CHRONIQUE. (93) « J’suis morte » : à Bobigny, un viol glaçant correctionnalisé en agression sexuelle


lundi 19 août 2024 à 15:4826 min

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La jeune femme partie civile raconte une scène d’une grande violence, le prévenu prétend que la relation était consentie. De la confrontation de deux récits, le tribunal devra faire émerger une vérité judiciaire, compromis bancal mais nécessaire.

Le 21 novembre 2021, Anissa* a porté plainte pour un viol sous la menace d’une arme. Le 1er janvier 2023, la généralisation des cours criminelles départementales entre en vigueur. Celles-ci vont désengorger les cours d’assises et, promet le garde des Sceaux, permettre que les viols ne soient plus “correctionnalisés”, cest-à-dire quils seront désormais jugés comme les crimes quils sont et non pas requalifiés en délit dagression sexuelle, ce qui est délétère pour la victime et la société.

Mais à l’audience, celui qu’Anissa désigne comme son violeur est jugé pour agression sexuelle avec arme par la 14e chambre correctionnelle du tribunal de Bobigny, et non pas pour viol devant l’une de ces nouvelles juridictions criminelles composées de cinq magistrats.

Si Anissa a accepté que son viol soit jugé comme un simple délit, en quelques heures au lieu d’un jour ou deux - sans témoin ou expert à la barre - c’est par lassitude. Mais ce qu’elle décrit ce jour sous le regard des caméras de Canal + – principalement braquées sur l’avocate d’Anissa – n’est rien d’autre qu’un viol, dont la violence et les détails sordides sont lentement distillés par la présidente au souffle court, un mince filet de voix éraillé qui rend l’écoute plus pénible encore et le récit lugubre.

Stefan habite une grande colocation avec des compatriotes roumains exilés en France pour le travail. Au tribunal, il a 55 ans, un jean bleu clair et une veste en cuir noir, des cheveux en brosse et une petite moustache. A l’époque des faits, quand il ne travaille pas, Stefan passe beaucoup de temps au bar.

C’est un petit bistrot dans lequel Anissa a longtemps été serveuse. Comme aucun d’eux ne parle français (Anissa est algérienne), ils communiquent par grimaces et par bribes de mots. Ça ne les a pas empêchés de devenir amis. Anissa dira que Stefan était très gentil avec elle, jovial et généreux. Elle, jeune femme seule qui a fui son pays et une famille violente trouve un réconfort amical auprès de l’ouvrier.

Ce n’est pas exactement la version du prévenu, qui a dit et maintenu avoir des relations sexuelles tarifées avec Anissa. Ses colocataires ont tous confirmé qu’Anissa venait, surtout après que leur ami avait touché son salaire. Anissa restera ferme : si elle avait bien été travailleuse du sexe, c’était terminé, et Stefan n’a jamais été un client. Cette question pèsera sur les débats. La défense en fera son socle pour saper la crédibilité de la plaignante, tandis que la présidente n’aura de cesse de dire à Anissa qu’elle peut admettre que Stefan était son client, que ça ne change rien au fait qu’elle ait pu être violée ce soir du 21 novembre 2021, un viol dont la description est particulièrement choquante.

Elle hurlait, mais personne n’est venu

La présidente relate la version d’Anissa : ce jour-là Stefan l’appelle dans l’après-midi pour qu’elle le rejoigne à son domicile le soir-même, pour boire quelques verres avec des amis. Elle se présente : il est seul et très ivre. Il lui dit « sexe, sexe, faire l’amour avec toi ». Elle dit non, il l’enferme. Il s’empare d’un long couteau de cuisine qu’il pointe dans sa direction. Il lui tend un string qu’il lui intime d’enfiler, elle s’exécute. Il veut aussi qu’elle enlève ses vêtement, puis lui demande d’enfiler une cagoule. Il s’empare d’une autre cagoule pour l’étrangler.

S’en suit un long descriptif d’une scène très violente. En résumé, Stefan l’a violée de plusieurs manière, avec le sexe et avec les doigts. Tandis qu’il essayait de la pénétrer sous la menace d’un couteau (ivre, il avait une érection trop molle), elle hurlait pour avertir les colocataires, mais personne n’est venu. Aujourd’hui, un colocataire est dans le public : colosse tatoué, tête rasée, bouc, sourire jovial édenté qui à voix haute et distinctement, la traite de sale menteuse. Personne ne relève.

