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CHRONIQUE. Au tribunal de commerce de Bobigny, la majorité des procédures collectives ont lieu en chambre du conseil, c’est-à-dire à huis-clos. Mais les assignations lançant les procédures ont lieu en audience publique. Récit.
Vingt-deux
dossiers. Devant la salle 2 du tribunal de commerce de Bobigny, les affaires de
procédures collectives se multiplient. Jean-Pierre Lamothe, président de la
juridiction, théorise : « Dans cette
période post-Covid, beaucoup d’entreprises sont en difficulté, parce qu’elles
étaient déjà en train de mourir avant l’épidémie mais que les aides aux
entreprises les ont sauvées un temps, ou alors parce qu’elles n’arrivent pas à
rembourser les plans nationaux ou à faire face à la crise générale de
ralentissement économique. »
Pour
répondre à ce flot inédit de procédures, les lundi, mardi et mercredi matin
sont dédiés à ces demandes. Avant de pouvoir confirmer la procédure judiciaire,
le tribunal vérifie les dossiers assignés par les créanciers et statue sur
l'éventuelle et indispensable cessation de paiement. « Les audiences du jour sont ouvertes », confirme l’un des trois
juges de la 3e chambre, une pile de dossiers plus ou moins épais
posée devant lui.
À
lire aussi : (93) Rentrée du tribunal de commerce de Bobigny : « Nous ne
sommes pas un fossoyeur »
Demandeurs
et défendeurs se retrouvent sous l'œil des juges consulaires qui doivent
statuer sur la sauvegarde ou la fin d’entreprises. Jean-Pierre Lamothe souligne :
« Lorsqu’une société dépose le bilan, une
procédure judiciaire s’ouvre. La société passe sous la protection du tribunal.
» L’intérêt des créanciers est toujours présent dans la tête des magistrats
tout comme celui des entreprises. Le président du tribunal confirme : « La procédure collective représente, en
réalité, un avantage pour les entreprises. Nous sommes là pour les aider à
trouver des solutions durables à des problèmes ponctuels. » Pourtant, les
regards inquiets des propriétaires de SARL, SAS, EURL, ce matin-là, semblent
tous témoigner de la peur d’une sanction.
22 dossiers, 30 minutes
Gare
au tournis. Les dossiers défilent dans la salle claire mais surchauffée. Quinze
assignations et trois demandes de désignation de commissaires-priseurs sont
traitées en moins de trente minutes. Les entreprises doivent à la fois faire
face à des créanciers privés, généralement leurs fournisseurs, mais aussi à des
créanciers publics, les caisses sociales comme l'Urssaf et le Trésor public.
Ces Monsieur et Madame Tout-le-Monde sont rarement présents, seuls les avocats
des demandeurs se glissent à la barre.
Le
président de la chambre vérifie que tous les éléments sont bien présents pour
ouvrir les procédures. En tendant l’oreille, on peut entendre qu’il demande à
l’avocat à la barre s’il a l’extrait Kbis de l’entreprise automobile endettée.
Le conseil de la Scop Caisse régionale de Crédit agricole de Centre France,
créancier dans cette affaire, détaille : « Je
l’ajouterai au dossier, mais je confirme avoir essayé de joindre le gérant en
vain. » La plaidoirie s’arrête à ces quelques mots, avant de passer au
dossier suivant.
Même
situation pour l’affaire qui oppose une SAS de location de biens et une EURL
commerçante. L’avocate du demandeur confirme : « Selon l’huissier envoyé, l’adresse donnée par le propriétaire n’existe
pas. J’ai le retour du recommandé et la dénonciation écrite de l’huissier. »
Débiteurs et créanciers
Parfois,
les débiteurs disparaissent dans la nature. Mais, la juridiction doit s’assurer
que les créanciers aient essayé par tous les moyens de les contacter pour
lancer la procédure. Ce matin, pour deux dossiers, aucune des parties n’est
présente. Aucune date de renvoi n’est attribuée.
