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Le journaliste Dominique Rizet et l’avocat pénaliste Benoît Ducos-Ader ont été invités par le barreau de Bordeaux à parler de leurs carrières et des grandes affaires judiciaires qu’ils ont traitées, chacun avec la casquette de sa profession respective. C’est lors de ce premier « Café crime » que les échanges ont eu lieu, riches d’anecdotes, et en fil rouge les liens privilégiés qui existent entre les journalistes et la justice.
Faits divers, grandes affaires
criminelles… Quelle implication de la part des journalistes et des avocats ? A
l’occasion de la première édition de « Café Crime », un nouveau
rendez-vous ouvert au grand public, le Barreau de Bordeaux a invité, début avril,
deux professionnels bien connus des amateurs de justice : Dominique Rizet et
Benoît Ducos-Ader. Grand reporter, le premier est coprésentateur de l’émission
« Faites entrer l’accusé », consultant police-justice sur BFM TV et
figure incontournable du fait divers.
Le second est avocat pénaliste, expert en
droit de la presse, habitué des tribunaux correctionnels et des cours
d’assises. Il est intervenu dans de nombreux dossiers médiatisés, dont
l’affaire Bettencourt, celle de la caisse noire de l’AS Saint-Étienne ou encore
lors du procès de la scientologie. Pendant plus d’une heure trente, les deux
personnalités ont évoqué les affaires qui ont marqué leurs carrières, le temps
d’un échange de témoignages complémentaires… et sans filtre.
Vocations
Le ton du débat est donné par l’animateur
de l’événement, Gaessy Gros, avocat bordelais à la verve provocante : « Ici on aime le crime, le sang, les coups bas et autres
coups tordus. » Dès le début,
les deux intervenants racontent la naissance de leur vocation. Benoît
Ducos-Ader rêvait d’être journaliste, pour finalement « revenir
à la raison » et embrasser sa carrière d’avocat. Etonnant hasard,
Dominique Rizet pensait pour sa part devenir avocat, après deux années de
droit. « J’écrivais des poèmes, donc je suis
finalement allé vers le journalisme. On voulait que je fasse du grand reportage
en ex-Yougoslavie ou pour la chute du mur de Berlin, mais je me suis rapidement
tourné vers le judiciaire et les faits-divers. Je suis resté dans cet univers-là,
avec des potes avocats pénalistes que j’ai connus, dont Éric Dupond-Moretti,
Jean-Louis Pelletier, Paul Lombard… Un jour, je suis revenu d’Arabie Saoudite
avec Jacques Vergès. Il défendait un prince soupçonné d’avoir transporté 2,8
tonnes de cocaïne dans son avion. Pour ses honoraires, on est repartis avec 100
000 € apportés dans une mallette. »
Sous les rires du public, les souvenirs
défilent. Le plan de présentation préparé en amont par les deux intervenants
est bien vite oublié. De punchlines en punchlines, de secrets bien huilés en vérités
fracassantes « qui restent entre nous »,
ce débat mené par deux « vieux de la vieille » donne libre
cours aux révélations, marquées par une certaine franchise : « On est plus vieux que les autres mais on les emmerde ! »
Souvenirs de guerre
Au Cheverus Café de Bordeaux, les deux
invités ne cachent pas leur plaisir à partager avec leur auditoire les
souvenirs « intimes » qu’ils gardent de nombreuses affaires.
Dominique Rizet raconte ainsi les détails de l’affaire Yves Dandonneau, en
1987. Chef d’entreprise, celui-ci avait été condamné pour avoir mis en scène sa
propre mort pour toucher les assurances-décès qu’il avait contracté. « Dans la voiture carbonisée, c’était en fait le corps d’un autre.
Une personne sans domicile fixe qui s’appelait Joël Hipeau (…). A l’époque, j’ai
sonné chez Dupond-Moretti et je lui ai dit : j’ai une super affaire pour toi.
