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Le tandem formé par la présidente Jennyfer Picoury et la
procureure Ombeline Mahuzier « roule » depuis quatre ans à la
tête du TJ de Châlons. Pour le JSS, les deux cheffes reviennent sur leur
binôme, à la fois « moteur » et « puissant antidote
contre les stéréotypes », mais aussi sur les challenges qui les
attendent, comme le développement d’une vraie culture managériale, et, plus
largement, sur les contraintes RH que rencontrent les magistrats, notamment en
lien avec la mobilité.
JSS : Quels sont pour l’heure à Châlons-en-Champagne
les impacts concrets de la politique de recrutement massif lancée par le
ministre de la Justice ?
Jennyfer Picoury et Ombeline Mahuzier : La hausse annoncée répond à
une attente forte. C’est particulièrement vrai dans les juridictions de taille
intermédiaire comme Châlons, où les vacances de poste et l’absence d’effectifs
pour remplacer les congés de maternité ou paternité ou encore les congés de
maladie ordinaires ou de longue maladie pèsent durablement sur le ressenti des
professionnels. Les annonces ont créé beaucoup d’espoir, que les répartitions
pour le moment ne viennent pas combler.
Au parquet, aucun des postes de substitut ni même de
juriste assistant demandés n’a été créé. Au greffe non plus. Au siège, un poste
de juriste assistant dédié à la justice civile de proximité a pu être créé et
partagé entre deux pôles de compétence mais les perspectives sont aussi source
d’inquiétude, puisqu’au vu des flux entrants, un juriste assistant serait
nécessaire par pôle de compétence. Concernant les postes de magistrats, il n’y
a pas eu au siège de création de poste et un poste sera vacant au pôle
contentieux de la protection en septembre 2023, faute d’avoir été pourvu en
sortie d’école.
En outre, le poste de chargée de mission qui avait été
créé en 2022 pour renforcer la lutte contre les violences intra familiales sera
vacant à la fin du mois d’avril, et nous n’avons pas obtenu pour le moment
l’autorisation de le renouveler, alors que nous avons des candidat.e.s !
C’est donc un moment sensible
pour les cheffes de juridiction et pour les équipes, qui sont dans une situation
toujours très tendue.
De manière générale, le
déploiement du plan d’action pour la justice sera un défi. Pour les
juridictions qui accueilleront effectivement beaucoup de recrutements, il faut
anticiper un changement d’échelle, avec de forts enjeux de ressources humaines.
Pour décliner les arbitrages des chefs de cour et répartir les ressources dans
les services, nous allons devoir évaluer les priorités et la charge de travail
de chacun, réfléchir à l’articulation
des missions et veiller à une bonne coordination des équipes autour des
magistrats. C’est une période qui s’annonce
passionnante. Nous, cheffes de juridiction, devrons accompagner tous ces
changements et notamment le développement d’une culture manageriale très large
chez nos collègues qui exercent des fonctions juridictionnelles. Cela viendra
certainement nourrir une autre vision de « l’office du juge ».
Avec la création des postes de
juristes assistants ou de chargés de mission « justice de
proximité », nous avons déjà pris l’habitude d’accueillir des profils
diversifiés, auxquels il a fallu transmettre une culture judiciaire et des
réflexes méthodologiques. Mais nous avons aussi été confrontés à des
problématiques de « turn over », par exemple, d’attractivité des
territoires ou de compétitivité des salaires. Il faut aussi anticiper des
questions très concrètes comme le partage des espaces de bureau, la qualité de
vie au travail… Toutes ces questions ne sont pas encore résolues.
Le partage du pouvoir peut être
perçu comme un risque, mais en réalité, il nous pousse à l’excellence.
Au-delà de la place dans les
palais, il va falloir que nous fassions à ces professionnels une place dans nos
méthodes de travail et dans notre culture professionnelle. C’est une véritable
mutation qui s’ouvre devant nous.
JSS : Comment
qualifieriez-vous votre dyarchie et comment fonctionne-t-elle ? Plus
généralement, quels défis représente cette particularité française dans votre
pratique professionnelle quotidienne ?
JP et OM : Dans notre exercice
quotidien, la dyarchie est une force ! Nous y sommes très attachées. Et si
après quatre années de travail en binôme, nous nous connaissons assez désormais
pour savoir presque naturellement quelle sera la position ou la demande de
l’autre, nous continuons de l’alimenter au quotidien. Elle nous préserve d’une
forme d’isolement que peuvent ressentir certains managers et nous offre une
véritable ressource : celle de l’intelligence collective.
