Dominique Rizet, journaliste, et Benoît Ducos-Ader, avocat : « On a cette même envie de raconter des histoires »


lundi 14 avril 2025 à 18:1410 min

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Le journaliste Dominique Rizet et l’avocat pénaliste Benoît Ducos-Ader ont été invités par le barreau de Bordeaux à parler de leurs carrières et des grandes affaires judiciaires qu’ils ont traitées, chacun avec la casquette de sa profession respective. C’est lors de ce premier « Café crime » que les échanges ont eu lieu, riches d’anecdotes, et en fil rouge les liens privilégiés qui existent entre les journalistes et la justice.

Faits divers, grandes affaires criminelles… Quelle implication de la part des journalistes et des avocats ? A l’occasion de la première édition de « Café Crime », un nouveau rendez-vous ouvert au grand public, le Barreau de Bordeaux a invité, début avril, deux professionnels bien connus des amateurs de justice : Dominique Rizet et Benoît Ducos-Ader. Grand reporter, le premier est coprésentateur de l’émission « Faites entrer l’accusé », consultant police-justice sur BFM TV et figure incontournable du fait divers.

Le second est avocat pénaliste, expert en droit de la presse, habitué des tribunaux correctionnels et des cours d’assises. Il est intervenu dans de nombreux dossiers médiatisés, dont l’affaire Bettencourt, celle de la caisse noire de l’AS Saint-Étienne ou encore lors du procès de la scientologie. Pendant plus d’une heure trente, les deux personnalités ont évoqué les affaires qui ont marqué leurs carrières, le temps d’un échange de témoignages complémentaires… et sans filtre.

Vocations

Le ton du débat est donné par l’animateur de l’événement, Gaessy Gros, avocat bordelais à la verve provocante : « Ici on aime le crime, le sang, les coups bas et autres coups tordus. » Dès le début, les deux intervenants racontent la naissance de leur vocation. Benoît Ducos-Ader rêvait d’être journaliste, pour finalement « revenir à la raison » et embrasser sa carrière d’avocat. Etonnant hasard, Dominique Rizet pensait pour sa part devenir avocat, après deux années de droit. « J’écrivais des poèmes, donc je suis finalement allé vers le journalisme. On voulait que je fasse du grand reportage en ex-Yougoslavie ou pour la chute du mur de Berlin, mais je me suis rapidement tourné vers le judiciaire et les faits-divers. Je suis resté dans cet univers-là, avec des potes avocats pénalistes que j’ai connus, dont Éric Dupond-Moretti, Jean-Louis Pelletier, Paul Lombard… Un jour, je suis revenu d’Arabie Saoudite avec Jacques Vergès. Il défendait un prince soupçonné d’avoir transporté 2,8 tonnes de cocaïne dans son avion. Pour ses honoraires, on est repartis avec 100 000 € apportés dans une mallette. »

Sous les rires du public, les souvenirs défilent. Le plan de présentation préparé en amont par les deux intervenants est bien vite oublié. De punchlines en punchlines, de secrets bien huilés en vérités fracassantes « qui restent entre nous », ce débat mené par deux « vieux de la vieille » donne libre cours aux révélations, marquées par une certaine franchise : « On est plus vieux que les autres mais on les emmerde ! »

Souvenirs de guerre

Au Cheverus Café de Bordeaux, les deux invités ne cachent pas leur plaisir à partager avec leur auditoire les souvenirs « intimes » qu’ils gardent de nombreuses affaires. Dominique Rizet raconte ainsi les détails de l’affaire Yves Dandonneau, en 1987. Chef d’entreprise, celui-ci avait été condamné pour avoir mis en scène sa propre mort pour toucher les assurances-décès qu’il avait contracté. « Dans la voiture carbonisée, c’était en fait le corps d’un autre. Une personne sans domicile fixe qui s’appelait Joël Hipeau (…). A l’époque, j’ai sonné chez Dupond-Moretti et je lui ai dit : j’ai une super affaire pour toi. Il a pris le dossier et décidé de défendre la veuve de Dandonneau. L’affaire a été jugée en 1992. Hipeau aimait Brassens, c’est comme cela qu’Yves Dandonneau l’a abordé. Il lui a dit : ‘tu aimes Brassens ? Je t’emmène à Sète sur sa tombe.’ Pendant le procès, Dupond-Moretti s’est levé, a regardé Yves Dandonneau dans le box, qui s’était fait faire de la chirurgie esthétique sur le visage et a dit : Joël Hipeau n’avait rien demandé. Il aimait Brassens. Vous vous êtes servi de cela, il vous a cru. Et puis, Dupond-Moretti s’est levé et a chanté du Brassens devant la cour d’assises : ‘Elle est à toi cette chanson…’ »

