En entreprise, les directions juridiques s'emparent progressivement « de sujets plus stratégiques et moins transactionnels »


jeudi 5 décembre 2024 à 16:145 min

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Pour être accompagnées dans cette transformation qui vise à améliorer l'organisation des entreprises, les DJ peuvent compter sur les legal ops. Mais ces précieux « bras droits » restent encore trop éloignés des comités de direction.

« L’importance des directions juridiques (DJ) ne fait que croître. De plus en plus d’activités sont prises sous leur aile, et on comprend leur volonté de prendre cette place de conseiller stratégique auprès de la direction. » C’est le constat dressé par Racha Saadat, senior product marketing specialist chez Wolters Kluwer – doyen des éditeurs de logiciels et de contenus juridiques et professionnels, à qui l’on doit easyQuorum et Legisway. Début novembre, la société organisait son grand rendez-vous annuel.

L'attente est visiblement partagée par les entreprises, comme l'affirme Philippe Mannent, legal operations officer (legal ops) et responsable de l’ensemble des services liés à la gestion des risques conformité et transformation des DJ : « On a constaté une forte attente de la direction générale et du comex à ce que la DJ sorte de son bastion d’expert, et endosse un vrai costume de transformation. », et ce, afin de structurer et rendre plus efficace l’organisation de l’entreprise en général. « Sans dire que cela devient un trait commun mais presque », la DJ et le secrétariat général sont liés.

Les chiffres l’attestent : selon la cartographie Legisway des directions juridiques, menée par Wolters Kluwer et publiée au début de l’automne 2024, trois directeurs juridiques sur quatre déclarent participer au comex/codir de leur organisation, contre deux sur trois en 2018.

Si l’ancienne avocate et legal ops manager externe, Delphine Bordier, s’est d’abord montrée sceptique face à ces chiffres, elle admet volontiers que des changements s’opèrent. « Les attentes sont très différentes aujourd’hui, et il ne faut pas oublier que le rôle même du juriste d’entreprise est assez récent dans l’histoire », souligne-t-elle. Rôle qui a d’ailleurs évolué au fil des années : cantonné à ses débuts au contentieux, le juriste se positionne actuellement dans l’entreprise avec « une valeur de stratège, estime Delphine Bordier. Il ne peut plus être simplement dans l’expertise juridique avec toutes les nouvelles missions », qui conduisent à rattacher ce métier non plus à la direction financière mais aux directions générales et au secrétariat général.

L’importance de rattacher les DJ aux directions d’entreprises…

Et cette nouvelle corde à l’arc juridique des DJ ne peut être que bénéfique, selon les dires des experts. Ces directions gagnent en effet en temps et en transparence, assure Delphine Bordier. 

Rattachée au directeur administratif et financier (DAF) lors d’une précédente mission, la legal ops s’est confrontée à un « vrai problème » : celui de ne pas être au centre des décisions. En tant que responsable juridique, et non directrice juridique, il lui était impossible d'accéder aux informations du comité de direction de manière simple. Elle s'est ainsi vue obligée d’avoir un contact « proche et transparent avec le DAF » pour que celui-ci lui fournisse les données nécessaires. « Difficile d’être au cœur des décisions stratégiques quand on n’a pas les informations », pointe la legal ops.

Philippe Mannent le martèle : « Ce n’est pas le tout d’avoir l’ambition de devenir business partner, de se transformer, il faut aussi être reconnu, c’est le regard des autres qui doit se transformer. Et au-delà du regard, leur façon d’interagir avec vous ». Une vraie transformation des DJ passerait par le fait d’envisager différemment leur rôle dans le cycle de vie d’un contrat, et de les faire intervenir sur des sujets plus stratégiques et moins transactionnels.

L’un des enjeux réside également dans le fait de réussir à sortir le juridique des DJ, facteur « essentiel pour leur transformation », insiste Philippe Mannent. Auquel cas elles seront « renvoyées dans leur rôle d’expertise dans la conduite des affaires », alors même « qu’une sorte de 180 degrés sur ce qu’étaient les habitudes et positionnements » des DJ est observé.

… et de fixer des indicateurs clés de performances

L’importance de fixer des indicateurs clés de performance (KPI) dans les DJ est également soulevée par les professionnels. Si aujourd’hui, les référents juridiques n’ont plus besoin d’affirmer leur raison d’être, selon Nicolas Sarraquigne, directeur commercial France & Belgique chez Wolters Kluwer, « ils ont du mal parfois à expliquer leur plus-value » qui peut se mesurer grâce à des indicateurs à ce jour « pas assez nombreux dans les DJ ».

D’après la cartographie Legisway, 65 % des DJ rapportent ne pas avoir fixé de KPI. « C’est un vrai problème », regrette le directeur commercial. Alors même que ces indicateurs sont de « puissants leviers, des accélérateurs qui magnifient les défauts ou livrent des bénéfices démultipliés », argue pour sa part Philippe Mannent.

Autant de changements qui font évoluer les façons de travailler des DJ qui, selon lui, doivent devenir « un facteur de changement pour l’ensemble de l’organisation », qui elle-même évolue du fait de la transformation des DJ.

Le legal ops comme « facilitateur » de la transformation des directions juridiques

Mais transformer les DJ pour leur permettre de s’emparer de nouvelles tâches n’en reste pas moins compliqué pour ceux qui les accompagnent et opèrent un management de transition. D’autant que la conduite du changement n’est pas toujours simple à appréhender. Racha Saasat tente d’en donner une définition simplifiée.

Concrètement, le change management est « un concept managérial normé avec des méthodologies, qui permet de passer d’un état “a” où l’on a identifié un problème, quelque chose à améliorer, à l’étape “b” où le problème est résolu. La conduite du changement, c’est tout ce qu’il y a au milieu. Ce sont les personnes que l’on va impliquer, les méthodologies que l’on va choisir, etc. »

Toutefois, pour y parvenir, il n’y a pas de « recette magique, même s’il y a des étapes et des pistes à avoir en tête ». L’une des étapes essentielles, selon Delphine Bordier qui entend « susciter l’engagement des équipes dans le changement », est celle de « faire son deuil », de savoir renoncer à quelque chose dans un premier temps pour avoir autre chose ensuite. Une étape qui n’est pas simple à faire comprendre dans les équipes. Il faut convaincre de l’intérêt de changer. « “Pourquoi avoir une nouvelle organisation, un nouveau process, un nouvel outil et de nouvelles méthodes de travail alors que tout fonctionne ?” Je l’entends tous les jours. Et tant qu’on ne parviendra pas à leur faire comprendre, on n’arrivera pas à embarquer les équipes, regrette-t-elle. On parle beaucoup de technologie, mais il y a aussi l’humain, et sans communication claire, on ne peut rien faire avec les équipes»

Philippe Mannent parle quant à lui d’« électrochoc » et insiste sur l’importance de basculer progressivement vers le legal ops, « car les changements attendus ne se font pas en un claquement de doigts ». « L’intérêt du legal ops est d’améliorer la gestion du service des DJ. Il travaille certes au sein de celles-ci, mais c’est un facilitateur des relations qui doivent exister entre la DJ et toute les autres parties prenantes de l’entreprise », abonde Delphine Bordier. Il peut également s’avérer un véritable « bras droit » pour le directeur juridique qui voit ses taches évoluer.

Et Nicolas Sarraquigne de conclure : « le change management est au cœur de chaque projet de transformation des DJ. Il ne faut pas en avoir peur ».

Allison Vaslin

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