à la mesure de liberté surveillée jusqu’à sa majorité au sein de la colonie tourangelle.

L’établissement de Mettray avait été créé au XIXe siècle en colonie agricole avec des principes idéalistes en vue de réhabiliter de jeunes délinquants. En réalité, transformé en véritable maison de correction, il sera surnommé « le bagne des enfants ». Certains écrivains en dénoncent les conditions de fonctionnement. Balzac parle de « solécisme de morale ».

Alphonse Daudet, auteur du « Petit Chose », très critique à l’égard de la colonie pénitentiaire, évoque dans son roman « Jack » les adolescents venant de quartiers pauvres dont on se débarrasse en les plaçant à Mettray : « « Plus droit !... Pas si vite !...” criait le surveillant ; et les outils s’escrimaient, les visages en sueur se penchaient vers la terre ; et par moments, quand ils se relevaient pour prendre haleine, on voyait des fronts étroits, des crânes pointus, des têtes qui portaient toutes une marque d’atrophie, de dépérissement ou de désordre ».

Après son séjour forcé à Mettray, Genêt s’engage dans l’armée, devient caporal dans la Légion étrangère, voyage au Moyen-Orient, mais déserte en 1936. Puis, vagabondant et reprenant une vie d’errance pendant laquelle il se réfugie parfois dans la poésie, il recommence à voler.

Il se prostitue. Il enchaîne les séjours en prison de 1937 à 1944, passant au total 700 jours en détention. Il lui arrive de s’installer de façon éphémère comme bouquiniste lors de permissions de sortie.


La colonie pénitentiaire de Mettray (Indre-et-Loire) au début du XXe siècle (cartes postales anciennes). © DR

La prison, espace de création littéraire

Pendant sa détention à la prison de Fresnes, Jean Genêt compose un poème, « Le condamné à mort » et publie plusieurs pièces de théâtre. Il entreprend également la rédaction de « Le miracle de la rose ».

L’éditeur Gallimard affirme que ce livre au style éblouissant, véritable hymne à sa vie de reclus, est « un chef-d'œuvre où Genêt a exprimé le meilleur de lui-même et réussi à donner le plus profond de ses intentions. ».


La prison de Fresnes (Val-de-Marne) où fut détenu Jean Genêt.
© Étienne Madranges

Genêt y fait allusion à la colonie pénitentiaire de Mettray, mais déroule aussi son intrigue à la prison de Fontevraud, où pourtant il n’a jamais mis les pieds. Il met en scène les prisonniers de la célèbre abbaye offrant un univers carcéral infernal.

A travers ce livre, le rebelle souvent puni devient un auteur flamboyant qui sublime une exécution capitale, celle d’un certain Harcamone dont il est le fiancé mystique.

Il écrit : « De toutes les centrales de France, Fontevraud est la plus troublante. C’est elle qui m’a donné la plus forte impression de détresse et de désolation, et je sais que les détenus qui ont connu d’autres prisons ont éprouvé, à l’entendre nommer même, une émotion, une souffrance, comparables aux miennes. Je ne chercherai pas à démêler l’essence de sa puissance sur nous : qu’elle la tienne de son passé, de ses abbesses filles de France, de son aspect, de ses murs, de son lierre, du passage des bagnards partant pour Cayenne, des détenus plus méchants qu’ailleurs, de son nom, il n’importe, mais à toutes ces raisons, pour moi s’ajoute cette autre raison qu’elle fut, lors de mon séjour à la Colonie de Mettray, le sanctuaire vers quoi montaient les rêves de notre enfance. ».

Fontevraud, centrale la plus dure de France

L’abbaye de Fontevraud*, après sept siècles de vie monastique, est transformée en prison après la Révolution. Elle reçoit en 1814 ses 500 premiers condamnés. Les cellules des moniales deviennent des dortoirs.


L’abbaye de Fontevraud, réhabilitée après le départ des prisonniers, possède un espace de mémoire de son passé carcéral où Jean Genêt est évoqué : à droite le jugement condamnant Genêt à son placement à Mettray. © Étienne Madranges

« Prison aux 1001 fenêtres et portes », elle deviendra la centrale la plus dure de France : pas de presse, peu de visites, discussions interdites, discipline très stricte, rondes de surveillance constantes, évasions impossibles, obéissance absolue dans un silence total, chauffage souvent inexistant, installation de « cages à poules ».


On trouvait dans la centrale de Fontevraud des cellules appelées « cages à poules » identiques à celles-ci-dessus, s’ouvrant et se fermant toutes en même temps grâce à un mécanisme unique centralisé (à gauche les « cages à poules » de la centrale-prison-abbaye de Clairvaux). © Étienne Madranges

Au XIXe siècle Prosper Mérimée intervient pour que les aménagements pénitentiaires ne détruisent pas les éléments patrimoniaux historiques de l’abbaye. Des précautions sont prises pour que le carcéral n’élimine pas le patrimonial.

Des détenus célèbres y passent, comme Auguste Blanqui ou encore, de 1945 à 1952, Charles Maurras, fondateur de l’Action française.

