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Le Sénat a dévoilé, le 6
juillet dernier, les conclusions de son dernier rapport sur l’application la
plus populaire au monde. Intitulé « Tactique TikTok : opacité,
addiction et ombres chinoises », le document confirme que malgré
l’image que veut se donner l’application, celle-ci se trouve bien sous le joug
des autorités chinoises.
En seulement quelques années
TikTok est devenu le réseau social le plus populaire, principalement chez les
jeunes. En 2022, l’application est devenue la plus téléchargée de l’histoire. En
2023, elle comptabilise désormais 1,7 milliard d’utilisateurs actifs, ce qui représente
à peu près 20% des utilisateurs d’internet dans le monde. L’Hexagone dénombre quant
à lui 22 millions d’utilisateurs actifs mensuels. Pourtant, cette adaptation
d’une application chinoise, inquiète notamment les gouvernements occidentaux.
En effet, alors que le parti
communiste chinois exerce un très fort contrôle sur la population chinoise, soulignent
les sénateurs dans leur rapport « Tactique TikTok : opacité,
addiction et ombres chinoises », publié le 6 juillet dernier, « TikTok
symbolise l’ensemble des risques qu’une entreprise numérique et mondialisée
d’origine chinoise peut représenter». Les rapporteurs craignent en effet une
« utilisation de l’application à des fins de désinformation ou de
collecte des données ». Dans ses conclusions rassemblées au sein d’un
document de 200 pages qui compile quatre mois d’auditions et d’enquêtes, la
commission d’enquête dresse un constat alarmant sur l’application et dévoile
certaines incohérences. Bien que les dirigeants de TikTok prônent l’indépendance
de l’application vis-à-vis du gouvernement chinois, l’enquête pilotée par le
Sénat démontre que la frontière est
finalement assez poreuse.
Le rapport note en
particulier l’omniprésence du terme « transparence » dans les
discours officiels mais aussi dans les réponses à la commission des
représentants TikTok. Mais les sénateurs ne sont pas convaincus : selon
eux, c’est au contraire plutôt l’opacité qui prédomine.
Ils soulignent que la Chine est
en « mission séduction » et pilote une vaste opération d’influence,
notamment pour adoucir l’image du pays à l’international. Objectif :
produire un discours positif sur le pays, son hégémonie, ses valeurs, son
modèle et empêcher toute critique sur le parti communiste chinois. Pour mener à
bien ce projet, le gouvernement s’appuie sur la guerre de l’opinion publique,
la guerre psychologique et la guerre cognitive. Dans ce contexte, « TikTok
apparaît comme un levier potentiel pour contribuer à cette guerre
cognitive », selon certains analystes interrogés. « C’est un
outil suffisamment fort pour potentiellement affaiblir les résistance d’une
jeunesse mondiale ».
A noter que TikTok est une
adaptation destinée au marché international de Douyin, la version chinoise de
l’application. Les deux versions sont globalement les mêmes. Cependant, TikTok,
au même titre que Facebook, Youtube et Google, n’est pas accessible en Chine. L’homologue
chinois est quant à lui uniquement accessible depuis la Chine. Ces deux
entreprises appartiennent à ByteDance, société immatriculée aux Îles Caïmans,
deuxième paradis fiscal au monde en ce qui concerne l’importance des secret,
l’opacité et l’anonymat.
D’ailleurs, jusqu’en 2022, le
siège de ByteDance ltd se trouvait en Chine. Durant le mois de mai, toutes les entités
ByteDance présentes en Chine ont été renommées pour comporter le terme « Douyin ».
Ce changement aurait eu lieu « pour une meilleure cohérence entre le
nom et l’activité de ces entités au sein d’un groupe inter qui en compte
plusieurs », avait précisé le PDG de TikTok, M. Shou Zi Chew, dans une
lettre destinée au congrès américain, rapporte la commission d’enquête.
