Les super-héros face au droit pénal : le paradoxe du justicier hors-la-loi


mercredi 2 mars 2022 à 09:328 min

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Les super-héros sont-ils au-dessus des lois ? Vaste question. Afin d’y répondre, le JSS s’est replongé dans l’intervention de Jean-Baptiste Thierry, maître de conférences de l’université de Lorraine, programmée dans le cadre de la soirée d’études Droit et fiction intitulé « Du Punisher au Lawyer : les super-héros au prisme du droit ». Organisées en 2016 par l’association Médiadroit (Université de Strasbourg), ces soirées ont pour objectif principal d’analyser juridiquement les univers de fiction et d’illustrer les grands concepts juridiques par des exemples tirés de ces œuvres. Ici, Jean-Baptiste Thierry s’intéresse aux super-héros et au droit pénal, et relève que pour faire respecter la loi, les super-héros sont prêts à tout… même à enfreindre à leur tour le cadre légal.

 

 


Les super-héros, personnages de fiction issus de comics – ayant largement, depuis leur création, infiltré le monde du 7e art à travers de multiples adaptions cinématographiques –, se positionnent clairement comme étant au service de la justice. Visant à faire régner l’ordre dans la ville, ils collaborent parfois avec les forces de l’ordre dans le but de faire respecter la loi. Agissant fréquemment costumés et masqués, ces justiciers se distinguent généralement par leurs capacités hors du commun. Humains augmentés (à l’image d’Iron Man) ou personnages surnaturels (comme Superman, originaire de la planète Krypton), les super-héros disposent de super-pouvoirs pour traquer les super-vilains. Mais sont-ils pour autant au-dessus des lois ?

Il apparaît en effet difficile d’imaginer punir ces alliés de la justice, admet Jean-Baptiste Thierry, à l’occasion de la Soirée d’études Droit et fiction intitulé « Du Punisher au Lawyer : les super-héros au prisme du droit ». Lors de ce colloque, le maître de conférences de l’Université de Lorraine s’intéresse au lien qui réside entre les super-héros et le droit pénal, car en effet, la justice en général, et le droit pénal en particulier, sont au cœur de ces histoires de super-héros, admet-il. Faisant référence à la raison d’être des super-héros – celle, bien souvent, de « suppléer des carences répressives réelles ou supposées résultants des mécanismes juridiques » –, ce dernier s’interroge toutefois quant à la possibilité de punir les justiciers masqués. La punition du super-héros a déjà été envisagée dans de multiples histoires : Batman est pourchassé, Wolverine est emprisonné, et Superman y est à son tour menotté. Car il faut le reconnaître, lors de la poursuite des méchants, « les super-héros violent tous allégrement la loi ». Pour autant, les héros masqués ne se voient pas comme des délinquants, pointe l’intervenant. En effet, loin de se préoccuper des règles procédurales, ces justiciers de l’ombre ne reconnaissent que leur éthique personnelle, « qui se résume le plus souvent à ne pas tuer », mais n’hésitent pas pour autant à recourir à la torture ou aux mauvais traitements pour arriver à leur fin, note Jean-Baptiste Thierry. Les super-héros ne respectent donc pas le droit… qu’ils visent pourtant à faire observer par leur intervention : un paradoxe intéressant, celui du super-héros hors-la-loi qui vient en soutien de la loi.

Par leurs actions, les super-héros peuvent donc venir suppléer le droit pénal… mais aussi l’éluder, soulève l’intervenant, quand ils refusent, par exemple, de se soumettre à la justice des hommes, leurs actions remettant ainsi en cause le principe même de leur responsabilité pénale. « L’action des super-héros est donc à l’image de leur personnalité, c’est une action ambivalente », résume l’universitaire.



Des actions repréhensibles… mais une procédure légale

« Lorsque les super-héros suppléant le droit pénal, il n’y a pas d’antagonisme entre leurs actions et la finalité de leurs actions, la finalité punitive du droit pénal », souligne dans un premier temps Jean-Baptiste Thierry.

