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Lors de l'audience solennelle de rentrée du 31 janvier, la première présidente Danielle Churlet-Caillet a souligné les nombreux défis qui attendent la juridiction pour cette année récemment entamée. Parmi eux : la lutte contre les violences intrafamiliales, l'intégration de l'intelligence artificielle et la promotion de la résolution amiable des conflits.
« 2024 a été une année
sombre. » D’entrée, le ton est donné par la première présidente de la cour
d’appel de Colmar, Danielle Churlet-Caillet, vendredi 31 janvier. Incarville,
le 14 mai. La Nouvelle-Calédonie, en proie aux émeutes et au deuil de ses
gendarmes tombés. Mayotte, ravagée par le cyclone Chido. Une énumération
glaçante, symbole d’une année marquée par la violence.
C’est dans une salle plus
modeste que la traditionnelle aula que s’est tenue cette audience solennelle de
rentrée, « situation budgétaire oblige ». Pas de faste, mais un
rendez-vous incontournable pour dresser le bilan d’une année judiciaire dense.
Car 2024 n’a pas été qu’une succession de crises. L’année passée a aussi été le
théâtre d’événements majeurs, « entre les Jeux olympiques et para
olympiques et le milliard de regards tournés sur la France », mais aussi des
procès retentissants. Celui des attentats de Nice, mais aussi celui de
l’attentat de Strasbourg, « qui a ravivé de douloureux souvenirs au
sein de ce territoire », ou encore le procès « des viols de Mazan qui a
créé un choc international sur l’inscription culturelle du sexisme qu’il nous
faut éradiquer en tout point du territoire ».
Cette audience a aussi représenté
l’occasion d’annoncer un changement important : l’arrivée imminente du nouveau
procureur général. Depuis décembre, le poste est vacant après le départ d’Éric
Lallement pour l’Inspection générale de la Justice, après sept années de
service – le maximum autorisé. Son successeur, Christophe Rode, jusqu’ici
procureur à Bourg-en-Bresse, prendra bientôt ses fonctions. En attendant,
l’intérim est assuré par Philippe Vannier, avocat général de la cour, qui n’a
pas manqué pas de souligner l’un des grands défis actuels : la crise de
confiance envers la justice.
« La dérision et
l’irrespect, quand ce n’est pas l’invective et la menace, minent l’autorité des
institutions publiques. Dans ce contexte, la justice doit regagner la confiance
de nos concitoyens », a-t-il martelé. Un rappel nécessaire, « dans
un climat où la dérision et l’irrespect, quand ce n’est pas l’invective et la
menace minent l’autorité des institutions publiques ».
Affaires criminelles : «
Nous risquons d’aller dans le mur »
Premier à esquisser les
contours du bilan annuel, comme le veut la tradition, Philippe Vannier a mis en
lumière plusieurs points, à commencer par la question des délais de traitement
des dossiers. « Alors que les lenteurs de la justice sont souvent pointées
du doigt médiatique », il a souligné qu’à Colmar, « les délais de
traitement des affaires par nos formations correctionnelles, s’ils pourraient
être encore raccourcis, demeurent très inférieurs aux moyennes nationales en la
matière et sont en voie de réduction. C’est ainsi que le délai d’écoulement
moyen des stocks d’affaires a été de 10,8 mois en 2024, alors qu’il était de
11,2 mois en 2023 et 12,2 mois en 2022 ». Un léger mieux, donc, dans un
paysage judiciaire souvent critiqué pour sa lenteur.
Mais cette dynamique positive ne s’étend pas à toutes les juridictions. Sur le volet criminel, l’inquiétude grandit. « Nous risquons d’aller dans le mur », a averti l’avocat général. Le constat est sans appel : à l’image de ce qui se joue à l’échelle nationale, « la croissance constante du nombre des affaires renvoyées aux cours d’assises et aux cours criminelles départementales des deux départements du Rhin, augmenté d’un nombre croissant d’appels en la matière, est en train d’engorger les juridictions et d’entraîner un allongement des délais de jugement préjudiciable aux victimes et dangereux pour l’ordre public en ce qu’il emporte un risque de remise en liberté de certains accusés ».
