TikTok : une enquête du Sénat confirme le lien entre l’application et le gouvernement chinois


vendredi 21 juillet 2023 à 17:388 min

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Le Sénat a dévoilé, le 6 juillet dernier, les conclusions de son dernier rapport sur l’application la plus populaire au monde. Intitulé « Tactique TikTok : opacité, addiction et ombres chinoises », le document confirme que malgré l’image que veut se donner l’application, celle-ci se trouve bien sous le joug des autorités chinoises.

En seulement quelques années TikTok est devenu le réseau social le plus populaire, principalement chez les jeunes. En 2022, l’application est devenue la plus téléchargée de l’histoire. En 2023, elle comptabilise désormais 1,7 milliard d’utilisateurs actifs, ce qui représente à peu près 20% des utilisateurs d’internet dans le monde. L’Hexagone dénombre quant à lui 22 millions d’utilisateurs actifs mensuels. Pourtant, cette adaptation d’une application chinoise, inquiète notamment les gouvernements occidentaux.

En effet, alors que le parti communiste chinois exerce un très fort contrôle sur la population chinoise, soulignent les sénateurs dans leur rapport « Tactique TikTok : opacité, addiction et ombres chinoises », publié le 6 juillet dernier, « TikTok symbolise l’ensemble des risques qu’une entreprise numérique et mondialisée d’origine chinoise peut représenter». Les rapporteurs craignent en effet une « utilisation de l’application à des fins de désinformation ou de collecte des données ». Dans ses conclusions rassemblées au sein d’un document de 200 pages qui compile quatre mois d’auditions et d’enquêtes, la commission d’enquête dresse un constat alarmant sur l’application et dévoile certaines incohérences. Bien que les dirigeants de TikTok prônent l’indépendance de l’application vis-à-vis du gouvernement chinois, l’enquête pilotée par le Sénat démontre  que la frontière est finalement assez poreuse. 

TikTok, un fonctionnement opaque

Le rapport note en particulier l’omniprésence du terme « transparence » dans les discours officiels mais aussi dans les réponses à la commission des représentants TikTok. Mais les sénateurs ne sont pas convaincus : selon eux, c’est au contraire plutôt l’opacité qui prédomine.  

Ils soulignent que la Chine est en « mission séduction » et pilote une vaste opération d’influence, notamment pour adoucir l’image du pays à l’international. Objectif : produire un discours positif sur le pays, son hégémonie, ses valeurs, son modèle et empêcher toute critique sur le parti communiste chinois. Pour mener à bien ce projet, le gouvernement s’appuie sur la guerre de l’opinion publique, la guerre psychologique et la guerre cognitive. Dans ce contexte, « TikTok apparaît comme un levier potentiel pour contribuer à cette guerre cognitive », selon certains analystes interrogés. « C’est un outil suffisamment fort pour potentiellement affaiblir les résistance d’une jeunesse mondiale ».

A noter que TikTok est une adaptation destinée au marché international de Douyin, la version chinoise de l’application. Les deux versions sont globalement les mêmes. Cependant, TikTok, au même titre que Facebook, Youtube et Google, n’est pas accessible en Chine. L’homologue chinois est quant à lui uniquement accessible depuis la Chine. Ces deux entreprises appartiennent à ByteDance, société immatriculée aux Îles Caïmans, deuxième paradis fiscal au monde en ce qui concerne l’importance des secret, l’opacité et l’anonymat.

Le PCC a renforcé son contrôle sur les grandes entreprises

D’ailleurs, jusqu’en 2022, le siège de ByteDance ltd se trouvait en Chine. Durant le mois de mai, toutes les entités ByteDance présentes en Chine ont été renommées pour comporter le terme « Douyin ». Ce changement aurait eu lieu « pour une meilleure cohérence entre le nom et l’activité de ces entités au sein d’un groupe inter qui en compte plusieurs », avait précisé le PDG de TikTok, M. Shou Zi Chew, dans une lettre destinée au congrès américain, rapporte la commission d’enquête. 

