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Le président sud-coréen a surpris la population en décrétant la loi martiale, dans la soirée du 3 décembre 2024, provoquant un véritable électrochoc dans le pays. Sous la pression d’une opposition parlementaire déterminée, cette mesure controversée a été révoquée en l’espace de quelques heures. Une procédure de destitution à l'encontre de Yoon Suk-yeol sera examinée samedi soir. Zoom sur l’une des plus graves atteintes à la démocratie sud-coréenne depuis près de 40 ans.
« C’est une honte totale
». Pour la première fois depuis le coup d’État du 17 mai 1980, la loi martiale
a été proclamée en Corée du Sud, mardi soir aux alentours de 22h (14h à Paris),
par le président Yoon Suk-yeol, provoquant une onde de choc dans tout le pays.
Un coup de tonnerre qui a
suscité l’indignation générale, jusqu’en France. « Je trouve cela écœurant
que le dirigeant de notre pays puisse réduire à néant les efforts individuels
des citoyens », témoigne Kim Dayeong, étudiante coréenne.
Juste après l’annonce et en
l’espace de quelques heures, des manifestations ont éclaté devant le Parlement,
à Seoul, pour dénoncer cette mesure autoritaire. Malgré la présence dissuasive
de l’armée, une majorité de députés, 190 exactement sur les 300 élus, ont réussi
à braver l’interdiction d’accès à l’Assemblée dans le but de voter la levée de
la loi martiale, contraignant le président Yoon à s’y conformer conformément à
la constitution sud-coréenne.
À la suite de quoi les six
partis d’opposition ont déposé, mercredi, une motion de destitution, accusant
Yoon Suk-yeol d’avoir « gravement violé la Constitution et la loi ».
Cette motion sera soumise au vote samedi, en fin de journée en Corée, soit en
fin de matinée en France.
Mais comment le pays en
est-il arrivé à une telle extrémité ? Lors de son intervention à la télévision sur
YTN, la première chaîne d’information du pays, le président Yoon Suk-yeol a
justifié la proclamation de la loi martiale en affirmant son intention de « protéger
la République de Corée libre de la menace des forces communistes
nord-coréennes, d’éradiquer les forces antiétatiques pro-nord-coréennes qui
pillent la liberté et le bonheur de notre peuple, et de défendre l’ordre
constitutionnel libre ».
Il en a également profité
pour accuser l’opposition, majoritaire au Parlement depuis l’élection de 2022, où Yoon avait remporté la présidence
avec seulement un peu plus de 200 000 voix d’écart sur Lee Jae-myung, de
constituer « un refuge pour les criminels, un repaire de la dictature
législative cherchant à paralyser les systèmes judiciaire et administratif et à
renverser notre ordre démocratique libéral ».
« Il a aussi des
casseroles personnelles »
Pourtant, d’autres raisons
peuvent expliquer le choix de prendre une décision si lourde de sens, selon
Benjamin Joinau, chercheur et conseiller des Français de l’étranger basés à
Séoul. « Certes, il est en cohabitation, et en Corée, on est probablement
moins habitué à ce phénomène politique qu’en France. Il est obligé de gouverner
de manière autoritaire, comme il l’a fait lors de la crise des médecins. Mais
il a aussi des casseroles personnelles, sa femme en particulier »,
explique-t-il.
En effet, Kim Keon-hee,
première dame de Corée du Sud, est suspectée de fraude et de manipulation
boursière en 2020, une affaire qui aurait permis à des participants d’empocher
l’équivalent de 58 millions d'euros. Cette situation a conduit, en décembre 2023,
l'opposition démocrate à voter au Parlement en faveur du lancement d'une
enquête spéciale indépendante à son encontre. Une initiative que son mari a
tenté d’étouffer en octobre en usant de son droit de veto.
Mais ce n’est pas tout : Kim
Keon-hee est également accusée de corruption, notamment pour avoir accepté des
sacs à main de luxe, dont un de la marque Dior d'une valeur de 3 millions de
wons (environ 2 000 euros), soit trois fois la limite autorisée d’un million de
wons. Ce cadeau violerait ainsi la loi anti-corruption en vigueur, une affaire qui
lui a valu le surnom ironique de « Marie-Antoinette » en Corée du Sud.
