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Les super-héros sont-ils au-dessus
des lois ? Vaste question. Afin d’y répondre, le JSS s’est replongé dans l’intervention de Jean-Baptiste Thierry,
maître de conférences de l’université de Lorraine, programmée dans le cadre de
la soirée d’études Droit et fiction intitulé « Du Punisher au Lawyer : les super-héros au prisme du droit ».
Organisées en 2016 par l’association Médiadroit (Université de Strasbourg), ces
soirées ont pour objectif principal d’analyser juridiquement les univers de
fiction et d’illustrer les grands concepts juridiques par des exemples tirés de
ces œuvres. Ici, Jean-Baptiste Thierry s’intéresse aux super-héros et au droit
pénal, et relève que pour faire respecter la loi, les super-héros sont prêts à
tout… même à enfreindre à leur tour le cadre légal.
Les super-héros, personnages de
fiction issus de comics – ayant largement, depuis leur création, infiltré le
monde du 7e art à travers de multiples adaptions cinématographiques
–, se positionnent clairement comme étant au service de la justice. Visant à
faire régner l’ordre dans la ville, ils collaborent parfois avec les forces de
l’ordre dans le but de faire respecter la loi. Agissant fréquemment costumés et
masqués, ces justiciers se distinguent généralement par leurs capacités hors du
commun. Humains augmentés (à l’image d’Iron Man) ou personnages surnaturels
(comme Superman, originaire de la planète Krypton), les super-héros disposent
de super-pouvoirs pour traquer les super-vilains. Mais sont-ils pour autant au-dessus
des lois ?
Il apparaît en effet difficile
d’imaginer punir ces alliés de la justice, admet Jean-Baptiste Thierry, à
l’occasion de la Soirée d’études Droit et fiction intitulé « Du Punisher au Lawyer : les super-héros au prisme du droit ».
Lors de ce colloque, le maître de conférences de l’Université de Lorraine
s’intéresse au lien qui réside entre les super-héros et le droit pénal, car en
effet, la justice en général, et le droit pénal en particulier, sont au cœur de
ces histoires de super-héros, admet-il. Faisant référence à la raison d’être
des super-héros – celle, bien souvent, de «
suppléer des carences répressives réelles ou supposées résultants des
mécanismes juridiques » –, ce dernier s’interroge toutefois quant à la
possibilité de punir les justiciers masqués. La punition du super-héros a déjà
été envisagée dans de multiples histoires : Batman est pourchassé, Wolverine
est emprisonné, et Superman y est à son tour menotté. Car il faut le
reconnaître, lors de la poursuite des méchants, « les super-héros violent tous allégrement la loi ». Pour autant, les
héros masqués ne se voient pas comme des délinquants, pointe l’intervenant. En
effet, loin de se préoccuper des règles procédurales, ces justiciers de l’ombre
ne reconnaissent que leur éthique personnelle, « qui se résume le plus souvent à ne pas tuer », mais n’hésitent
pas pour autant à recourir à la torture ou aux mauvais traitements pour arriver
à leur fin, note Jean-Baptiste Thierry. Les super-héros ne respectent donc pas
le droit… qu’ils visent pourtant à faire observer par leur intervention : un
paradoxe intéressant, celui du super-héros hors-la-loi qui vient en soutien de
la loi.
Par leurs actions, les super-héros
peuvent donc venir suppléer le droit pénal… mais aussi l’éluder, soulève
l’intervenant, quand ils refusent, par exemple, de se soumettre à la justice
des hommes, leurs actions remettant ainsi en cause le principe même de leur
responsabilité pénale. « L’action des
super-héros est donc à l’image de leur personnalité, c’est une action
ambivalente », résume l’universitaire.
Des actions repréhensibles… mais une procédure légale
«
Lorsque les super-héros suppléant le droit pénal, il n’y a pas d’antagonisme
entre leurs actions et la finalité de leurs actions, la finalité punitive du
droit pénal », souligne dans un
premier temps Jean-Baptiste Thierry.