Pour décider ensemble, construire
une gouvernance harmonieuse de la juridiction et comprendre les contraintes du
périmètre de chacune, nous entretenons un dialogue permanent, pas seulement au
moment des arbitrages, mais tout naturellement dans l’analyse des situations,
l’élaboration des projets. Le partage du pouvoir peut être perçu comme un
risque lorsque survient une dissension, mais en réalité, il nous pousse à
l’excellence. Il exige de cultiver la différence, la recherche du consensus,
l’écoute…
La dyarchie est aussi un moteur
en juridiction pour les équipes qui sont impulsées si la dyarchie est dynamique
et concertée.
JSS : Les femmes cheffes
dans la magistrature sont encore peu nombreuses par rapport au nombre de
magistrates, et les tandems de femmes cheffes encore plus. En quoi cela est-il
important, voire un challenge pour vous ?
OM : Nous devons montrer l’exemple,
ouvrir la voie pour celles qui nous suivront, creuser un sillage. Parce que la
question des femmes dans la magistrature nous anime toutes les deux, nous
ressentons un enjeu fort, celui de rapporter la preuve par l’action que les
femmes réussissent dans ces fonctions, pour ceux qui en douteraient, mais aussi
qu’elles s’y épanouissent, pour celles qui hésitent à s’engager dans cette
voie.
Notre situation est aussi un
puissant antidote contre les stéréotypes qui circulent encore, comme celui de
la rivalité féminine, ou la légende selon laquelle il serait pénible de
travailler dans un univers de femmes. Non seulement nous nous entraidons, mais
cette dyarchie de femmes est une source d’attractivité et d’inspiration pour
nos collègues, masculins et féminins, qui nous disent leur envie de reproduire
cette façon de faire.
JSS : De quelle façon
exercez-vous vos fonctions de manager et quelles sont les difficultés que
vous pouvez rencontrer à ce titre ? Par ailleurs, comment à la fois manager,
donner des impulsions et innover ?
OM : J’ai exercé des fonctions
dans des contextes très différents, dont chacun m’a apporté un ingrédient
managérial. La présidence d’une association où tout repose sur l’engagement et
la culture du consensus a forgé ma conviction que pour faire sens, le manager
doit s’appuyer avant tout sur des valeurs partagées avec ses
collaborateur.trice.s, et avoir une posture professionnelle alignée avec ces
valeurs. Animer un collectif, quel qu’il soit, c’est à la fois donner un cap,
une direction, et donner un sens, une inspiration.
En administration centrale, je
m’inscrivais dans un cadre très hiérarchique au sens classique du terme, disons
globalement vertical. Je dirigeais toutefois une équipe très atypique, avec des
pôles de compétences complémentaires et toutes sortes de profils
professionnels : magistrats, attachés d’administration, experts sous
contrat… Beaucoup d’entre eux disposaient d’une expertise technique que je
n’avais pas. C’était un management très participatif, et c’était passionnant de
les écouter, de comprendre leur façon de réfléchir et d’écouter leurs
propositions. J’en ai gardé la conviction qu’un.e bon.ne manageur.se doit
savoir valoriser au sein de son équipe les compétences de chacun. C’est en les
mobilisant qu’on peut susciter une synergie, une circulation harmonieuse de
l’énergie de travail et des idées.
Manager, c’est impulser, fédérer,
guider, écouter et prendre des – et ses – responsabilités.
Le management d’un parquet est
assez singulier puisque, d’une part, il est constitué de plusieurs magistrats
aux compétences généralistes, et qui doivent d’autre part pouvoir se substituer
les un.e.s aux autres (c’est le principe de l’indivisibilité du parquet). De
plus, les magistrats du parquet ont une véritable liberté décisionnelle. Mais
je maintiens ce principe en cultivant l’esprit d’équipe et l’intelligence
collective. Par exemple, nous réfléchissons à plusieurs lorsqu’il faut imaginer
la mise en œuvre d’une réforme, ou faire évoluer nos pratiques.
Manager, c’est avant tout
rassembler, fédérer les bonnes volontés et entretenir des dynamiques de
créativité et de projets. C’est une façon de mettre ses compétences et son
énergie au service des gens de justice et de l’institution.
JP : Manager, c’est impulser,
fédérer, guider, écouter et prendre des – et ses – responsabilités. Manager
suppose aussi du courage dans les situations de tempêtes en juridiction, et
dans mes fonctions de présidente depuis septembre 2018 – et, avant celles-ci,
dans mes fonctions de cheffe de pôle en juridiction –, j’ai toujours apprécié
porter des projets, arbitrer et former des équipes.