Finalement Anissa se libère, Stefan se calme. Elle appelle un VTC et se jette sur la banquette arrière, à moitié déshabillée. Le chauffeur témoignera plus tard de l’état de panique dans lequel il a découvert sa cliente ce soir-là.

« Ce n’était pas que pour le sexe »

Stefan dira que tout s’est passé « comme d’habitude » : il lui a demandé de venir pour coucher avec elle, elle est arrivée et il l’a payée. Ils ont d’abord parlé, car ils étaient « dans une routine, on papotait ensemble, ce n’était pas que pour le sexe », dit-il à travers son interprète. Ils ont débuté les préliminaires et tenté d’avoir une relation, mais « j’étais ivre, et dans ce cas-là je n’éjacule pas vite du tout ». Elle aurait alors dit qu’il serait temps que ça se finisse, encore cinq minutes, alors Stefan aurait saisi un couteau, l’aurait pointé sur elle et lui aurait dit : on va jusqu’au bout.

Trop ivre pour se souvenir de tout, Stefan réfute néanmoins cette version qu’il a servie au juge au début de l’enquête, lorsqu’il était en détention provisoire – il comparaît libre à l’audience. Mais il n’est pas en mesure de dire à quel moment il s’est emparé d’un couteau. Ce qu’il sait c’est qu’il a longtemps essayé de « finir » et qu’il a essayé de nombreuses manières différentes. Elle disait qu’elle était terrorisée et qu’elle souffrait car il était violent, et qu’elle essayait de partir. Stefan n’a pas de souvenir précis sur ce point.

Il ne doute pas en revanche de l’intention bienveillante et ludique qui l’animait, car il n’a pris ce couteau que pour jouer, il en est certain, et certainement pas pour la contraindre à un acte sexuel. La présidente lui demande : « Avez-vous menacé avec un couteau ?

- Non c’était un jeu.

- Alors, pourquoi pleurait-elle ?

- Aujourdhui je me rends compte que c’était une erreur et quelle a dû avoir peur, si elle pleurait.

- Quest-ce qui était une erreur ?

- Jaurais pas dû faire ce que jai fait. Jai pris le couteau à un moment et pour moi elle avait rigolé, mais aujourd’hui, je regrette davoir fait ce geste. 

- Madame dit que vous la menaciez pendant qu’elle vous faisait une fellation.

- J’avais le couteau dans ma main, peut-être qu’elle a dû prendre ça pour une menace.

- Pendant vos rapports sexuels ?

- C’est possible, j’étais ivre je ne me rappelle pas vraiment.

- À quoi peut servir un couteau pendant une relation sexuelle ?

- Même moi je me pose la question, c’est pour ça que dans ma tête c’était un jeu.

- Qu’est-ce qu’une femme peut penser si au cours d’une relation l’homme brandit un couteau ?

- Je vous jure que dans ma tête c’était un jeu, quand j’ai vu qu’elle rigolait pas j’ai jeté le couteau et j’ai essayé de la consoler. » Il répète : « Quand j’ai compris qu’elle avait des larmes j’ai jeté le couteau je lui ai pris la main, je lui ai fait des bisous sur la main, je me suis senti très mal car je l’aimais. » Il semble être ému.

« Manifestations psychotraumatiques intenses »

La jeune femme de 29 ans quant à elle semble au bord de l’effondrement. Elle est physiquement soutenue par l’interprète et s’assoit régulièrement, fatiguée par un diabète de type 1 dont elle est atteinte de naissance, épuisée par les cachets. Pendant ce temps-là, de son filet de voix éraillé, la présidente continue à dérouler toutes les auditions de l’instruction, à relever toutes les incohérences des deux récits.

L’unité médico-judiciaire a accordé 10 jours d’ITT à Anissa. Outre plusieurs ecchymoses, ils ont noté un « état second et un discours diffluent », signes d’un état de choc. Examinée le 7 janvier 2022 par un psychologue, elle présente : angoisse, fatigue extrême, un visage triste et de nombreux pleurs pendant l’entretien, ainsi que des troubles du sommeil et un envahissement du champ de conscience par les faits. Lequel a entrainé un sentiment de peur, de regret et d’incompréhension. Il est écrit : « Manifestations psychotraumatiques intenses en lien avec les faits. »

Ce trauma s’ajoute aux autres : ses frères la frappaient, ses parents se frappaient entre eux. Son oncle l’a violée. Elle l’a dénoncé et personne ne l’a soutenue. « Il disait qu’il s’amusait avec moi », indique-t-elle, et ça allait à tout le monde. Elle aurait été surnommée « la honte de la famille ». Elle est partie dès qu’elle a pu. Elle s’est prostituée et a aimé cette vie de liberté totale.

