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Yves Benhamou, Président de Chambre à la Cour d’appel de Douai, nous donne sa lecture de « Chronique d’une mort annoncée », un grand roman dans lequel Gabriel Garcia Marquez opère une étude magistrale d’un « crime d’honneur » et de la justice dans la société colombienne du milieu du vingtième siècle.

Prix Nobel de littérature en 1982, Gabriel Garcia Marquez, dans ses romans et ses articles de journaliste, a analysé, avec un regard pénétrant, la société sud-américaine et plus particulièrement la société colombienne.
Dans son chef d’œuvre, Cent ans de solitude, le grand écrivain colombien nous fournit, à travers l’évocation de ce microcosme que constitue le village imaginaire de Macondo, une représentation archétypique de l’Amérique latine. De sa prose lumineuse et inspirée, il évoque sur un siècle le destin de la lignée des Buendia, avec ses personnages emblématiques, à l’instar notamment d’Ursula Buendia, et du colonel Aureliano Buendia. Il rend compte de l’âme, des facettes multiformes et de l’histoire tumultueuse de la société colombienne.
Ayant la justice au cœur Gabriel Garcia Marquez s’assigne notamment pour mission de l’analyser sans complaisance, de même que les juges. Il stigmatise déjà dans Cent ans de solitude la procédure judiciaire expéditive et sommaire, utilisée par les maîtres du pouvoir. À l’occasion de leur conquête brutale de Macondo, leurs pratiques sont arbitraires contre leur ennemi, Arcadio Buendia, qui dirigeait jusqu’alors la ville. Le conseil de guerre, est réuni à la hâte. L’accusé n’a pas d’avocat et ne bénéficie nullement des garanties minimales consubstantielles aux droits de la défense. Cette procédure judiciaire inique se réduit à un interminable réquisitoire de l’accusation et conduit à une sentence écrite d’avance : la peine capitale. A l’issue des débats, dès l’aube, Arcadio Buendia qui témoigne dans ses derniers instants d’un réel courage, est fusillé contre le mur du cimetière par un peloton d’exécution [1].
Mais c’est incontestablement dans Chronique d’une mort annoncée, roman paru en 1981 [2] que Gabriel Garcia Marquez nous livre son analyse la plus fine et la plus lucide de la justice colombienne du milieu du vingtième siècle, puisque les faits ont lieu dans un village colombien en 1951. Cet ouvrage, écrit dans un style sobre, présente, selon l’auteur lui-même, « la structure d’un roman policier [3] ». Dans ce roman concis, Gabriel Garcia Marquez « radiographie » la société et ses préjugés, ainsi que la justice qui en est l’émanation. Il éclaire d’une lumière rasante et crue un modèle culturel archaïque, aux antipodes des impératifs d’une bonne justice.
Ce qui rend particulièrement émouvant ce roman et lui confère une grande force, c’est qu’il apparaît très largement inspiré de faits réels et que la victime de cette affaire criminelle dans la réalité était un grand ami de Gabriel Garcia Marquez. C’est du reste à cause de cet événement dramatique que l’auteur et sa famille se sont résolus à quitter la ville de Sucre en Colombie où le crime avait eu lieu [4].
Dès le début de l’ouvrage, sans qu’aucun suspense puisse être ménagé, nous savons que Santiago Nazar – un homme auquel le destin, jusqu’alors, a souri – va mourir. Succinctement, Gabriel Garcia Marquez écrit : « Le jour où il allait être abattu, Santiago Nazar s’était levé à cinq heures et demie du matin pour attendre le bateau sur lequel l’évêque arrivait [5] ».