D’après les travaux de l’Institut
de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), le contrôle exercé par
le PCC aurait été renforcé sur le secteur privé et les grandes entreprises, le
fonctionnement du régime chinois ne permettant pas à des entreprises de taille
internationale de se passer du soutien du gouvernement. Ce contrôle peut par
exemple s’exercer par la présence de cellules PCC dans l’entreprise, ou par un
nombre minimum de salariés inscrit au sein du PCC.
En outre, ByteDance est une
VIE (Variable Interest Entity) qui permettrait « à ces géants du
numérique d’accueillir des investissements étrangers tout en garantissant le
contrôle des autorités chinoises ». Ce statut permet donc aux fondateurs,
malgré leurs participations minoritaires au capital de l’entreprise, de contrôler
la société, s’inquiètent les sénateurs.
Il convient également de souligner
que Zhang Yiming, fondateur de ByteDance, et Lyang Rubo, cofondateur et PDG
depuis 2021, détiennent à eux deux 40% des parts du capital de la holding ByteDance.
Cependant, comme les droits de vote ne correspondent pas aux parts de chacun, la
commission d’enquête indique qu’elle « ne peut avoir la certitude que le réseau social est
contrôlé par ces deux personnes » et précise que 60% sont détenus
par des fonds de pension internationaux, principalement américains.
En 2021, le gouvernement chinois
a acheté 1% de participation de Beijing Douyin
Information Service Limited, anciennement
Beijing ByteDance Technology Co, filiale de ByteDance située à Pékin, ce
qui lui permet d’acquérir un siège sur les trois au conseil d’administration et
un droit de veto. « Les
principaux bénéficiaires effectifs de cette participation de 1 % sont
l’organisme de contrôle des participations de l’État, China Media Group, et la
Cyberspace Administration of China (l’autorité de régulation de l’internet
en Chine et versant public de la commission centrale du PCC pour la
cybersécurité et l’informatisation). » Le PDG affirme de son côté
que ce rachat était nécessaire « pour obtenir une licence
d'information en Chine pour plusieurs contenus basés en Chine, tels que Douyin
et Today's Headlines »
Les sénateurs ajoutent que quelques
mois après avoir démissionné, en janvier 2023, Zhang Yiming a vendu 98,8% de ses
parts de la filiale Douyin Co Ltd à Xiamen Xingchen Qidian Technology (XXQT), créée
20 jours avant la vente. Les deux noms qui figurent au titre d’actionnaires ne
correspondent toutefois, semble-t-il, à aucune personne existante. Par
ailleurs, XXQT aurait immédiatement cédé la totalité de ses parts en
nantissement à la filiale de ByteDance.
Le rapport du Sénat
rapporte qu’une enquête australienne sur le réseau social a identifié des
membres de ByteDance et Douyin qui jouent un rôle important au sein du PCC.
Wu Shugang, fonctionnaire
chinois devenu, après le rachat, membre du conseil de la Beijing Douyin
Information Service Limited, est aussi un membre de la Cyberspace
Administration China pré-citée. Le fonctionnaire est notamment connu pour avoir
déclaré dans un tweet publié sur son compte Weibo (équivalent de Twitter) personnel
: « Je n’ai qu'un souhait, celui de pouvoir un jour couper la tête de chien
des Chinois libéraux qui défendent les valeurs occidentales », ou encore :
« Que les traîtres chinois qui prêchent les soi-disant ‘droits de l'homme et la
liberté’ aillent en enfer ».
Ce rapport australien met en
avant que Wu Shugang a son mot à dire sur la stratégie commerciale, les plans
d'investissement, les fusions ou acquisitions, l’affectation des bénéfices et
le vote des trois principaux dirigeants du groupe ainsi que sur leurs
rémunérations, comme l'indique la charte de l’entreprise. Il a également le
pouvoir de contrôler le contenu des plateformes médiatiques de ByteDance en
Chine, Toutiao et Douyin, et le droit de nommer le « rédacteur en chef » du
groupe, qui exerce la censure sur les contenus.