Ces scandales ont fortement entaché la réputation de Yoon Suk-yeol et fragilisé sa position. « D’autant plus qu’une discussion sur l’ouverture d’une enquête spéciale concernant son épouse était prévue à l’Assemblée », explique le chercheur. Cette discussion est d’ailleurs maintenue pour samedi soir, parallèlement au vote sur la motion de destitution visant le président.
« Il est donc plausible qu’il
ait tenté de détourner l’attention de ses propres problèmes par ce coup de
force », analyse Benjamin Joinau. « Mais Yoon faisait déjà face à des
difficultés majeures, tant sur le plan personnel que politique. Privé de
majorité parlementaire, il a vu son projet de budget rejeté, ce qui semble
l’avoir profondément contrarié ».
Les souvenirs du passé
ressurgissent
Derrière ce que l’on peut qualifier de coup d’État raté se dessine une autre réalité : celle d’un pays qui lutte pour préserver sa démocratie après une histoire politique mouvementée. « Si l’on regarde sur le moyen-long terme, il faut rappeler les régimes autoritaires qui se sont succédé en Corée du Sud, depuis la libération par les Alliés en 1945 jusqu’en 1993, date de la première élection démocratique d’un président au suffrage universel », rappelle le chercheur. Ce traumatisme est encore présent dans l’esprit des Sud-Coréens.
« Ce qui s’est
passé réveille des fantômes de cette triste période dictatoriale, notamment
sous le président général Park Chung-hee. Cependant, il faut aussi replacer les
événements dans un contexte actuel, qui n’est pas propre à la Corée. On observe
des situations similaires dans d’autres pays comme la Russie, le Brésil sous
Bolsonaro, ou même la France d’Emmanuel Macron, où les présidents se retrouvent
de plus en plus isolés dans l’exercice du pouvoir » nuance Benjamin
Joinau.
Le chercheur insiste toutefois sur l’importance de ne pas réduire cet épisode à un simple retour au passé : « Évidemment, on pourrait dire que ce qui s’est passé est tiré de l’histoire de Park Chung-hee, mais cela reviendrait à ignorer les 40 ans de démocratisation que le pays a connus depuis ».
Pour lui, la réaction
collective face à cette crise témoigne de la solidité démocratique du pays : « Il
suffit de voir la réaction des citoyens, des députés, et même, dans une
certaine mesure, de la police et de l’armée. Le processus démocratique s’est
profondément enraciné en Corée du Sud. C’est une démocratie fonctionnelle qui,
d’ailleurs, a déjà destitué l’un de ses présidents, Park Geun-hye, la fille du
général Park, après un procès. Ce serait donc exagéré de parler d’une
résurgence du passé ».
Un choc considérable pour tous
les citoyens, qui dénoncent fermement la décision du président Yoon d’instaurer
la loi martiale. « En Corée, mes proches sont choqués et déçus par ce choix
qui ressemblait à une décision enfantine », rapporte Kim Dayeong. L’étudiante
ajoute que «cette décision a ébranlé les fondements de l’État et a eu des
répercussions internationales considérables. Nous, les citoyens, souhaitons
tenir les dirigeants responsables de cette crise et espérons qu’une telle
situation ne se reproduira jamais ».
Un avis que partage Benjamin
Joinau, qui vit en Corée du Sud depuis 30 ans : « Je trouve que c’est
absolument indécent que l’on puisse assister à un processus qui s’apparente clairement
à un coup d’État, mais que les médias en France appellent un coup de force. Ce
qui est encore plus grave, c’est l’attitude du président, qui ne s’est toujours
pas excusé, malgré l’instauration de la loi martiale qui est clairement
anticonstitutionnel et illégal dans son processus ».