Les chiffres parlent
d’eux-mêmes. Dans le Bas-Rhin, malgré une hausse du nombre de dossiers traités,
38 affaires restaient en attente de jugement au 31 décembre 2024, soit une
augmentation de 65 % par rapport à l’année précédente – l’équivalent d’une
année de travail pour la juridiction. Dans le Haut-Rhin, la situation est un
peu moins alarmante, avec 33 affaires en suspens. Un chiffre qui ne doit son
relatif maintien qu’à l’ajout de deux sessions supplémentaires, ayant poussé la
cour à ses limites maximales de jugement.
Une situation que
l’Inspection générale de la Justice avait déjà relevée dans son rapport de mars
2024, pointant notamment deux facteurs explicatifs : « l’augmentation du
nombre des affaires de viols soumises à la justice – suite heureuse du
mouvement de libération de la parole des victimes – et les conséquences de la
création des cours criminelles départementales et des modalités de mise en
œuvre de cette réforme ».
1 558 décisions
correctionnelles portant sur des VIF
Philippe Vannier en a profité
pour dresser la liste des autres défis qui attendent la juridiction. Le premier
est d’ordre organisationnel, avec la montée en puissance de la procédure pénale
numérique. « Un défi organisationnel tout d’abord avec la généralisation de
la procédure pénale numérique et son déploiement à la cour d’appel : nous n’en
sommes pas encore “au zéro papier” constituant l’objectif, mais magistrats et
fonctionnaires vont devoir se former, appréhender des logiques de traitement
différentes, s’adapter à l’utilisation de nouveaux outils. »
La lutte contre le
narcotrafic s’impose comme un autre combat majeur, l’Alsace étant une région
particulièrement exposée du fait de sa proximité avec l’Allemagne et la Suisse.
« Cette délinquance tentaculaire et multi-facettes » n’épargne pas le
territoire, et plusieurs signaux l’attestent, a déploré Philippe Vannier : « L’importance
des saisies de drogue réalisées sur le ressort (qui s’élèvent à des centaines
de kilos en ce qui concerne cannabis et cocaïne) et la multiplication de faits
de violences graves, le plus souvent commises avec arme, et rattachées à des
conflits liés au trafic. »
Autre enjeu de taille :
l’action publique, qui s’inscrit dans les priorités nationales de politique
pénale. Parmi elles, la lutte contre les violences intrafamiliales reste une
priorité absolue. « Nous devrons continuer à lutter avec détermination
contre les violences intra-familiales et notamment conjugales », a insisté
le procureur par intérim, chiffres à l’appui. « En 2024, dans le ressort de
la cour d’appel, 1 558 décisions correctionnelles portant sur des affaires de
violences intrafamiliales ont été rendues – soit 11 % de l’ensemble des
décisions correctionnelles – et, ce mois-ci, alors que comme ailleurs nos établissements
pénitentiaires souffrent de surpopulation, 25 % des détenus le sont pour des
faits des violences intrafamiliales, ce pourcentage étant de 21,1 % au plan
national. »
Des dispositifs pour lutter
contre les violences conjugales
Reprenant la parole, Danielle
Churlet-Caillet a elle aussi insisté sur la lutte contre les violences
intrafamiliales (VIF), priorité absolue pour 2025, a-t-elle affirmé. En 2023, les services de sécurité du ministère de l’Intérieur avaient
enregistré 271 000 victimes de violences perpétrées par un partenaire ou un
ex-partenaire, soit une hausse de 10 % par rapport à 2022.
Par ailleurs, « les
violences conjugales sont au troisième rang mondial des facteurs de risque
réduisant l’espérance de vie des femmes de 15 à 49 ans, et les mineurs sont
aussi dans le champ d’action, victimes directes de VIF ou co-victimes
systématiques des violences conjugales. » Face à ce constat, la première
présidente a annoncé plusieurs initiatives destinées à renforcer la prise en
charge de ces situations.