Les procédures sont légales… toutefois, les « moyens actions » qui les précèdent se trouvent fréquemment en dehors du droit. Meurtres, violences, violations de domicile, infractions en matière d’arme, dissimulations du visage dans l’espace public, excès de vitesse, mises en danger délibérées de la vie d’autrui, homicides involontaires… la liste des infractions commises sous l’angle du droit pénal français par les super-héros est longue ! Aussi, face à l’illégalité de ces actions, certains ont suggéré un encadrement spécifique.

Dans le film Watchmen : Les Gardiens, de Zack Snyder, par exemple, les super-héros n’ont pas le droit d’exercer leur activité. Être un super-héros est tout simplement interdit. En effet, le gouvernement a fait passer une loi (le Keene act) pour interdire toute intervention des héros masqués. Rappelons d’ailleurs la maxime du film, « Who watches the watchmen ? », qui s’interroge sur l’encadrement des super-héros, faisant directement écho à la locution latine « uis custodiet ipsos custodes ? » attribuée au poète romain Juvénal, qui peut être traduite par : « Mais qui gardera ces gardiens ? ». Elle fait donc référence aux gardiens chargés de veiller sur la maison des citoyens romains en leur absence, et que l’auteur accusait d’infidélité1.






Watchmen : Les Gardiens




Autre exemple : dans Captain America : Civil War, realisé par Anthony Russo, il est notamment question d’officialiser l’action des super-héros sous l’égide des Nations unies (dans la BD, les super-héros doivent s’enregistrer auprès du gouvernement au risque de commettre un crime fédéral).

Enfin, dans les X-men, un sénateur formule une proposition de loi obligeant chaque mutant à se déclarer. « Une telle pénalisation, non pas de l’activité, mais de la personne même des super-héros, serait-elle conforme à la Constitution et aux principes d’égalité ? », s’interroge l’intervenant. Encadrer les actions des super-héros est une chose, la répression pénale du fait d’être un super-héros en est une autre.

Bien que les super-héros ne respectent pas la procédure pénale, c’est la légalité des procédures elle-même qui va alors permettre de mieux poursuivre les méchants. Aussi, dès lors que le super-héros remet le super-vilain à la justice, l’application de l’adage Male captus bene detentus (l’irrégularité de la capture n’entraîne par l’irrégularité de la détention) rend les poursuites possibles, assure le maître de conférences, faisant notamment référence à une scène d’extradition déguisée par Batman, dans The Dark Knight : Le Chevalier noir, de Christopher Nolan.

Cependant, « la légalité des procédures est plus problématique quand il s’agit d’apprécier la validité de la preuve rapportée par un super-héros », soulève l’universitaire. En droit français, la Cour de cassation considère que la preuve déloyale ou illégale rapportée par une partie privée n’est pas irrecevable en matière pénale (les juges doivent soumettre cet élément de preuve au contradictoire), « mais on sait aussi que portent atteinte au principe de loyauté des preuves et au droit à un procès équitable la provocation à la commission d’une infraction, ou la preuve illicite obtenue par une partie publique ou par l’intermédiaire d’une partie publique ». Ce qui reviendrait à dire que l’instrumentalisation d’un super-héros par les autorités pourrait ainsi constituer un motif d’irrecevabilité de la preuve. Face à ce constat, « l’officialisation de l’action des super-héros apparait pénalement comme une mauvaise idée » considère Jean-Baptiste Thierry, et peut alors provoquer la nullité des procédures. Ce dernier l’affirme donc sans détour : les super-héros ne sont rien d’autre que « des délinquants dont les motifs sont nobles, mais dont les moyens d’action se situent hors du droit ».