L’intrigue se noue peu après un mariage. Dans un village qui n’est pas nommé, non loin de Rioacha, dans le nord de la Colombie au bord de la mer des Caraïbes, un homme riche et influent, Bayardo San Roman prend la résolution de se marier avec une très belle jeune femme, Angela Vicario. Après une joyeuse et fastueuse fête de mariage, dans la soirée, découvrant que son épouse n’est pas vierge, Bayardo San Roman la répudie en la reconduisant sur-le-champ chez sa mère. Angela Vicario est alors frappée très brutalement par sa mère et à la suite du questionnement insistant de ses frères, elle désigne Santiago Nazar comme étant l’homme qui a porté atteinte à sa virginité. Estimant que l’honneur de la famille a été gravement bafoué, les deux frères de la mariée, Pablo et Pedro Vicario prennent immédiatement la décision d’assassiner Santiago Nazar. Ils clament leur dessein meurtrier dans tout le village. Gabriel Garcia Marquez décrit avec maestria cette mécanique implacable qui conduira à l’assassinat de Santiago Nazar à coups de couteau. Dans une société où le code de l’honneur est très largement partagé, personne ne voudra ou ne pourra empêcher ce crime.
L’écrivain colombien à travers l’évocation du destin tragique de Santiago Nazar, dénonce le caractère omniprésent du « code de l’honneur » et montre même sa prévalence sur la justice et la vérité. Il révèle également que ce crime donne lieu à une justice imparfaite qui se situe aux antipodes des exigences d’un procès équitable.
Dans Chronique d’une mort annoncée Gabriel Garcia Marquez récuse de toutes les fibres de son être le code de l’honneur qui, au milieu du siècle dernier, irriguait l’ensemble de la société colombienne. Dans l’Amérique latine de l’époque, l’influence espagnole et la place prépondérante de l’Église avaient contribué à l’instauration d’une société patriarcale, machiste, paternaliste. Dans ce contexte de « domination masculine [6] » la notion de « code de l’honneur » a une importance capitale. Elle implique pour les hommes l’exigence de protéger l’honneur de la famille en s’appliquant à sauvegarder la pureté des femmes et tout particulièrement leur virginité avant le mariage. Que cette virginité soit mise à mal et c’est toute la famille dont l’honneur se trouve ainsi bafoué, souillé. La conception de l’honneur qui prévaut au sein de la société colombienne de l’époque implique dans ces cas-là, pour qu’il soit sauf, qu’une vengeance intervienne. C’est toute la société de l’époque qui partage de tels préjugés.
A rebours des exigences d’un État de droit, le code de l’honneur donne la priorité absolue à une solidarité clanique. Car le vocable d’honneur ne renvoie pas ici à des vertus élevées et notamment à l’exigence du respect scrupuleux de la dignité humaine et de la vie. Il se réfère uniquement à la défense implacable du clan et de la réputation de la famille. Et Gabriel Garcia Marquez constate que cette omniprésence du code de l’honneur fait l’objet d’un consensus dans la population. Cette conviction est partagée avec une force égale par les frères Vicario et l’ensemble des habitants du village.
Ainsi Gabriel Garcia Marquez écrit notamment comme s’il s’agissait d’une terrible épreuve de vérité : « bien des éléments semblaient prouver que les frères Vicario n’avaient rien fait de ce qu’il aurait fallu faire pour tuer Santiago Nazar sur-le-champ et avec discrétion ; au contraire, ils étaient allés, mais en vain, au-delà de l’imaginable pour que quelqu’un les empêche de tuer [7] ». Plus loin l’auteur note de manière évocatrice : « Jamais mort ne fut davantage annoncée [8] ».
Ainsi même si les frères Vicario dans le roman indiquent lors de leur périple de manière récurrente à de nombreux habitants du village, leur intention inébranlable de tuer Santiago Nazar, l’auteur nous incite à faire ce constat effroyable que personne ne fera échec à ce dessein criminel.
Mais Gabriel Garcia Marquez ne montre pas uniquement que ce code de l’honneur est omniprésent, il dénonce avec une plume féroce sa prévalence sur la justice et la vérité.
L’auteur tente de susciter l’indignation du lecteur en décrivant la prévalence du code de l’honneur sur la justice et la vérité. En effet, dans cette société patriarcale, la mort de Santiago Nazar semble légitime. Alors que le droit à la vie doit être considéré comme la valeur suprême, il est ici bafoué sans états d’âme au point que Santiago Nazar n’est pas la véritable victime aux yeux de beaucoup d’habitants du village.