Le 28 janvier 2025, un
premier comité stratégique du pôle VIF, sous l’égide des chefs de cour, s’est
tenu afin de poser les bases d’une amélioration du traitement de ces dossiers.
Les travaux menés lors de cette réunion visent à identifier le nombre de dossiers
concernés et leur traitement actuel au sein de la cour, à définir des actions
pour fluidifier les circuits judiciaires et mieux coordonner les compétences
civiles et pénales, et enfin à préparer un comité de pilotage interne en vue
d’une conférence régionale prévue en fin d’année.
Danielle Churlet-Caillet a
également évoqué la notion d’emprise, « à l’origine de bien des féminicides
et, plus insidieux, du contrôle coercitif »,
rappelant qu’une proposition de loi était en cours pour en faire une infraction
spécifique. Elle a enfin exprimé sa volonté de créer une cellule de suivi des
situations sensibles.
Plusieurs dispositifs
existent déjà pour protéger les victimes : le téléphone grave danger, le bracelet
anti-rapprochement, l’ordonnance de protection et la toute dernière ordonnance
provisoire de protection immédiate en vigueur depuis le 17 janvier dernier issu
de la loi du 13 juin 2024 et du décret du 15 janvier 2025. Cette nouvelle
mesure permet, sur initiative du parquet et au vu des seuls éléments joints à
la requête, de saisir le juge aux affaires familiales, qui doit alors rendre
une ordonnance en 24 heures instaurant des mesures provisoires de protection
pour la victime et les enfants.
Le droit local souffre du
manque de magistrats
Danielle Churlet-Caillet a notamment
exprimé son inquiétude face à la situation carcérale, « les deux maisons
d’arrêt de Strasbourg et de Mulhouse-Lutterbach affichent une densité carcérale
de 171 et 164 %. ». Par ailleurs, sur le plan civil, l’activité est
restée soutenue en 2024, « ce qui a permis la diminution, toutes
chambres confondues, d’un stock de 4 989 affaires à traiter l’an dernier réduit
à 4 796. La cour a rendu 4 737 décisions civiles en 2024. »
Autre sujet de préoccupation
: le droit local, un pan essentiel de la justice alsacienne-mosellane, mais qui
souffre d’un cruel manque de magistrats spécialisés. « Les juges qui
appliquent le droit local sont en nombre manifestement insuffisant. Cette
insuffisance d’effectifs se manifeste aussi bien en première instance qu’à la cour.
» Un problème qui semble notamment lié à la difficulté de pourvoir les postes
de juges des contentieux et de la protection dans les tribunaux de proximité,
où six postes restent vacants.
À lire aussi : La nouvelle première présidente de la cour d’appel de Colmar
veut « accorder plus de visibilité et d’attention » à la justice civile
Pour la première présidente,
cette situation trouve son d’abord origine dans la complexité du droit local,
qui requiert des compétences spécifiques. « En raison du droit civil
spécifique à appliquer qui exige en amont de la prise de poste une formation
adaptée et, dans les premiers temps d’exercice, un accompagnement. La sécurité
juridique est une préoccupation constante des juges. C’est une alerte suffisante
pour que des solutions soient rapidement trouvées en 2025. »
Mais 2024 ne s’est pas
seulement révélée éprouvante en raison des défis structurels et contentieux.
L’instabilité politique de la fin d’année et la censure du projet de loi de
finances porté par l’ancien Premier ministre, Michel Barnier, ont laissé la
cour d’appel de Colmar dans l’incertitude budgétaire. Une situation
particulièrement préoccupante pour celle qui a pris ses fonctions en septembre
2024 après le départ de Valérie Delnaud pour le ministère de la Justice. « Vous
le savez tous, l’absence de loi de finances nous interdit toute dépense non
liée à la continuité du service public. Nous voilà arrêtés dans notre élan,
dans le déploiement de nouveaux projets, y compris immobiliers. L’équipe autour
du juge s’en trouve affectée. Nos magistrats et personnels de greffe sont
privés actuellement du renouvellement et du recrutement d’attachés de justice,
d’assistants et de saisonniers, si précieux pour les aider. » a-t-elle
regretté.