Jean Genêt, bien informé, compare Fontevraud à « une cathédrale un minuit de Noël dans laquelle les moines s’activent la nuit, en silence comme au Moyen Âge ».

Ayant parfois une dimension mystique avec un rapport particulier au sacré, il n’oublie pas la beauté des lieux d’origine : « Et pour aller au réfectoire à midi, nous traversions des cours d’une tristesse infinie, tristes par le fait déjà de l’abandon qui voue à la mort des façades d’une Renaissance admirable ».

En 1963, lors de la fermeture de la prison, des détenus suppriment le chemin de ronde, démontent les miradors, les garages et les hangars, arrachent les barreaux un à un et brisent les cloisons… sous les yeux des surveillants. L’architecture monastique est « libérée » et restituée.


À gauche, une plaque commémorative évoquant un texte de Jean Genêt, extrait du « Miracle de la rose », apposée sur un mur de l’abbaye de Fontevraud ; à droite un portrait de l’écrivain entièrement généré par l’intelligence artificielle. © Étienne Madranges

Jean Genêt avait recueilli le témoignage d’anciens détenus de Fontevraud et avait lu des documents évoquant ce redoutable pénitencier.

Cela lui permet de se situer lui-même comme détenu dans cette prison qui ne l’a jamais hébergé.

Et cela créera curieusement un lien littéraire, documentaire, voire fictivement historique entre l’écrivain et l’abbaye-prison !

Une défense militante exacerbée de la cause palestinienne

En 1970, Genêt, qui défend déjà aux États-Unis la cause des Black Panthers, est invité à visiter la Jordanie puis les camps palestiniens. Il en tire un ouvrage, « Un captif amoureux ».

Il devient un porte-parole occidental de l’Organisation de Libération de la Palestine et Yasser Arafat lui délivre un laissez-passer.

Il est perçu comme antisémite en écrivant (dans un journal étranger) en 1972 : « La presque totalité de la presse française est contrôlée par les Juifs ».


La tombe de Yasser Arafat est située dans un mausolée construit dans l'enceinte de la Mouqataa, le quartier général de la présidence de l'Autorité palestinienne, à Ramallah en Palestine : des soldats palestiniens y montent la garde nuit et jour. © Étienne Madranges

Il devient en 1974 l’ami intime de Leila Chahid, diplomate palestinienne proche d’Arafat qui aura à partir de 1994 des fonctions internationales de représentation de la Palestine.

Agé de 72 ans, il découvre, impuissant, les massacres perpétrés en 1982 pendant trois jours dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth-ouest par les milices chrétiennes libanaises phalangistes. Il dénonce la passivité de l’armée israélienne et est le premier Européen à pénétrer sur les lieux de l’épouvantable hécatombe où s’entassent 3000 cadavres.

Il écrit alors : « la circulation à Chatila et à Sabra ressembla à un jeu de saute-mouton. Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si étroites, presque minces et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute familière aux vieillards : elle ne m’incommodait pas. Mais que de mouches. Si je soulevais le mouchoir ou le journal arabe posé sur une tête, je les dérangeais. Rendues furieuses par mon geste, elles venaient en essaim sur le dos de ma main et essayaient de s’y nourrir ».

Il meurt en 1986.

Genêt, pas gêné d’être un écrivain voyou transgressif ?

Durant toute son existence, Jean Genêt, homme sans attache, est fier d’incarner la transgression morale et sexuelle et de mener une vie de bohème. Confronté au « bagne pour enfants », il conserve durant sa vie une colère intacte qui, selon le critique dramatique Jacques Nerson le décrivant comme un inverti qui inverse tout, « convertit le mal en bien en permanence ».

Genêt ne contrôle pas ses pulsions. Il s’oppose au monde, aux forts, aux institutions, passe de l’argot au langage feutré, de la description crue à la figure policée et donne à ses narrations une dimension esthétique et métaphysique, réaliste et onirique.

S’éloignant de ses meurtrissures, il a une capacité étonnante à réfléchir sur l’aliénation, à jouer avec la fiction et à décrire dans le détail des prisons qu’il n’a jamais fréquentées, s’appropriant des espaces inconnus, y projetant ses propres angoisses.

Il interroge les notions de transcendance et d’avilissement et illustre la puissance du virtuel à explorer les vérités les plus intenses de l’existence.

Pourfendeur des puissants, contempteur des colonisateurs et de la société bourgeoise, défenseur des « taulards » puis des Black Panthers puis des Fedayins, il milite pour tous les opprimés. Il inspire les fondateurs de plusieurs mouvements civiques et contestataires.

La poésie est sa véritable patrie. Dans « Le journal du voleur », il écrit : « La France est une émotion qui se poursuit d’artiste en artiste ».

Quoi qu’on pense de ses engagements, Genêt est incontestablement dans la seconde moitié du XXe siècle une plume mais aussi… une voix !

Étienne Madranges
Avocat à la cour
Magistrat honoraire
Chronique n° 245

* voir notre chronique n° 46 sur la célèbre abbesse de Fontevraud Jeanne-Baptiste de Bourbon dans le JSS n° 41 du 9 juin 2018 

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