Pour le siège, manager une équipe
est assez complexe dès lors que le juge reste indépendant au plan
juridictionnel (liberté décisionnelle) et demeure soumis au président
s’agissant de l’organisation des services. Evidemment, chaque magistrat est
évalué régulièrement par le président. Aussi, il faut trouver un juste
équilibre entre la gestion des nécessités de service et l’équilibre dans les
charges de travail de chacun.
JSS : On parle beaucoup de
« surmobilité » des magistrats en France. Pourtant, dans leur rapport
« L’?me du corps », Yoann Demoli et Laurent Willemez font valoir que c’est
plutôt la procédure qui entoure la mobilité, et notamment les fameuses
« transparences », qui font l’objet de critiques plutôt que la
mobilité en elle-même. À quels égards partagez-vous ou non cette
conception ? Quelle est votre vision de la mobilité ?
OM : Cette
mobilité incessante des magistrats est en effet une originalité française, et
nos voisins européens nous montrent qu’une autre vision de la carrière et de
l’impartialité est possible. Et ce d’autant qu’il faut garder à l’esprit la
double dimension de la mobilité géographique et de la mobilité fonctionnelle,
qui démultiplie les possibilités.
La surmobilité des magistrats entraîne notamment un
renouvellement important des équipes chaque année, et accroît la nécessité de
mettre en place des organisations pérennes, et de structurer nos travaux et la
mémoire des services. Nous y sommes très attentives à Châlons : par
exemple, en matière de violences intrafamiliales, nous avons élaboré une note
interservices sous forme de tableau synoptique qui présente l’ensemble des
dispositifs de traitement des situations et définit les circuits de manière
très opérationnelle. Ces outils évitent qu’il y ait de la « perte en
ligne ».
C’est malgré tout une contrainte importante, car nous
avons du mal à créer des spécialisations durables dans l’expertise des
magistrats. Ceci étant, la magistrature est un corps formé aux compétences
généralistes, de professionnels qui savent s’adapter et ont souvent choisi ce
métier par goût pour le renouvellement. C’est une chance unique que d’intégrer
un corps qui vous ouvre autant de possibilités ! Mais il faut sans doute
que les carrières gagnent en lisibilité et qu’une réflexion sur la mobilité
soit menée en cohérence avec les besoins du terrain.
Si la mobilité est souvent choisie, et appréciée pour des
magistrats qui ont envie de nouveaux horizons ou d’acquérir de nouvelles
compétences, elle devient en revanche problématique lorsqu’elle est imposée au
titre du « cursus honorum », singulièrement pour les femmes
dont beaucoup renoncent à candidater sur des postes à responsabilité par
nécessité géographique. Enfants, parents âgés, difficultés pour organiser un
déménagement et un relogement, profession libérale du conjoint, les raisons
peuvent être nombreuses. Reste que dans beaucoup de couples de magistrats, les
femmes font une carrière « transversale », avec une grande mobilité
fonctionnelle ou une spécialisation technique qui ne sont pas toujours
valorisées, et les hommes font une carrière ascendante basée sur une mobilité
géographique.
La lisibilité du processus de sélection et de nomination
par les transparences me paraît relever d’une problématique différente, celle
de la lisibilité plus large des éléments qui permettent de construire (et de
choisir) une carrière. Un progrès très important a été accompli en juillet 2020
avec la diffusion par la direction des Services judiciaires d’un guide des
parcours professionnels de la magistrature.
JSS : Le système d’évaluation des
magistrats est régulièrement pointé du doigt par la profession. Comment ce
dernier pourrait-il être amélioré selon vous ?
OM :
L’évaluation est toujours un exercice très difficile, qui oscille entre la
nécessité d’un regard bienveillant et d’une critique constructive. La
« grille d’évaluation » a été revue récemment, mais le système reste
complexe, avec des indicateurs non chiffrés et des items qualitatifs comme la
« capacité à s’inscrire dans la relation d’équipe » pour les
substituts ou l’ « aptitude à la collégialité » pour les
juges. L’activité
des magistrats ne saurait en effet être réduite à des statistiques, ou à une
évaluation de la « performance », car on attend bien d’autres
qualités que la productivité.
Ce système d’appréciation
présente en revanche le risque d’une appréciation subjective ou biaisée de la
part de l’évaluateur. Je crois qu’il faudrait déjà former tous les chefs de
juridiction et de cour qui exercent ces fonctions d’évaluation aux biais
cognitifs et aux stéréotypes inconscients, les former en vue de cet exercice
particulier de l’évaluation, qui ne va pas de soi.