D’après les travaux de l’Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), le contrôle exercé par le PCC aurait été renforcé sur le secteur privé et les grandes entreprises, le fonctionnement du régime chinois ne permettant pas à des entreprises de taille internationale de se passer du soutien du gouvernement. Ce contrôle peut par exemple s’exercer par la présence de cellules PCC dans l’entreprise, ou par un nombre minimum de salariés inscrit au sein du PCC.  

En outre, ByteDance est une VIE (Variable Interest Entity) qui permettrait « à ces géants du numérique d’accueillir des investissements étrangers tout en garantissant le contrôle des autorités chinoises ». Ce statut permet donc aux fondateurs, malgré leurs participations minoritaires au capital de l’entreprise, de contrôler la société, s’inquiètent les sénateurs. 

Des parts dans une filiale de Bytedance à Pékin

Il convient également de souligner que Zhang Yiming, fondateur de ByteDance, et Lyang Rubo, cofondateur et PDG depuis 2021, détiennent à eux deux 40% des parts du capital de la holding ByteDance. Cependant, comme les droits de vote ne correspondent pas aux parts de chacun, la commission d’enquête indique qu’elle « ne  peut avoir la certitude que le réseau social est contrôlé par ces deux personnes » et précise que 60% sont détenus par des fonds de pension internationaux, principalement américains.

En 2021, le gouvernement chinois a acheté 1% de participation de Beijing Douyin Information Service Limited, anciennement  Beijing ByteDance Technology Co, filiale de ByteDance située à Pékin, ce qui lui permet d’acquérir un siège sur les trois au conseil d’administration et un droit de veto.  « Les principaux bénéficiaires effectifs de cette participation de 1 % sont l’organisme de contrôle des participations de l’État, China Media Group, et la Cyberspace Administration of China (l’autorité de régulation de l’internet en Chine et versant public de la commission centrale du PCC pour la cybersécurité et l’informatisation). » Le PDG affirme de son côté que ce rachat était nécessaire  « pour obtenir une licence d'information en Chine pour plusieurs contenus basés en Chine, tels que Douyin et Today's Headlines »

Les sénateurs ajoutent que quelques mois après avoir démissionné, en janvier 2023, Zhang Yiming a vendu 98,8% de ses parts de la filiale Douyin Co Ltd à Xiamen Xingchen Qidian Technology (XXQT), créée 20 jours avant la vente. Les deux noms qui figurent au titre d’actionnaires ne correspondent toutefois, semble-t-il, à aucune personne existante. Par ailleurs, XXQT aurait immédiatement cédé la totalité de ses parts en nantissement à la filiale de ByteDance.

Des membres du PCC dans les conseils d’administration       

Le rapport du Sénat rapporte qu’une enquête australienne sur le réseau social a identifié des membres de ByteDance et Douyin qui jouent un rôle important au sein du PCC.

Wu Shugang, fonctionnaire chinois devenu, après le rachat, membre du conseil de la Beijing Douyin Information Service Limited, est aussi un membre de la Cyberspace Administration China pré-citée. Le fonctionnaire est notamment connu pour avoir déclaré dans un tweet publié sur son compte Weibo (équivalent de Twitter) personnel : « Je n’ai qu'un souhait, celui de pouvoir un jour couper la tête de chien des Chinois libéraux qui défendent les valeurs occidentales », ou encore : « Que les traîtres chinois qui prêchent les soi-disant ‘droits de l'homme et la liberté’ aillent en enfer ».  

Ce rapport australien met en avant que Wu Shugang a son mot à dire sur la stratégie commerciale, les plans d'investissement, les fusions ou acquisitions, l’affectation des bénéfices et le vote des trois principaux dirigeants du groupe ainsi que sur leurs rémunérations, comme l'indique la charte de l’entreprise. Il a également le pouvoir de contrôler le contenu des plateformes médiatiques de ByteDance en Chine, Toutiao et Douyin, et le droit de nommer le « rédacteur en chef » du groupe, qui exerce la censure sur les contenus.