On assiste à une très curieuse inversion des valeurs. Ainsi Gabriel Garcia Marquez écrit en évoquant la réaction des habitants du village, pour le moins paradoxale voire scandaleuse, consécutive au terrible crime perpétré par les frères Vicario :
« Pour la plupart des gens, il n’y avait eu qu’une victime : Bayardo San Roman. On supposait que les autres protagonistes de la tragédie avaient joué avec dignité et même avec une certaine grandeur le rôle privilégié que la vie leur avait réservé. Santiago Nazar avait expié l’outrage, les frères Vicario avaient prouvé leur condition d’hommes bien nés et la sœur abusée était rentrée en possession de son honneur [9] ».
Quant aux frères Vicario, lorsqu’après le crime, pour se constituer prisonniers, ils se rendent dans la maison du curé, ils ont avec l’ecclésiastique une conversation surprenante qui prouve qu’ils perçoivent leur acte meurtrier comme parfaitement légitime au regard de leur code de l’honneur :
« Nous l’avons tué sciemment, dit Pedro Vicario. Mais nous sommes innocents.
– Peut être devant Dieu dit le père Amador.
– Devant Dieu et devant les hommes, précisa Pablo Vicario. Il s’agissait d’une affaire d’honneur [10] ».
Gabriel Garcia Marquez précise qu’en réalité, ce qui rend encore plus effroyable cet assassinat, Santiago Nazar n’était pas, selon toute vraisemblance, l’homme qui avait commis les faits qu’on lui imputait à l’égard d’Angela Vicario : « deux ou trois détails […] ne furent jamais éclaircis : quand et comment avaient eu lieu le préjudice, et qui en était l’auteur véritable, car en fait nul n’avait cru à la culpabilité de Santiago Nazar. Ils appartenaient [Santiago Nazar et Angela Vicario] à deux mondes différents. Personne ne les avait vus ensemble et encore moins en tête à tête. Santiago Nazar était trop fier pour prêter attention à elle [11] ».
Dans le livre, l’auteur révèle aussi une justice imparfaite qui méconnaît les exigences d’un procès équitable. Elle n’apporte pas une réponse juste et appropriée au « crime d’honneur », notamment parce qu’au sein même de l’institution judiciaire des magistrats colombiens sont acquis aux préjugés prégnants afférents au « code de l’honneur ».
Le romancier colombien observe que la procédure d’instruction diligentée à la suite de cet assassinat comporte de nombreuses lacunes et n’est pas soucieuse de parvenir en toute impartialité à la manifestation pleine et entière de la vérité, tant s’agissant des faits que de la personnalité des frères Vicario.
Dès le début de la procédure d’information, l’autopsie de la victime est effectuée dans des conditions atypiques voire illégales. Au regard d’impératifs d’urgence, et en l’absence d’un médecin légiste, les constatations médicales ne sont pas réalisées par un spécialiste mais par le curé du village, le père Amador qui n’a pas qualité pour réaliser une telle mission. Gabriel Garcia Marquez écrit à ce sujet : « Le curé avait fait ses études de médecine et de chirurgie à Salamanque, mais il était entré au séminaire avant d’obtenir ses diplômes, et […] une autopsie faite par lui n’avait pas de valeur légale [12] ».
Par ailleurs Gabriel Garcia Marquez souligne l’étonnante indulgence dont témoigne le magistrat instructeur à l’égard des auteurs de l’homicide volontaire car celui-ci note dans le dossier d’instruction à propos des frères Vicario : « L’air borné mais bon caractère [13] ».
De plus le romancier colombien constate que le juge d’instruction est plus animé par sa passion de la littérature que par le souci de contribuer avec constance et efficacité à la manifestation de la vérité : « …il est évident que notre homme était dévoré par la fièvre de la littérature. Sans doute avait-il lu les classiques espagnols, et quelques auteurs latins, et il connaissait très bien Nietzsche, l’auteur à la mode chez les magistrats de son époque. […] L’énigme que le sort lui avait réservée le laissait si perplexe qu’en bien des occasions il s’était abandonné à des distractions lyriques contraires à la rigueur de son métier [14] ».