Je suis assez favorable à
l’évaluation dite à 360°, qui permet de recueillir non pas le seul avis du
supérieur hiérarchique mais de l’ensemble des interlocuteurs, y compris
externes à la juridiction. Certaines expérimentations sont menées en la matière
par la direction des services judiciaires, et les premiers retours sont très
attendus par les chefs de juridiction.
Car les magistrats exercent avant
tout des fonctions publiques et leurs activités sont en lien avec de nombreux
autres acteurs de la société (justiciables, associations, services administratifs
et professions du droit par exemple). Cela ne peut évidemment pas être le seul
mode d’évaluation, afin de préserver l’indépendance des magistrats qui ne
peuvent pas être évalués à titre personnel sur leurs décisions par les parties.
Mais pour avoir contribué à
plusieurs évaluations à 360° de mes interlocuteurs préfets ou commissaires de
police par exemple, j’ai trouvé l’exercice constructif, dès lors qu’il présente
certaines garanties d’indépendance et d’impartialité.
JSS : Plusieurs présidents et
procureurs ont récemment fait part de leur sensation d’isolement dans
l’exercice de leurs fonctions. Comment expliquer ce ressenti ? De quelle
façon cette solitude peut-elle être combattue ?
JP et OM : Il est
certain que les présidents et procureurs sont encore insuffisamment épaulés par
des équipes en juridiction, comme des chefs de cabinet ou des secrétariats qui
n’existent que dans les gros tribunaux. Ils sont donc happés par l’exercice
opérationnel et juridictionnel et peuvent difficilement dégager du temps pour
rejoindre ces espaces de partage, et participer à la conversation collective.
Pour prendre de la hauteur, il faut qu’ils aient des relais sur le terrain.
OM : Beaucoup de dispositifs existent
pour éviter l’isolement dans les fonctions. Les échanges au sein des
conférences sont réguliers, et les groupes de discussion entre pairs sont
nombreux. Le co-développement a aussi fait son apparition, animé par l’Ecole
nationale de la magistrature pour les nouveaux chefs de juridiction, ou des
dispositifs de mentorat proposés par la Direction des services judiciaires.
Les associations sont aussi un
lieu très important, je pense bien entendu à l’association Femmes de Justice* –
qui, je le rappelle, est mixte : le 10 mars dernier, près de 150 personnes
se sont rassemblées pour son colloque annuel, dont beaucoup de chef.fe.s de
juridiction et de cours pour réfléchir sur ces questions de parcours et
d’accompagnement.
JSS : Le ministère de la
Justice a lancé plusieurs programmes pour accompagner les magistrats et
notamment les magistratEs dans leur parcours. Qu’en pensez-vous ?
OM : C’est une très bonne initiative.
Nous avons trop longtemps entendu qu’on « ne trouvait pas de femmes »
pour exercer les plus hautes responsabilités, ou que c’était les femmes
elles-mêmes qui s’autocensuraient.
La magistrature est un grand
corps d’?tat, constitué de 65 % de femmes, qui sont un
véritable vivier de talents. Encore faut-il pouvoir identifier les profils et
les envies, faire émerger des candidates notamment sur les fonctions de
direction et de management, dont l’attractivité a baissé ces dernières années,
et leur garantir de s’épanouir dans ces fonctions.
Nous devons éviter le syndrome de la « falaise de
verre », où l’on
nomme des femmes sur des postes risqués, comme au bord d’un
précipice, où leurs compétences et leur énergie vont venir s’abimer
avec une mission quasi impossible. Pour que les femmes se portent candidates et
aient envie d’exercer des
responsabilités, il faut qu’elles se sentent reconnues, et qu’elles soient
soutenues de manière effective. La gestion des carrières doit tenir compte de
leurs attentes et de leurs contraintes qui, c’est un fait social regrettable
mais établi, ne sont pas celles des hommes.
JP : Je partage l’analyse de ma procureure ; c’est une très bonne initiative. Il reste cependant du chemin à parcourir. Les femmes osent davantage à mon sens, mais la mobilité géographique reste un frein à ce jour dans l’évolution des carrières, notamment pour les mères de famille. Il existe aussi désormais un accompagnement de certains parcours de femme par la Direction des services judiciaires (entretien de carrière, coaching…). Le télétravail a également favorisé des aménagements de postes permettant à des femmes de saisir davantage d’opportunités professionnelles.
Propos recueillis par Bérengère Margaritelli
Légende
photo : Ombeline Mahuzier et Jennyfer Picoury
Crédit photo : © Edouard Elias / Photo prise lors de la « grande commande photographique de la bibliothèque nationale » sur le thème de la justice
Crédit photo : © Edouard Elias / Photo prise lors de la « grande commande photographique de la bibliothèque nationale » sur le thème de la justice
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