Les procédures sont légales… toutefois,
les « moyens actions » qui les précèdent se trouvent fréquemment en dehors du
droit. Meurtres, violences, violations de domicile, infractions en matière
d’arme, dissimulations du visage dans l’espace public, excès de vitesse, mises
en danger délibérées de la vie d’autrui, homicides involontaires… la liste des
infractions commises sous l’angle du droit pénal français par les super-héros
est longue ! Aussi, face à l’illégalité de ces actions, certains ont
suggéré un encadrement spécifique.
Dans le film Watchmen : Les Gardiens, de Zack Snyder, par exemple, les super-héros
n’ont pas le droit d’exercer leur activité. Être un super-héros est tout
simplement interdit. En effet, le gouvernement a fait passer une loi (le Keene
act) pour interdire toute intervention des héros masqués. Rappelons d’ailleurs
la maxime du film, « Who watches the
watchmen ? », qui s’interroge sur l’encadrement des super-héros, faisant
directement écho à la locution latine « uis
custodiet ipsos custodes ? » attribuée au poète romain Juvénal, qui peut
être traduite par : « Mais qui gardera
ces gardiens ? ». Elle fait donc référence aux gardiens chargés de veiller
sur la maison des citoyens romains en leur absence, et que l’auteur accusait
d’infidélité1.
Watchmen : Les Gardiens
Autre exemple : dans Captain
America : Civil War, realisé par Anthony Russo, il est notamment
question d’officialiser l’action des super-héros sous l’égide des Nations unies
(dans la BD, les super-héros doivent s’enregistrer auprès du gouvernement au
risque de commettre un crime fédéral).
Enfin, dans les X-men, un
sénateur formule une proposition de loi obligeant chaque mutant à se déclarer.
« Une telle pénalisation, non pas de l’activité, mais de la personne
même des super-héros, serait-elle conforme à la Constitution et aux principes
d’égalité ? », s’interroge l’intervenant. Encadrer les actions des super-héros
est une chose, la répression pénale du fait d’être un super-héros en est une
autre.
Bien que les super-héros ne
respectent pas la procédure pénale, c’est la légalité des procédures elle-même
qui va alors permettre de mieux poursuivre les méchants. Aussi, dès lors que le
super-héros remet le super-vilain à la justice, l’application de l’adage Male captus bene detentus
(l’irrégularité de la capture n’entraîne par l’irrégularité de la détention)
rend les poursuites possibles, assure le maître de conférences, faisant
notamment référence à une scène d’extradition déguisée par Batman, dans The
Dark Knight : Le Chevalier noir, de Christopher Nolan.
Cependant, « la légalité des
procédures est plus problématique quand il s’agit d’apprécier la validité de la
preuve rapportée par un super-héros », soulève l’universitaire. En
droit français, la Cour de cassation considère que la preuve déloyale ou
illégale rapportée par une partie privée n’est pas irrecevable en matière
pénale (les juges doivent soumettre cet élément de preuve au contradictoire), «
mais on sait aussi que portent atteinte
au principe de loyauté des preuves et au droit à un procès équitable la
provocation à la commission d’une infraction, ou la preuve illicite obtenue par
une partie publique ou par l’intermédiaire d’une partie publique ». Ce qui
reviendrait à dire que l’instrumentalisation d’un super-héros par les autorités
pourrait ainsi constituer un motif d’irrecevabilité de la preuve. Face à ce
constat, « l’officialisation de l’action
des super-héros apparait pénalement comme une mauvaise idée » considère
Jean-Baptiste Thierry, et peut alors provoquer la nullité des procédures. Ce
dernier l’affirme donc sans détour : les super-héros ne sont rien d’autre que «
des délinquants dont les motifs sont nobles, mais dont les moyens d’action
se situent hors du droit ».