Aujourd’hui, elle a peur de son ombre, vit dans un squat et prend du Lyrica – un antiépileptique qui procure une défonce proche de celle des opiacés. Son regard est celui d’une femme triste qui prend beaucoup de médicaments. Elle regarde son avocate demander au prévenu : « Vous avez l’habitude d’avoir ce genre de jeux sexuels avec des couteaux de 30 centimètres ? Comment ça se fait qu’on retrouve des ecchymoses ? Comment vous expliquez l’état de choc ? Quel est son but d’inventer cette histoire ? » Stefan répond « non » ou « je ne sais pas ».

Pendant ce temps-là, le procureur fait des maths : « Comment expliquer que vous ayez pu avoir 10 relations sexuelles tarifées en moins de 20 jours en gagnant 1500 euros par mois, alors que vous la payiez 100 à 150 euros par rapport ? » Il tente de le coincer : « Si vous ne parliez pas la même langue, comment lui faisiez-vous comprendre que vous souhaitez une relation ? » Stefan dit que c’était évident. Tout le monde secoue la tête sauf le procureur qui se frotte le menton, sceptique.

Une assesseure demande à la partie civile : « Vous avez crié ? Est-ce quil comprend que vous nêtes pas daccord ? » Anissa répète ce qu’elle a dit. Ses larmes n’arrêtent plus de couler sur ses joues, ses paroles deviennent inaudibles, l’interprète lui tend un mouchoir. Dernière question : « Comment vous allez aujourd’hui ?

- Jsuis morte. »

Trois ans requis, dont un an ferme

Les caméras tournent, l’avocate d’Anissa soigne son entrée. Politique, elle rappelle toutes les statistiques effarantes sur les violences sexuelles infligées aux femmes. Elle souligne la constance dans les déclarations de sa cliente, et son traumatisme réel, palpable, établi. « Et si c’est faux, si c’est une comédienne, quel en est le motif ? Les dommages et intérêts obtenus devant le tribunal correctionnel ? » Elle dit que sa cliente a accepté la correctionnalisation pour être jugée par des juristes et ne pas avoir à affronter un jury populaire. Elle évalue son préjudice à un peu plus de 21 000 euros au total.

Le procureur déplore que durant cette audience, « on a plus reculé qu’avancé ». En réalité, ça n’a servi à rien. Ce fut la confrontation de deux récits, dont le procureur prélève l’essentiel pour forger son réquisitoire : le couteau, l’acte sexuel, l’état de choc, les ecchymoses, le traumatisme subséquent. Il demande 3 ans de prison dont 2 ans avec sursis et son inscription au fichier des auteurs d’infractions sexuelles.

L’avocate du prévenu était certes silencieuse, mais on la voyait pester et on se doutait qu’elle ne serait pas dans la connivence. Elle dit d’abord que son client a honte, puis que la plaignante, qui « décrit une scène de viol d’une extrême violence, est prise dans ce tourbillon judiciaire, prise dans son mensonge, et elle en rajoute pour que cette scène paraisse plus impressionnante ». Anissa n’est plus dans la salle.

« Madame n’est pas venue voir son ami, votre tribunal ne va pas se laisser emporter par ces mensonges, poursuit la défense. Il est clair que madame est une professionnelle du sexe. » Elle aurait vu que monsieur était amoureux d’elle et qu’il pourrait devenir la vache à lait. L’avocate affirme même que les rapports sexuels réguliers vont basculer dans des rapports sadomasochistes. Pourquoi ? Ce serait plus rentable pour la plaignante, croit savoir la défense, sans que rien dans le dossier ne l’accrédite.

Elle va jusqu’à inventer une version que même son client n’a pas énoncé : « Peut-être qu’elle en avait marre, elle a commencé à dire qu’elle allait partir, et il s’est dit “comme d’habitude, je vais prendre le couteau en mode sado-maso et je vais pouvoir éjaculer”. Je pense qu’elle a tout simplement eu peur quand il a sorti le couteau. » Elle demande la relaxe de Stefan au bénéfice du doute. Les caméras s’éteignent, l’audience est levée, la décision est mise en délibéré.

Le 14 juin, le tribunal déclare le prévenu coupable et le condamne à 18 mois de prison dont 10 mois assortis d’un sursis probatoire comprenant l’interdiction d’entrer en contact avec la victime, de paraître à son domicile et de détenir une arme.

*Le prénom de la victime a été changé

Julien Mucchielli

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