CHRONIQUE. (93) Tribunal de Bobigny : « J’ai des projets dans la vie, et c’est pas du trafic de stup’ »


lundi 22 juillet 2024 à 15:144 min

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Au tribunal judiciaire de Bobigny, les 17e et 18e chambre sont dédiées aux audiences de comparution immédiate. Dans la seconde, comparaissent uniquement des prévenus jugés pour des infractions à la législation sur les stupéfiants, comme le jeune Yoann, un échalas de 19 ans tout penaud qui s’est fait pincer en bas de sa cité à Saint-Denis.

Juste avant que Yoann n’entre dans le box (sur la droite de la salle), dans lequel une policière scrolle sur son smartphone, le tribunal a tenté de juger Zinedine, détenu, par visio-conférence, mais il s’est vite avéré que cela serait impossible. Pour des raisons légales, puisqu’il demandait le renvoi, et pour des raisons techniques, car le prévenu n’entendait rien.

Le président a parlé d’une voix forte en français, l’interprète s’est égosillée en arabe, puis la greffière impuissante a coupé la liaison. Il sera extrait pour être jugé en personne (un kilo d’ecstasy retrouvé à son domicile), et continue d’exécuter une autre peine en attendant.

« Vous voulez aller en détention ? »

Yoann, lui, entend très bien le président lorsqu’il lui demande (débit rapide, ton sec) : « Vous avez été jugé en mars dernier, pourquoi on vous retrouve ?

- C’est que je suis un gros consommateur, j’ai du cannabis sur moi et en bas de chez moi y’a toujours des gens qui demandent, je vais pas dire qu’on m’a forcé mais on m’a tendu la main.

- Mais vous n’étiez pas obligé.

- Mais je lui ai tendu un bout (voix plaintive).

- Les policiers écrivent qu’ils sont en surveillance cité Karl Marx lorsqu’ils voient un individu de type africain en position d’attente sur un point de deal (individu A, le prévenu), puis un individu B, de type caucasien à casque de moto noir. L’individu A regarde à droite et à gauche et ils partent vers un immeuble, puis l’individu B repart. Il est interpellé et reconnait être venu acheter des stup’. Vous étiez là pour vendre, Monsieur.

- Non, j’vous jure.

- Toujours est-il que vous avez vendu.

- Oui (l’air abattu).

- Vous voulez aller en détention ?

- Non.

- Ben, si. »

Le prévenu, qui s’occupe de ses petits frères et sœur avec sa mère, suit une formation d’installateur thermique. Le président déplore : « pourquoi vous n’étiez pas en formation ?

- Y’a eu un enlèvement proche de chez moi, je voulais pas sortir, j’avais peur.

- (Incrédule) Qui a été enlevé ?

- Un proche, un ami.

- Et il a été retrouvé ?

- Non.

- C’est grave. Et vous faisiez quoi ?

- Ben, on le cherchait. »

Récidive légale

Yoann a l’air pleinement conscient d’être dans la panade et sincèrement navré d’occuper ce box, mais au-delà de cette infraction d’une consternante banalité  et d’une gravité relative – Yoann présente un casier qui fait grimacer le juge. Une condamnation il y a un an à 18 mois de prison avec mandat de dépôt pour un vol avec violence, et la dernière le 18 mars à 6 mois de sursis probatoire, pour de la vente de stup’. « Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose ?

- Oui, j’ai des projets dans la vie, et c’est pas du trafic de stup’.

- Le vol avec violence c’était quoi ?

- Y’a eu un tabassage près de chez moi.

- Vous avez participé ?

- Oui (il baisse la tête). C’était y’a un an.

- Même si c’était y’a deux ans c’est grave. »

Avant de donner la parole à la procureure, le président mentionne que le juge d’application des peines (JAP) qui suit Yoann demande la révocation du sursis probatoire et une incarcération immédiate. La procureure ne perd pas de temps : « Monsieur, c’est une sale habitude qu’il a de vendre des stup’ et je vous demande d’y mettre fin. » Elle demande 10 mois de prison avec mandat de dépôt, et de faire droit à la demande du JAP.

La défense insiste sur le repentir de son client : « Il a honte, il sait qu’il déçoit et c’est pour cela qu’il n’a pas prévenu sa mère. Là il est un peu tétanisé parce qu’il sait qu’il a cette peine au-dessus de sa tête. C’est quelqu’un qui ne sait plus quoi faire pour s’en sortir, on n’a pas su lui proposer quelque chose pour sortir de la délinquance. »

Elle demande de ne pas l’envoyer en prison. Lui aussi, dans une dernière supplique, demande qu’on l’épargne, mais le président en retour de suspension lui annonce, comme s’il n’avait vraiment pas eu le choix : « Monsieur, ce sera 6 mois de prison avec mandat de dépôt », et une révocation du sursis à hauteur de 3 mois.

Julien Mucchielli

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