La responsabilité pénale du super-héros neutralisée ou instrumentalisée
Les super-héros, on l’a dit, sont dangereux, car ils
éludent le doit pénal, et révèlent là, selon l’intervenant, leur véritable
nature. Ils pallient en effet les défaillances des mécanismes juridiques à leur
manière, parce qu’ils ne se considèrent pas comme des sujets de droit comme les
autres. Dans ce contexte, la responsabilité pénale des super-héros apparaît
donc neutralisée, quand elle n’est pas instrumentalisée.
À l’évidence, la responsabilité
pénale des super-héros apparait neutralisée face à leurs superpouvoirs, les
rendant alors incontrôlables. En effet, « comment incarcérer Hulk ? »,
s’interroge par exemple – et à juste titre – le maître de conférences. La
punition des super-héros est délicate… encore faut-il parvenir, en premier
lieu, à les interpeller. Pour être condamné, il faudrait donc que le
super-héros accepte tout bonnement cette condition et qu’il consente à être
incarcéré. Mais là encore, Jean-Baptiste Thierry soulève un paradoxe quant à la
philosophie de ces justiciers : considérant le droit pénal défaillant, les
super-héros s’engagent donc à le suppléer en en devenant en quelque sorte les
remèdes. Comment peuvent-ils alors se soumettre à cette loi qu’ils ont
eux-mêmes érigée ? Rares sont ceux qui acceptent de se soumettre à « la loi des
hommes », ne s’estimant pas « humains », ou considérant que leurs actions
n’entrent pas dans le champ d’application de la loi pénale. D’une certaine
manière, la loi leur appartiendrait. Notons toutefois que cela ne les empêche
pas d’avoir des conflits intérieurs, et de prendre conscience des dommages
collatéraux causés par leurs actions.
La responsabilité pénale du
super-héros peut cependant devenir un outil quand ces derniers entendent se
servir de la loi pour asseoir leur action. L’universitaire prend alors l’exemple
d’Hancock (dans le film du même nom réalisé par Peter Berg), où un super-héros
alcoolique, casseur et impopulaire, va accepter d’exécuter une peine privative
de liberté volontairement, alors qu’il peut allégrement s’échapper de
l’établissement pénitentiaire quand il le souhaite. Le but de cette démarche
n’a donc pas de finalité rétributive, précise Jean-Baptiste Thierry, il s’agit
tout simplement d’une opération de communication à destination des habitants de
la ville. Visant, par ce biais, à se faire pardonner de ces actions, il entend
ainsi « amadouer » le public, lequel le réclamera, espère-t-il, au moment où
une situation extrême se présentera.
The Dark Knight : Le Chevalier noir
Batman instrumentalise également
l’action lorsqu’il endosse à son tour dans The Dark Knight : Le Chevalier noir,
une responsabilité de principe « qui
permet de protéger la vérité ». « Il
accepte de passer pour le méchant pour ne pas ruiner l’action du bien ». « En attirant la haine de tous ses
concitoyens, il va ainsi renforcer le lien social qui les unit. », explique
l’universitaire. La maxime du film, reprise par l’homme chauve-souris lui-même,
expliquerait alors bien cette démarche : « Soit
on meurt en héros, soit on vit assez longtemps pour se voir endosser la peau du
méchant. » Car contrairement à d’autres hommes masqués, Batman ne recherche
pas le pouvoir ni à flatter son égo. Il considère en effet son action
temporaire, et deviendra même une franchise, au travers d’une ligue déployée
dans plusieurs villes des États-Unis. Batman n’est donc pas héros, il ne cherche
pas à substituer sa propre justice à celle du droit pénal. Il sera même traqué,
« Parce qu’il est le héros que Gotham
mérite, mais pas celui qu’il faut à ses citoyens. Parce que ce n’est pas un
héros. C’est un ange gardien silencieux. Un protecteur vigilant. Un chevalier
noir2 ».
1) À ce sujet, voir, lors de la même soirée
d’études, l’intervention d’Alexandre Ciaudo, professeur CMH (EA 4232),
université d’Auvergne sur « L’encadrement juridique de l’activité de
super-héros ».
2) Phrases prononcées par le commissaire James
Gordon, à la fin du film The Dark Knight : Le Chevalier noir.
Constance Périn
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