C’est à Benoît Ducos-Ader de piocher dans sa mémoire, et de raconter les coulisses de sa défense dans l’affaire Bettencourt. Dans le cadre de l’affaire, l’avocat Jean-Yves Le Borgne était l’avocat d’Eric Woerth, ancien trésorier de lUMP et seul politique jugé à laudience. Jean-Yves Le Borgne a contacté le pénaliste bordelais pour lui demander de l’accompagner dans sa défense. « J’ai dit oui, bien sûr, que c’était un honneur, etc. Mais un quart d’heure plus tard, Olivier Metzner m’a appelé et demandé : est-ce que tu accepterais de défendre avec moi pour Olivier Pelat, le tuteur de Liliane Bettencourt ? J’ai pensé : les enchères montent ! ». Finalement, Benoît Ducos-Ader a rappelé Jean-Yves Le Borgne pour décliner la première proposition : « Il a compris que je ne pouvais pas refuser. C’est ainsi que je suis rentré dans l’affaire Bettencourt. Il s’agit toujours de hasards extraordinaires : une affaire en amène une autre. »

Le fait-divers, fournisseur d’audiences

Il est expert en la matière : consultant pour BFM TV, Dominique Rizet raconte l’importance qu’ont les faits divers pour les chaînes d’information en continu, et « la guerre de l’info » que livre la chaîne avec sa concurrente CNEWS. « L’audience, c’est de l’argent. La semaine dernière, le malheureux petit Emile a refait parler de lui. On m’appelle et je fais de l’antenne non-stop. En quatre jours, on a remonté toutes nos audiences. Il faut que le sachiez : c’est de l’information adaptée, réactive. »

Le témoignage est corroboré par Benoît Ducos-Ader : « Sur Marine Le Pen, vous êtes peu près à égalité avec CNEWS, parce que c’est politique. Mais pour tout ce qui est criminel lourd, BFM est numéro un. » Dominique Rizet complète : « Dans ce type d’affaires, les gens viennent un peu voir Faites entrer l’accusé. Donc on met des anciens, qui font toujours plus sérieux que des jeunes, qui ne racontent pas les histoires de la même manière que nous. »

De son côté, Benoît Ducos pointe du doigt la présence parfois problématique d’avocats-intervenants inappropriés à l’antenne, « qui ne connaissent absolument rien aux dossiers évoqués ». Dominique Rizet répond en avançant l’importance du rôle du programmateur au sein de la chaîne. « Chaque tranche d’édition a son programmateur. Meilleur sera la programmateur, meilleurs seront les invités. Ils ont les numéros de tout le monde, parce qu’on doit nourrir le plateau. Et quand on est en week-end de Pâques et que personne n’est disponible... Certains intervenants peuvent être terrifiants. Je me suis effectivement retrouvé en plateau avec des avocats qui ne connaissaient rien et qu’il a fallu écarter. »

Au-delà de la concurrence effrénée de l’info, le journaliste admet aussi son inquiétude quant aux chutes d’audience que connaissent actuellement ces canaux. Un phénomène qu’il explique ainsi : « Les gens ne nous croient plus. Beaucoup se détournent totalement de nous, parce qu’ils en ont marre qu’on fasse trois semaines de Palmade, une semaine d’Emile et qu’on soit en boucle sur les sujets. Ce qu’on fait, c’est vraiment une course à l’audience. Incontestablement, je pense qu’on est dépassés et potentiellement morts, dépassés par les réseaux sociaux et les nouveaux médias. »

Entre avocats et journalistes, des relations payantes

Dans le contexte judiciaire, le lien se crée de fait entre les deux professions. « Entre les avocats et nous, la connexion est obligatoire », poursuit Dominique Rizet, citant à titre d’exemple le meurtre d’Alexia Daval, en octobre 2017. Un autre de ces « hasards extraordinaires » : sa voisine de palier l’informe que sa collègue de travail est la sœur de la joggeuse disparue. « Evidemment, je la rencontre avec son mari - qui a été accusé plus tard par Jonathann Daval. On discute, et je leur file une liste de dix avocats. Parmi eux, Jean-Marc Florent, pénaliste qui a défendu Patrick Dils. » C’est celui-ci que la famille décide de choisir. La réaction du journaliste ne tarde pas à suivre : « Je l’appelle et je lui dis : je veux tout avant tout le monde. Moi, le secret de l’instruction, je m’assieds dessus. Alors j’attends… et silence. Rien ne se passe. Jean-Marc Florent commence à disparaître. Et là, je découvre l’interview de la famille dans l’Est Républicain. Il leur a filé. Colère froide ». L’expert en faits divers confirme que ce procédé est relativement courant. « On arrive souvent quand le corps est encore chaud. C’est bien d’avoir des potes pénalistes et de les brancher dans les dossiers, parce qu’après, cela fait des infos. C’est une technique de travail. Il faut avoir les codes ».

