CHRONIQUE. (94) Tribunal de Créteil : « Monsieur est insistant, elle sait que quelque chose risque de se passer »


mercredi 7 août 2024 à 16:3021 min

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La 12e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Créteil statue en comparution immédiate sur une affaire de violence de genre survenue la nuit, malheureusement trop banale.

Il est 5 heures du matin quand Mélissa* croise le chemin de son agresseur. De retour de son emploi de caissière qu'elle exerce de nuit, elle attend alors le bus. Ismaël, qui sort d'une nuit de fête, va alors l'aborder. Elle lui répond, tout en lui faisant comprendre qu'elle ne souhaite pas prolonger l'échange. Il commence alors à insister et, visiblement déçu, lui dit « d’arrêter de faire la meuf ».

C'est quand elle descend à l'arrêt de bus que tout bascule : le prévenu « la saisit par le cou, la serre très fort, et lui porte plusieurs coups au visage et à la tête », la traînant ensuite sur la chaussée. Celle-ci va en ressortir avec de multiples contusions faciales et une cervicalgie, mais aussi subir un important choc psychologique, constaté via un examen réalisé par l’unité médico-judiciaire. Il est reproché au prévenu d’avoir « exercé des violences », qui ont entraîné une « incapacité de travail inférieure ou égale à 8 jours, en l'espèce 3 jours ». De plus, il était « en état d'ivresse manifeste », ce qui n'arrange pas son cas.

Peu de temps après l’événement, rapporte le président du tribunal, un policier qui n'est pas en service passe en vélo près du lieu des faits. Il entend alors « des appels au secours, d'une femme en état de choc, qui pleurait, avec du sang sur le visage ». Son arrivée fait fuir Ismaël, celui-ci s'exclamant alors « qu'il n'y a rien », à l'adresse du policier. Lequel décide de suivre le prévenu, qui sera finalement interpellé par la police.

Melissa « reste traumatisée », et comme elle travaille toujours de nuit, elle doit désormais « faire en sorte de rester jusqu'au matin » ; prendre le bus de nuit lui est impossible. Elle a également des problèmes de sommeil et repense souvent à son agression.

Quand une juge assesseure l'interroge sur ce qui la pousse à être présente au procès, elle explique qu'il s'agit de « faits qui arrivent très souvent et qui ne sont pas forcément reconnus comme ils devraient l'êtreParce que manifestement, il était encore en liberté, alors qu'il avait déjà fait une autre victime auparavant », souligne Mélissa. Elle appelle à ce que « ces personnes soient enfermées et qu'elles aient la sentence qu'elles méritent ».

« Le black-out total »

Après l'intervention de la victime, la parole est donnée au prévenu. Celui-ci exprime son désarroi : il se dit « sincèrement, et vraiment, vraiment désolé de ce qui a pu arriver ». Constatant qu'il ne pourra « malheureusement pas revenir sur le passé », Ismaël plaide le « black-out total » sur la période des faits, comme il l’a déclaré en garde à vue. Après une journée de travail, il a accepté d'aller boire des verres avec des amis, mais il affirme « ne pas savoir comment il s'est retrouvé dans ce bus », alors qu'il voulait rentrer.

La voix chargée d'émotion, il raconte que ne se souvenant de rien, « lorsqu'il a eu connaissance de la déposition de la victime lors de la garde à vue », il n'a pas pu s'empêcher de pleurer, car « c'est inadmissible ». Il ajoute qu'il n'a « jamais été violent avec l'alcool » dans le passé. Le président du tribunal lui rappelle ses condamnations passées. L'une pour violences sur conjoint, et l'autre pour harcèlement et menace de mort sur conjoint. Des faits pour lesquels il avait été condamné à des peines mixtes, avec une partie ferme et une période de sursis probatoire.

Ismaël fait une distinction entre ces condamnations passées et les faits pour lesquels il comparaît, en évoquant son contexte familial. « Il n'y a pas vraiment plusieurs niveaux de violence : une violence, c'est une violence », recadre le président.

L'avocate de la partie civile va l’interroger plus particulièrement sur son rapport aux femmes. Ismaël répond qu'il n'a « aucune haine envers les femmes », et « qu'il comprend les femmes et a des sœurs ». Il fait part de sa honte, et « n'arrive pas à s'expliquer comment il a pu être dans cet état ». Il dit alors avoir peut-être croisé de mauvaises personnes. Celles-ci auraient « mélangé des choses dans son alcool, qui ont fait qu'il a été dans un black-out total », tente-t-il de justifier.

Un juge assesseur lui fait remarquer qu'il est responsable de sa consommation d'alcool, et « [qu']il ne faut pas tout mettre sur le dos de ses amis ». Ismaël déclare avoir consommé au total six bières, puis un flash de rhum, acheté au moment de quitter ses amis. Ce qui, souligne le juge, « peut faire des dégâts ».

Des conséquences psychologiques « extrêmement graves »

L'avocate de la plaignante estime que le témoignage de l'accusé concernant son black-out « est plutôt une circonstance aggravante », et en aucun cas « atténuante ». Elle évoque à nouveau le contexte des faits. Celui d'une jeune femme qui rentre « exténuée » d'un travail de nuit, et « qui a tout de même l'intelligence d'accepter de répondre », tout en refusant ses avances. Quand elle voit que « monsieur est insistant, elle sait que quelque chose risque de se passer ».

Elle décrit l’attente interminable à l’arrêt de bus, « les trois minutes les plus longues » de la vie de Melissa, l’agression « assez glaçant[e] » et « particulièrement grave ». Elle considère que le ministère public aurait pu faire le choix d'une poursuite pour tentative d'homicide.  La victime « a eu la chance, dans son malheur, de croiser la route du policier », faisant fuir le prévenu.

L’avocate insiste sur le retentissement psychologique, « de l'anxiété, et plein de sentiments mélangés en elle, de la colère, de la tristesse », mais aussi « de la culpabilité », ce qu'elle juge là aussi « extrêmement grave ». Melissa a depuis adapté ses trajets en fonction de ses peurs, tribut d’une lourde « charge mentale et émotionnelle ». Elle demande 5 000 euros « au titre des souffrances endurées, tant sur le plan moral que physique ».

Le prévenu étant en état de récidive, le procureur observe que ses condamnations passées n'ont « pas enrayé son comportement inquiétant », et donc que son « sursis probatoire n'a clairement pas été un succès ». Le tribunal suit les réquisitions du parquet et condamne Ismaël à trois ans d'emprisonnement, dont un an assorti de sursis probatoire, en plus de l'exécution d'un sursis de 6 mois mis à exécution. Le tout assorti de plusieurs obligations de soins en addictologie et psychologie. Il devra également indemniser la victime à hauteur de 3 000 euros.

*Les prénoms ont été changés

Etienne Antelme

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