Est également cité, dans l’enquête australienne, Neil Shen, membre du conseil d’administration de ByteDance MTD, qui représente le fonds d’investissement Sequoia China et a notamment été membre du 13e comité national de la conférence consultative politique du peuple chinois, un forum qui mêle des officiels du parti et des membres des élites.

L’algorithme de TikTok et celui de Douyin sont jumeaux

Autre incohérence relevée par la commission d’enquête : alors que les représentants de Tik Tok se prévalent du fait que TikTok et Douyin sont « totalement séparés », dans leur réponse à l’une des questions du rapporteur, les représentants de l’application avaient précisé que « les équipes ‘produit’ et ’ingénierie’ situées dans le monde entier - notamment aux États-Unis, en Europe, à Singapour et en Chine - travaillent en continu à son développement et son évolution. » Pour quelles sociétés travaillent alors ces ingénieurs en Chine si il n’y a aucun lien entre Tik Tok et le pays ? se demandent donc les sénateurs.


D’après la commission d’enquête du Sénat, des ingénieurs chinois travailleraient bel et bien sur l’algorithme. Si TikTok indique que « Les produits et les algorithmes des deux applications sont développés par deux équipes distinctes », l’imbrication des deux algorithmes avait cependant été révélée par un article du New York Times. Le journal avait en effet consulté un document interne qui avait fuité ; le Sénat lui aussi a pu le consulter. Le document renverrait notamment vers « un responsable de l’ingénierie dont la biographie LinkedIn indique, selon l’article du New York Times, qu’il travaille à la fois sur TikTok et sur Douyin. »  Les sénateurs soupçonnent ainsi que l’algorithme de TikTok ait été développé par le laboratoire d’intelligence artificielle de ByteDance basé en Chine

Les principales opérations techniques et de nombreux brevets sont déposés par ByteDance et le sont au nom de Bytedance Chine « qui détient des centaines de brevets technologiques inscrits à l’Office européen des brevets, plus de 1000 brevets inscrits à l’Office des brevets des ÉtatsUnis3, des milliers à l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), produits essentiellement par des ingénieurs chinois ». En revanche, TikTok aurait déposé seulement six brevets auprès de l’office européen, six auprès de l’office américain et six auprès de l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI). Pour le Sénat, « cela met à mal le discours sur une prétendue séparation étanche entre Tik Tok et Douyin ».

TikTok fonctionne grâce à des technologies chinoises

La commission d’enquête pointe en outre que les représentants de TikTok ont refusé de dévoiler qui était le détenteur de la propriété intellectuelle de l’algorithme de recommandation car « ByteDance a conçu un système de détention des droits de propriété intellectuelle sophistiqué et complexe, hautement sensible et confidentiel pour l'entreprise ». Pourtant il aurait été facile, d’après le Sénat, de prouver qu’il n’avait aucun lien avec Douyin ou la Chine s’il était développé par TikTok ou par une entité non chinoise de ByteDance.

En prime, la porte-parole du ministère du commerce chinois a déclaré lors d’une conférence de presse que si la vente forcée de TikTok était avérée, la Chine ne donnerait en aucun cas son accord car « la vente ou cession de TikTok implique l’exportation de technologies. Et les procédures administratives d’octroi de licences doivent être effectuées conformément aux lois et réglementations chinoises ». Si la vente de TikTok a pour conséquence un transfert de technologies, « c’est bien que TikTok fonctionne actuellement avec des technologies, notamment algorithmiques, chinoises. » De plus, Marlène Masure, directrice générale des opérations France, Benelux et Europe du Sud, a confirmé, lors de son audition au Sénat, que TikTok travaillait bien avec des collaborateurs partout dans le monde, même en Chine, ce qui contredit donc les explications avancées par l’application.

Le Sénat conclut sur le fait que TikTok a besoin des technologies, des brevets et des ingénieurs de la branche de Pékin, obligés d’ailleurs de répondre aux ordres des autorités. Comme l’a rappelé Claude Malhuret lors de la conférence de presse de présentation du rapport, «  le gouvernement chinois a le contrôle sur l’ensemble de la société ».

Tina Millet 

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