La balle lui est régulièrement renvoyée. Un officier de la mairie l’avertit de l’arrestation de Rédoine Faïd, coupable de vols à main armée et connu pour ses évasions spectaculaires ; il lui envoie en plus une photo « exclusive » qu’il pourra ensuite diffuser à l’antenne. Dans la même veine, une amie policière le prévient en amont de l’assaut de Saint-Denis le 18 novembre 2015.

L’animateur de la soirée, Gaessy Gros, rebondit sur ces déclarations en pointant du doigt les limites évidentes de la méthode : « Un avocat qui collabore moins avec les journalistes s’expose-t-il à un traitement médiatique différent ? » La réponse à la question ne sera finalement pas donnée, la parole étant donnée à Benoît Ducos-Ader, qui précise sa vision du lien journaliste-avocat. « On parle souvent à des journalistes parce que ce sont des amis, il y a une certaine complicité entre nous. La joie du pénal, c’est de rencontrer des gens exceptionnels, des confrères, des clients mais aussi des journalistes. Et de vivre ensemble [pendant les procès]. »

L’avocat reconnaît le rapport privilégié qu’il entretient avec la presse, avec un ton des plus honnêtes. « On est content d’avoir son nom dans les médias et les journalistes le savent. On est un peu fayot avec eux, mais eux le sont aussi à notre égard », ce que Dominique Rizet confirme : « On a le même égo. La même envie d’en découdre, de raconter des histoires, cette envie d’exister. Et puis, en tant qu’avocat, il faut passer du temps sur ses relations publiques. On ne peut pas faire l’économie des médias. »

Preuve de cette relation « donnant-donnant », des cabinets embauchent désormais des experts pour soigner leurs liens avec les médias. En parallèle, des agences d’influence, tels que Hopscotch Décideurs - fondée par Patricia Chapelotte, ancienne conseillère communication de l’ex-garde des Sceaux Dominique Perben -développent le « capital image et réputation » des avocats. Guillaume Didier, ancien porte-parole du ministère de la Justice, a également monté son cabinet de consulting, chargé de mettre en contact avocats et médias.

Un rapport tendu avec les procureurs

Acteurs essentiels des procès, les procureurs et les avocats généraux sont également évoqués pendant les débats. Quels rapports entretiennent les deux intervenants avec ces magistrats ? Le constat, en tout cas, n’est pas tendre. Benoît Ducos-Ader est très radical sur la question. « Je ne parle pas à ces gens-là. Beaucoup de confrères s’approchent d’eux pour leur lécher les fesses… Mais pour moi, ce sont des gens à part. Chacun fait son job. Ce que je ne supporte pas, dans les cours d’assises par exemple, c’est quand je vois des procureurs et des parties civiles, souvent des femmes, qui vont se parler dès qu’il y a une suspension. Alors que nous, avocats de la défense en face, on ne sait pas ce qui se dit. Il faut les laisser dans leur caste. » L’animateur Gaessy Gros rebondit sur ces propos : « Quand on est en partie civile, on est sollicité par l’appareil judiciaire, par les présidents d’audience, par les avocats généraux… Le traitement est complètement différent selon le côté de la barre où l’on se trouve. Il s’agit ici de faire cet arbitrage : ne pas communiquer, ou au contraire, aller complètement dans le sens du client. »

Les mots de Dominique Rizet traduisent le même ressenti. Le journaliste rappelle qu’il a été condamné en première instance, mais relaxé en appel, pour avoir diffusé sur BFM TV des photos prises par la gendarmerie dans le cadre de la tuerie de Chevaline. « Les procureurs, je les ai dans le nez, clairement. A l’époque des grands flics, les juges se taisaient et les procureurs n’existaient pas. C’étaient les patrons de police qu’on entendait. Un jour, les juges ont commencé à parler et nous ont dit de nous taire : ils ont tout verrouillé. Le problème, c’est qu’ils ont fait peur à toute une génération de jeunes journalistes. Aujourd’hui, il y a des conférences de presse plus ou moins heureuses. Et nous, pendant ce temps-là, on meuble… Je n’aime pas cette façon de faire, ni cette posture. Je n'aime pas ces gens qui laminent tout, qui prennent le pouvoir et qui en profitent pour faire taire le reste de la Terre. Il n'y a pas une seule vérité, il existe plusieurs versions et ces gens-là m’indisposent. »

La parole aura donc été particulièrement libre pendant cette première édition de Café Crime made in barreau de Bordeaux. Pendant l’échange, une phrase fuse, et elle semble particulièrement bien résumer les interventions de la soirée : « Bouchez-vous les oreilles, Madame la bâtonnière ».

Laurène Secondé


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