Il a pris le dossier et décidé de défendre la veuve de Dandonneau. L’affaire a
été jugée en 1992. Hipeau aimait Brassens, c’est comme cela qu’Yves Dandonneau
l’a abordé. Il lui a dit : ‘tu aimes Brassens ? Je t’emmène à Sète sur sa
tombe.’ Pendant le procès, Dupond-Moretti s’est levé, a regardé Yves Dandonneau
dans le box, qui s’était fait faire de la chirurgie esthétique sur le visage et
a dit : Joël Hipeau n’avait rien demandé. Il aimait Brassens. Vous vous êtes
servi de cela, il vous a cru. Et puis, Dupond-Moretti s’est levé et a chanté du
Brassens devant la cour d’assises : ‘Elle est à toi cette chanson…’ »
C’est à Benoît Ducos-Ader de piocher dans
sa mémoire, et de raconter les coulisses de sa défense dans l’affaire
Bettencourt. Dans le cadre de l’affaire, l’avocat Jean-Yves Le Borgne était
l’avocat d’Eric Woerth, ancien trésorier de l’UMP
et seul politique jugé à l’audience. Jean-Yves
Le Borgne a contacté le pénaliste bordelais pour lui demander de l’accompagner
dans sa défense. « J’ai dit oui, bien sûr, que
c’était un honneur, etc. Mais un quart d’heure plus tard, Olivier Metzner
m’a appelé et demandé : est-ce que tu accepterais de défendre avec moi pour
Olivier Pelat, le tuteur de Liliane Bettencourt ? J’ai pensé : les enchères
montent ! ». Finalement, Benoît Ducos-Ader a rappelé
Jean-Yves Le Borgne pour décliner la première proposition : « Il a compris que je ne pouvais pas refuser. C’est ainsi
que je suis rentré dans l’affaire Bettencourt. Il s’agit toujours de hasards
extraordinaires : une affaire en amène une autre. »
Le fait-divers, fournisseur d’audiences
Il est expert en la matière : consultant
pour BFM TV, Dominique Rizet raconte l’importance qu’ont les faits divers pour
les chaînes d’information en continu, et « la guerre de l’info »
que livre la chaîne avec sa concurrente CNEWS. « L’audience,
c’est de l’argent. La semaine dernière, le malheureux petit Emile a refait
parler de lui. On m’appelle et je fais de l’antenne non-stop. En quatre jours,
on a remonté toutes nos audiences. Il faut que le sachiez : c’est de
l’information adaptée, réactive. »
Le témoignage est corroboré par Benoît
Ducos-Ader : « Sur Marine Le Pen, vous êtes peu près
à égalité avec CNEWS, parce que c’est politique. Mais pour tout ce qui est
criminel lourd, BFM est numéro un. »
Dominique Rizet complète : « Dans ce type d’affaires,
les gens viennent un peu voir Faites entrer l’accusé. Donc on met des
anciens, qui font toujours plus sérieux que des jeunes, qui ne racontent pas
les histoires de la même manière que nous. »
De son côté, Benoît Ducos pointe du doigt
la présence parfois problématique d’avocats-intervenants inappropriés à
l’antenne, « qui ne connaissent absolument rien aux
dossiers évoqués ». Dominique Rizet répond en avançant
l’importance du rôle du programmateur au sein de la chaîne. « Chaque tranche d’édition a son programmateur. Meilleur sera la
programmateur, meilleurs seront les invités. Ils ont les numéros de tout le
monde, parce qu’on doit nourrir le plateau. Et quand on est en week-end de
Pâques et que personne n’est disponible... Certains intervenants peuvent être
terrifiants. Je me suis effectivement retrouvé en plateau avec des avocats qui
ne connaissaient rien et qu’il a fallu écarter. »
Au-delà de la concurrence effrénée de l’info,
le journaliste admet aussi son inquiétude quant aux chutes d’audience que
connaissent actuellement ces canaux. Un phénomène qu’il explique ainsi :
« Les gens ne nous croient plus. Beaucoup se
détournent totalement de nous, parce qu’ils en ont marre qu’on fasse trois
semaines de Palmade, une semaine d’Emile et qu’on soit en boucle sur les
sujets. Ce qu’on fait, c’est vraiment une course à l’audience. Incontestablement,
je pense qu’on est dépassés et potentiellement morts, dépassés par les réseaux
sociaux et les nouveaux médias. »
Entre avocats et journalistes, des relations
payantes
Dans le contexte judiciaire, le lien se
crée de fait entre les deux professions. « Entre les
avocats et nous, la connexion est obligatoire », poursuit
Dominique Rizet, citant à titre d’exemple le meurtre d’Alexia Daval, en octobre
2017. Un autre de ces « hasards extraordinaires » : sa
voisine de palier l’informe que sa collègue de travail est la sœur de la
joggeuse disparue. « Evidemment, je la rencontre avec
son mari - qui a été accusé plus tard par Jonathann Daval. On discute, et je
leur file une liste de dix avocats. Parmi eux, Jean-Marc Florent, pénaliste qui
a défendu Patrick Dils. » C’est celui-ci que la famille décide
de choisir. La réaction du journaliste ne tarde pas à suivre : « Je l’appelle et je lui dis : je veux tout avant tout le monde.
Moi, le secret de l’instruction, je m’assieds dessus. Alors j’attends… et
silence. Rien ne se passe. Jean-Marc Florent commence à disparaître. Et là, je
découvre l’interview de la famille dans l’Est Républicain. Il leur a filé.
Colère froide ». L’expert en faits divers confirme que ce
procédé est relativement courant. « On arrive souvent
quand le corps est encore chaud. C’est bien d’avoir des potes pénalistes et de
les brancher dans les dossiers, parce qu’après, cela fait des infos. C’est une
technique de travail. Il faut avoir les codes ».