Gabriel Garcia Marquez explique, en faisant œuvre autant de journaliste que de romancier, que la culture du « code de l’honneur » en Colombie imprègne l’ensemble de la société. Ces préjugés sont donc également partagés par tous ceux qui concourent à l’œuvre de justice, c’est-à-dire les magistrats, les jurés, et les avocats.
Ainsi, de manière paradoxale, l’avocat de la partie civile, qui devrait avoir à cœur de défendre avec pugnacité la victime et de contribuer à ce que la Cour d’assises rende une décision à la mesure de la gravité du crime commis, témoigne d’empathie pour les auteurs de ce terrible assassinat. L’auteur écrit à ce sujet tout en remarquant l’étonnante brièveté de ce procès : « Au cours du procès qui ne dura que trois jours, l’avocat de la partie civile insista sur la faiblesse de l’accusation [15] ».
Et Gabriel Garcia Marquez insiste sur le verdict pour le moins surprenant en notant :
« L’avocat plaida la thèse de l’homicide en état de légitime défense de l’honneur, point de vue qui fut accepté par les jurés, et les jumeaux déclarèrent à la fin du procès qu’ils recommenceraient mille fois s’il fallait le refaire, et pour les mêmes raisons [16] ».
L’auteur est à l’évidence indigné par ce verdict d’acquittement. Invoquer la légitime défense suppose que la vie de celui qui s’en prévaut soit en danger, ce qui en l’espèce n’est absolument pas le cas. De plus Gabriel Garcia Marquez a la sereine conviction que la vie dans un État de droit doit être la valeur suprême. Il est également persuadé que par essence la justice n’existe qu’à compter du moment où l’État confisque aux particuliers le droit de faire justice eux-mêmes. Or, il constate qu’on se trouve en présence d’une parodie de justice lorsqu’on légitime « un crime d’honneur » – en l’occurrence un meurtre terrible avec préméditation –, en accordant une forme d’impunité ou d’immunité à ceux qui l’ont commis. Prévaut alors une notion archaïque de l’honneur qui ne fait aucun cas du respect de la vie humaine.
Pour conclure, avec talent, Gabriel Garcia Marquez, dans Chronique d’une mort annoncée, s’appuyant sur des faits réels dont il a été un témoin de premier plan, en tant qu’ami de la victime, dresse un réquisitoire impitoyable contre le « crime d’honneur » dans une société patriarcale. Il fustige le consensus plus que blâmable qui plaide en faveur de l’absolution de ce crime dans la société de l’époque. L’auteur témoigne de sa vive inquiétude quant à la prévalence d’un prétendu « code de l’honneur » sur la justice et la vérité. Il porte aussi des attaques à l’encontre d’une justice imparfaite qui finit par accorder une forme d’impunité en prononçant l’acquittement des auteurs d’un assassinat qu’aucun pseudo « code de l’honneur » ne peut justifier. Pour Gabriel Garcia Marquez, la légitimité de la justice dans un État de droit suppose qu’elle soit respectueuse de la dignité des personnes et du droit à la vie. C’est sans doute le plus beau des messages de ce roman.
Yves Benhamou
Président de Chambre à la Cour d’appel de Douai
Historien de la justice
[1] G. Garcia Marquez, Cent ans de solitude, Seuil, 1968, pp. 140-143.
[2] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, Le Livre de Poche, 1987.
[3] G. Garcia Marquez, Une odeur de goyave, coll Les Cahiers Rouges, éd. Grasset, 2025, p. 75.
[4] Voir à ce sujet la biographie de G. Martin, Gabriel Garcia Marquez – Une vie, Grasset, 2009, p. 441 et s.
[5] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 9.
[6] Je me réfère ici à l’ouvrage de référence de P. Bourdieu, La domination masculine, Coll Point, Seuil, 2014.
[7] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 52.
[8] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 53.
[9] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 83.
[10] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 51.
[11] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 89.
[12] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 75.
[13] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 20.
[14] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 97 et 98.
[15] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 98.
[16] G. Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, op.cit, p. 51.
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