La responsabilité pénale du super-héros neutralisée ou instrumentalisée

Les super-héros, on l’a dit, sont dangereux, car ils éludent le doit pénal, et révèlent là, selon l’intervenant, leur véritable nature. Ils pallient en effet les défaillances des mécanismes juridiques à leur manière, parce qu’ils ne se considèrent pas comme des sujets de droit comme les autres. Dans ce contexte, la responsabilité pénale des super-héros apparaît donc neutralisée, quand elle n’est pas instrumentalisée.

À l’évidence, la responsabilité pénale des super-héros apparait neutralisée face à leurs superpouvoirs, les rendant alors incontrôlables. En effet, « comment incarcérer Hulk ? », s’interroge par exemple – et à juste titre – le maître de conférences. La punition des super-héros est délicate… encore faut-il parvenir, en premier lieu, à les interpeller. Pour être condamné, il faudrait donc que le super-héros accepte tout bonnement cette condition et qu’il consente à être incarcéré. Mais là encore, Jean-Baptiste Thierry soulève un paradoxe quant à la philosophie de ces justiciers : considérant le droit pénal défaillant, les super-héros s’engagent donc à le suppléer en en devenant en quelque sorte les remèdes. Comment peuvent-ils alors se soumettre à cette loi qu’ils ont eux-mêmes érigée ? Rares sont ceux qui acceptent de se soumettre à « la loi des hommes », ne s’estimant pas « humains », ou considérant que leurs actions n’entrent pas dans le champ d’application de la loi pénale. D’une certaine manière, la loi leur appartiendrait. Notons toutefois que cela ne les empêche pas d’avoir des conflits intérieurs, et de prendre conscience des dommages collatéraux causés par leurs actions.

La responsabilité pénale du super-héros peut cependant devenir un outil quand ces derniers entendent se servir de la loi pour asseoir leur action. L’universitaire prend alors l’exemple d’Hancock (dans le film du même nom réalisé par Peter Berg), où un super-héros alcoolique, casseur et impopulaire, va accepter d’exécuter une peine privative de liberté volontairement, alors qu’il peut allégrement s’échapper de l’établissement pénitentiaire quand il le souhaite. Le but de cette démarche n’a donc pas de finalité rétributive, précise Jean-Baptiste Thierry, il s’agit tout simplement d’une opération de communication à destination des habitants de la ville. Visant, par ce biais, à se faire pardonner de ces actions, il entend ainsi « amadouer » le public, lequel le réclamera, espère-t-il, au moment où une situation extrême se présentera.






The Dark Knight : Le Chevalier noir



Batman instrumentalise également l’action lorsqu’il endosse à son tour dans The Dark Knight : Le Chevalier noir, une responsabilité de principe « qui permet de protéger la vérité ». « Il accepte de passer pour le méchant pour ne pas ruiner l’action du bien ». « En attirant la haine de tous ses concitoyens, il va ainsi renforcer le lien social qui les unit. », explique l’universitaire. La maxime du film, reprise par l’homme chauve-souris lui-même, expliquerait alors bien cette démarche : « Soit on meurt en héros, soit on vit assez longtemps pour se voir endosser la peau du méchant. » Car contrairement à d’autres hommes masqués, Batman ne recherche pas le pouvoir ni à flatter son égo. Il considère en effet son action temporaire, et deviendra même une franchise, au travers d’une ligue déployée dans plusieurs villes des États-Unis. Batman n’est donc pas héros, il ne cherche pas à substituer sa propre justice à celle du droit pénal. Il sera même traqué, « Parce qu’il est le héros que Gotham mérite, mais pas celui qu’il faut à ses citoyens. Parce que ce n’est pas un héros. C’est un ange gardien silencieux. Un protecteur vigilant. Un chevalier noir2 ».

 

1) À ce sujet, voir, lors de la même soirée d’études, l’intervention d’Alexandre Ciaudo, professeur CMH (EA 4232), université d’Auvergne sur « L’encadrement juridique de l’activité de super-héros ».

2) Phrases prononcées par le commissaire James Gordon, à la fin du film The Dark Knight : Le Chevalier noir.



Constance Périn

 

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