La balle lui est régulièrement renvoyée. Un officier de la mairie l’avertit de l’arrestation de Rédoine Faïd, coupable de vols à main armée et connu pour ses évasions spectaculaires ; il lui envoie en plus une photo « exclusive » qu’il pourra ensuite diffuser à l’antenne. Dans la même veine, une amie policière le prévient en amont de l’assaut de Saint-Denis le 18 novembre 2015.
À lire aussi : Quand les médias pèsent sur
les peines prononcées
L’animateur de la soirée, Gaessy Gros,
rebondit sur ces déclarations en pointant du doigt les limites évidentes de la
méthode : « Un avocat qui collabore moins avec les
journalistes s’expose-t-il à un traitement médiatique différent ?
» La réponse à la question ne sera finalement pas donnée, la parole étant
donnée à Benoît Ducos-Ader, qui précise sa vision du lien journaliste-avocat.
« On parle souvent à des journalistes parce que ce
sont des amis, il y a une certaine complicité entre nous. La joie du pénal,
c’est de rencontrer des gens exceptionnels, des confrères, des clients mais
aussi des journalistes. Et de vivre ensemble [pendant les procès]. »
L’avocat reconnaît le rapport privilégié
qu’il entretient avec la presse, avec un ton des plus honnêtes. « On est content d’avoir son nom dans les médias et les
journalistes le savent. On est un peu fayot avec eux, mais eux le sont aussi à
notre égard », ce que Dominique Rizet confirme : « On a le même égo. La même envie d’en découdre, de raconter des
histoires, cette envie d’exister. Et puis, en tant qu’avocat, il faut passer du
temps sur ses relations publiques. On ne peut pas faire l’économie des médias.
»
Preuve de cette relation
« donnant-donnant », des cabinets embauchent désormais des experts
pour soigner leurs liens avec les médias. En parallèle, des agences
d’influence, tels que Hopscotch Décideurs - fondée par Patricia Chapelotte, ancienne
conseillère communication de l’ex-garde des Sceaux Dominique Perben -développent
le « capital image et réputation » des avocats. Guillaume Didier, ancien
porte-parole du ministère de la Justice, a également monté son cabinet de
consulting, chargé de mettre en contact avocats et médias.
Un rapport tendu avec les procureurs
Acteurs essentiels des procès, les
procureurs et les avocats généraux sont également évoqués pendant les débats.
Quels rapports entretiennent les deux intervenants avec ces magistrats ? Le
constat, en tout cas, n’est pas tendre. Benoît Ducos-Ader est très radical sur
la question. « Je ne parle pas à ces gens-là.
Beaucoup de confrères s’approchent d’eux pour leur lécher les fesses… Mais pour
moi, ce sont des gens à part. Chacun fait son job. Ce que je ne supporte pas,
dans les cours d’assises par exemple, c’est quand je vois des procureurs et des
parties civiles, souvent des femmes, qui vont se parler dès qu’il y a une
suspension. Alors que nous, avocats de la défense en face, on ne sait pas ce
qui se dit. Il faut les laisser dans leur caste. »
L’animateur Gaessy Gros rebondit sur ces propos : « Quand
on est en partie civile, on est sollicité par l’appareil judiciaire, par les
présidents d’audience, par les avocats généraux… Le traitement est complètement
différent selon le côté de la barre où l’on se trouve. Il s’agit ici de faire
cet arbitrage : ne pas communiquer, ou au contraire, aller complètement dans le
sens du client. »
Les mots de Dominique Rizet traduisent le
même ressenti. Le journaliste rappelle qu’il a été condamné en première
instance, mais relaxé en appel, pour avoir diffusé sur BFM TV des photos prises
par la gendarmerie dans le cadre de la tuerie de Chevaline. « Les procureurs, je les ai dans le nez, clairement. A l’époque
des grands flics, les juges se taisaient et les procureurs n’existaient pas.
C’étaient les patrons de police qu’on entendait. Un jour, les juges ont
commencé à parler et nous ont dit de nous taire : ils ont tout verrouillé. Le
problème, c’est qu’ils ont fait peur à toute une génération de jeunes
journalistes. Aujourd’hui, il y a des conférences de presse plus ou moins
heureuses. Et nous, pendant ce temps-là, on meuble… Je n’aime pas cette façon
de faire, ni cette posture. Je n'aime pas ces gens qui laminent tout, qui
prennent le pouvoir et qui en profitent pour faire taire le reste de
la Terre. Il n'y a pas une seule vérité, il existe plusieurs versions et ces
gens-là m’indisposent. »
La parole aura donc été particulièrement libre
pendant cette première édition de Café Crime made in barreau de
Bordeaux. Pendant l’échange, une phrase fuse, et elle semble particulièrement
bien résumer les interventions de la soirée : « Bouchez-vous
les oreilles, Madame la bâtonnière ».
Laurène Secondé
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