« 2025 sera enfin
l’année de la réflexion sur l’IA »
Danielle Churlet-Caillet a ainsi
identifié quatre projets majeurs, en plus de la lutte contre les VIF, qui
devraient animer l’année 2025. La magistrate a d’abord mis l’accent sur
l’importance de l’amiable en 2025, soulignant que « l’accès au juge est un
droit, mais le recours au juge en cas de contestation ou d’atteinte à un droit
n’est pas une obligation, c’est une liberté que le citoyen a la faculté
d’exercer ou non » estimant qu’il est primordial d’offrir aux citoyens, en
dehors de la voie judiciaire, d’autres solutions de résolution des conflits,
précisant que « tout citoyen ne peut évidemment se faire justice à lui-même.
»
La cour d’appel compte
actuellement 78 conciliateurs bénévoles et, à partir du 1er janvier 2025, 107
médiateurs, dont 15 personnes morales. Des magistrats se spécialisent aussi
dans les audiences de règlement amiable, créées par le décret du 29 juillet 2023.
Ces audiences sont gratuites pour les justiciables et représentent une
combinaison du judiciaire et de l’amiable, étant menées par un magistrat. Dans
un effort de sensibilisation à ces méthodes, cinq tables rondes seront
organisées au cours de l’année universitaire 2024-2025, destinées à la fois aux
professionnels et aux étudiants.
La dématérialisation et
l’open data ont également été abordés par l’ancienne présidente du tribunal de
grande instance de Chartres. S’agissant de la dématérialisation, la magistrate
a noté qu’« il est impossible de ne pas évoquer le fait que, désormais,
toutes les associations d’Alsace et de Moselle ont un portail internet qui
permet à tous les dirigeants d’association de procéder aux formalités en ligne
pour leurs modifications statutaires, déposer leurs PV d’AG ou avoir un extrait
d’acte. Tout se fait à distance et le grand public peut accéder à des données
dans les registres ou créer une association ».
En ce qui concerne l’open
data, la première présidente a mentionné qu’il existe « 1 million de
décisions civiles accessibles sur la plateforme Judilibre », le
traitement mis en œuvre par la Cour de cassation pour mettre à la disposition
du public une base de données ouverte alimentée par ses décisions, et que « la
cour, ainsi que les tribunaux judiciaires de Strasbourg et de Mulhouse,
appliquent ce principe à leurs décisions ». D’autant qu’en 2025, ce
déploiement s’étendra à d’autres juridictions. Toutefois, la visibilité de
toutes les décisions de justice par le grand public fait ressentir aux juges « une
incertitude quant aux conséquences de l’exploitation statistique de leurs
décisions outre la question de la non-occultation des noms des magistrats,
greffiers et avocats, surtout dans un monde où le respect de l’autorité et le
respect d’autrui tout court n’est plus une évidence. »
La réflexion sur
l’intelligence artificielle sera un sujet majeur de 2025, a précisé Danielle
Churlet-Caillet. « L’IA va entraîner la création d’outils numériques de
traduction, de recherche juridique, de synthèse et d’analyse du litige, de
possibilité de rédaction de décisions sur la base de précédents. » La
première présidente a d’ailleurs insisté sur le fait que des juges allemands
utilisent déjà l’intelligence artificielle dans certains contentieux de masse
pour élaborer des projets de décisions basés sur des précédents.
Malgré une amorce plutôt
marquée par « l’inquiétude et l’attente », la première
présidente a conclu son intervention en exprimant son optimisme : « La
justice a toujours été au rendez-vous lors de la crise sanitaire de 2020 à
2022, de la crise énergétique, de la pénurie d’essence et de papier en 2022,
des émeutes nationales de l’été 2023 et des jeux olympiques de 2024. Nous nous
adapterons une fois encore, s’il faut vivre en terre inconnue en 2025. »
Romain
Tardino
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