Selon le chercheur, cet
événement survient à un moment où la Corée du Sud a le « vent en poupe »,
notamment grâce à son influence culturelle mondiale, « la Hallyu »,
portée par la K-Pop, mais aussi par l’image d’un pays très sûr et développé
qu’elle renvoie à l’international. « Tout à coup, le rideau se déchire et
apparaît quelque chose que les jeunes générations ne connaissaient pas bien :
ce passé autoritaire, que l’on retrouve au Nord, mais qui est également lié à
tout ce qui dysfonctionne dans la société sud-coréenne, profondément
hiérarchisée et patriarcale » observe le conseiller des Français de
l’étranger basé à Séoul.
Seulement
huit voix pour faire tomber le président Yoon
« Il n’y a pas eu assez de
contre-pouvoirs autour du président pour éviter cette décision, qui s’apparente
à un suicide politique et un échec dans sa mise en œuvre. Cela ne pouvait pas
réussir, c’était mal préparé, s’il voulait vraiment faire passer sa loi
martiale il aurait dû le faire un week-end quand les députes ne sont pas sur
Séoul », affirme Benjamin Joinau, qui s’interroge sur les nombreux
problèmes de gouvernance auxquels la Corée du Sud est confrontée aujourd’hui.
« La Corée, c’est le pays
avec le plus haut taux de suicide au monde, le plus bas taux de natalité. Il y
a un véritable mal-être coréen, et tout cela est masqué par les images lisses
et séduisantes de la K-Pop et de la Hallyu ». Selon le chercheur, cette
décision « surréaliste » illustre « la verticalité d’un
pouvoir qui peine à être véritablement démocratique et participatif ».
C’est surtout autour de Yoon,
relativement isolé, que se serait jouée la prise de décision. « Il semble
qu’il se coupe énormément de ses conseillers, ce qui le pousse à prendre des
décisions de plus en plus déconnectées de la réalité », analyse Benjamin
Joinau. Le ministre de la Défense, désormais démissionnaire à la suite de son
rôle dans la tentative ratée du président sud-coréen, aurait d’ailleurs été à
l’origine de l’idée d’imposer la loi martiale. « Je regrette profondément et
j'assume l'entière responsabilité de la confusion et de la préoccupation
causées au public par la loi martiale », a déclaré ce dernier peu après les
évènements.
L’ancien procureur général de Corée du Sud aurait-il profondément sous-estimé son peuple ? « Le président Yoon n’a pas compris le pays qu’il dirige. Les Coréens sont constamment en train de manifester et de se mobiliser ; ils ont parfaitement intégré le fonctionnement de la démocratie. Imaginer que la loi martiale puisse être acceptée passivement était une absurdité totale. C’est incompréhensible », affirme Benjamin Joinau.
Sur le plan international, Yoon Suk-yeol aurait
également fait la même erreur, ne s’inquiétant pas de l’influence des
puissances étrangères, « il est probable que les États-Unis, qui
maintiennent plusieurs bases militaires dans le pays, aient exercé une pression
décisive pour contraindre le président à lever la loi martiale ».
Dans tous les cas, il faudra
attendre samedi pour avoir le fin mot de l’histoire, car le président Yoon ne
compte pas partir si facilement, espérant toujours se maintenir au pouvoir . « Il
ne regrette pas d’avoir fait cette proposition, et le parti qu’il représente,
qui s’était initialement dissocié de lui, a finalement annoncé soutenir un
mouvement contre la motion de destitution. Le décompte n’est pas très favorable
à cette tournure. Et si cela se produit, il faudra s’attendre à des
manifestations civiles très virulentes jusqu’à ce que le président se retire
», conclut le chercheur.
Néanmoins, un retournement de
situation est intervenu vendredi, lorsque Han Dong-hoon, leader du Parti du
pouvoir au peuple (PPP), a annoncé lui retirer son soutien, exprimant ses
craintes face à un éventuel nouveau coup de force de Yoon Suk-yeol, surtout que
le président a disparu de l’espace public depuis mercredi matin. Son avenir
politique repose désormais sur un fil. Il ne manque que huit voix en plus de
celle de l’opposition pour le faire tomber.
Romain Tardino
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