Une
avocate s’avance à son tour. Elle affirme que sa cliente, gérante d’une SAS, a
réglé la majorité des 6000 euros de part salariale demandée par les créanciers
en octobre et novembre, après une première tentative de conciliation entre les
deux parties. Le conseil demande donc : «
Un renvoi en audience publique à la fin du mois prochain pour que tous les
règlements soient faits et justifiés. » L’avocate de l'Urssaf plussoie et
ne montre aucune opposition. Le président de la chambre tranche en faveur de la
demande du débiteur : « D’ici là, la
procédure s’arrêtera si tout est réglé. » En l’absence de cessation de
paiements, c’est-à-dire si l’entreprise peut continuer à payer ses dettes, la
juridiction ferme la procédure en cours.
« Maître, êtes-vous
habilitée à accepter de si gros chèques ? »
Les
chiffres sont identiques pour le gérant d’un garage dans le 93. Celui-ci est
l’un des rares mis en cause à se présenter devant ses créanciers. Doudoune
encore sur le dos, il tend timidement un chèque de 5 000 euros à l’avocate de
l’Urssaf présente à sa droite. A la barre, l’avocate en charge du dossier
l’accepte sous l'œil amusé du juge : « Maître,
êtes-vous habilitée à accepter de si gros chèques ? » Celle qui porte la
robe noire répond sur le même ton : « Je
les prends toujours en photo de peur de les perdre en chemin ! » Pour
statuer sur les 1 000 euros de part ouvrière restante et la mise en place d’un
échéancier à moyen terme, l’affaire est renvoyée fin avril, en séance publique.
La
part salariale, autrement appelée part ouvrière, correspond à une partie des
salaires collectées par les entreprises sur les paies de leurs salariés. Or,
elle ne leur appartient pas. Cette retenue sur les salaires est différente de
la part patronale, due par l’entreprise. Jean-Pierre Lamothe précise : « Si cet argent n’est pas rendu par les
entreprises à l’Urssaf, elles peuvent être poursuivis au pénal. C’est la seule
partie des dettes qu’on ne peut ni étaler, ni effacer. Elle est aussi une
condition sine qua non à l’ouverture
d’une procédure collective. »
Dans
cette salle 2, l’étude des dossiers est brève. Pas le temps de préciser les
difficultés rencontrées par les gérants d’entreprise. « Cette partie-là, c’est de l’abattage », tempère le président de la
chambre.
Les
suivis personnalisés et précis sont réservés aux chambres de conseil. La grande
majorité des affaires du jour sont, d’ailleurs, renvoyées à ces audiences
spécifiques, vingt jours plus tard. En clair, après la constatation de la
cessation de paiement et de la mise en état du dossier, la 3e chambre
du tribunal de commerce de Bobigny ouvre une procédure collective. Tout le
passif des entreprises, y compris leurs dettes, sont gelés.
A
huis-clos, les responsables d’entreprise décortiqueront les moyens et manières
à mettre en œuvre. Ni les créanciers ni leurs concurrents n’auront accès à ces
informations. Puis, une période d’observation, pouvant aller jusqu’à 18 mois,
permettra d’évaluer la sauvegarde de l’entreprise, son redressement judiciaire
ou sa liquidation.
Pour
certains, les discussions avec les créanciers publics et privés auront lieu
avant même ces huis clos. Le propriétaire d’une société de sécurité privée, qui
s’avance, mal assuré, sans avoir présenté sa pièce d’identité au greffe, se
voit proposer une discussion par l’avocate de l’Urssaf. Pour d’autres, la
procédure collective ne sera examinée que la semaine prochaine. Faute de
convocation, le gérant d’une entreprise de taxi était persuadé d’avoir rendez-vous
aujourd’hui. Après vérification à l’aide de son SIRET, le greffier le rassure :
elle aura lieu mercredi prochain. « Même
endroit, même heure », simplifie le juge.
Marie-Agnès Laffougère
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