Est également cité, dans l’enquête
australienne, Neil Shen, membre du conseil d’administration de ByteDance MTD, qui
représente le fonds d’investissement Sequoia China et a notamment été membre du
13e comité national de la conférence consultative politique du
peuple chinois, un forum qui mêle des officiels du parti et des membres des
élites.
Autre incohérence relevée par la commission d’enquête : alors que les représentants de Tik Tok se prévalent du fait que TikTok et Douyin sont « totalement séparés », dans leur réponse à l’une des questions du rapporteur, les représentants de l’application avaient précisé que « les équipes ‘produit’ et ’ingénierie’ situées dans le monde entier - notamment aux États-Unis, en Europe, à Singapour et en Chine - travaillent en continu à son développement et son évolution. » Pour quelles sociétés travaillent alors ces ingénieurs en Chine si il n’y a aucun lien entre Tik Tok et le pays ? se demandent donc les sénateurs.
D’après la commission d’enquête
du Sénat, des ingénieurs chinois travailleraient bel et bien sur l’algorithme.
Si TikTok indique que « Les produits et les algorithmes des deux
applications sont développés par deux équipes distinctes », l’imbrication
des deux algorithmes avait cependant été révélée par un article du New York
Times. Le journal avait en effet consulté un document interne qui avait
fuité ; le Sénat lui aussi a pu le consulter. Le document renverrait
notamment vers « un responsable de l’ingénierie dont la biographie
LinkedIn indique, selon l’article du New York Times, qu’il travaille à la fois
sur TikTok et sur Douyin. » Les
sénateurs soupçonnent ainsi que l’algorithme de TikTok ait été développé par le
laboratoire d’intelligence artificielle de ByteDance basé en Chine
Les principales opérations
techniques et de nombreux brevets sont déposés par ByteDance et le sont au nom
de Bytedance Chine « qui détient des centaines de brevets
technologiques inscrits à l’Office européen des brevets, plus de 1000 brevets
inscrits à l’Office des brevets des ÉtatsUnis3, des milliers à l’organisation
mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), produits essentiellement par
des ingénieurs chinois ». En revanche, TikTok aurait déposé seulement six
brevets auprès de l’office européen, six auprès de l’office américain et six
auprès de l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI).
Pour le Sénat, « cela met à mal le discours sur une prétendue
séparation étanche entre Tik Tok et Douyin ».
La commission d’enquête
pointe en outre que les représentants de TikTok ont refusé de dévoiler qui était
le détenteur de la propriété intellectuelle de l’algorithme de recommandation
car « ByteDance a conçu un système de détention des droits de propriété
intellectuelle sophistiqué et complexe, hautement sensible et confidentiel pour
l'entreprise ». Pourtant il aurait été facile, d’après le Sénat, de
prouver qu’il n’avait aucun lien avec Douyin ou la Chine s’il était développé
par TikTok ou par une entité non chinoise de ByteDance.
En prime, la porte-parole du
ministère du commerce chinois a déclaré lors d’une conférence de presse que si
la vente forcée de TikTok était avérée, la Chine ne donnerait en aucun cas son
accord car « la vente ou cession de TikTok implique l’exportation de technologies.
Et les procédures administratives d’octroi de licences doivent être effectuées
conformément aux lois et réglementations chinoises ». Si la vente de TikTok
a pour conséquence un transfert de technologies, « c’est bien que
TikTok fonctionne actuellement avec des technologies, notamment algorithmiques,
chinoises. » De plus, Marlène Masure, directrice générale des
opérations France, Benelux et Europe du Sud, a confirmé, lors de son audition
au Sénat, que TikTok travaillait bien avec des collaborateurs partout
dans le monde, même en Chine, ce qui contredit donc les explications
avancées par l’application.
Le Sénat conclut sur le fait que
TikTok a besoin des technologies, des brevets et des ingénieurs de la branche
de Pékin, obligés d’ailleurs de répondre aux ordres des autorités. Comme l’a
rappelé Claude Malhuret lors de la conférence de presse de présentation du
rapport, « le gouvernement chinois a le contrôle sur l’ensemble de la
société ».
Tina
Millet
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