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INTERVIEW. Mardi 10 juin, le Sénat a adopté à l’unanimité une proposition de loi contre la « mode éphémère ». Dans le viseur notamment, des enseignes comme la marque chinoise Shein. De quoi satisfaire les associations de lutte contre la fast fashion ? Mathilde Pousseo, déléguée générale du collectif Ethique sur l’étiquette, estime qu'en l'état, le texte protège d'autres géants comme Zara et Décathlon, et risque de conforter ces enseignes dans « leurs pratiques délétères ».
Journal Spécial des Sociétés : Quelle a été votre réaction au vote du Sénat pour
la proposition de loi visant la « mode éphémère », et tout particulièrement
l’enseigne chinoise Shein ?
Mathilde
Pousséo : Que les choses soient
claires. Il faut endiguer l’essor de Shein. C’est évident. L'enseigne chinoise prend des
parts de marché stratosphériques, quand on voit sa courbe de croissance.
Néanmoins, Shein ne représente que 10 % de la problématique de la fast fashion.
Il faut rappeler que cette loi, à l’origine, vise à limiter les impacts
environnementaux de l’industrie textile. Ce n’était pas une loi contre une
marque chinoise. C’était une loi qui fixait un cadre, les principes sur ce qui
peut être vendu en France ou non. On ne demande pas de faire disparaître une
enseigne, mais on demande à l’industrie de réfléchir sur son mode de
production. Cela s’adresse à l’ensemble de l’industrie textile.
JSS :
Le texte épargne donc une partie du secteur ?
M.P. : En l’état, c’est une loi protectionniste pour les très
grandes firmes. Mais je m’attends à un retour aux principes de la loi au
passage en commission mixte paritaire. S'il reste en l’état, ce texte conforterait les grands opérateurs des désastres sociaux et environnementaux
que génère la fast fashion dans leurs pratiques délétères.
Par
exemple, le site d’investigation Disclose a révélé que la loi de 2022
sur l’économie circulaire, qui interdit les destructions d’invendus et incite
aux dons à des ONG, en contrepartie de déductions fiscales, faisait que
certaines marques surproduisent, tout à fait sciemment, des biens qu’elles ne
mettront jamais en vente, les donnent directement à des ONG. L’une d’entre
elles a créé sa propre ONG. Et en contrepartie, elles obtiennent des millions
d’euros de déductions fiscales. Shein en a profité, très clairement. La loi au
Sénat dit que seul Shein est concernée par l’arrêt des déductions fiscales. Or,
ce que Disclose révèle, c’est que Decathlon a défiscalisé 23 fois plus
que Shein !
À lire aussi : Le projet de « taxe Zucman »
rejeté par le Sénat
Qu’il
faille endiguer l’essor de l’ultra fast fashion, c’est une chose. Mais ce n’est
pas la peine de faire tout un pataquès sur une loi qui ne va pas changer
grand-chose au phénomène. Par ailleurs, en tant que représentante de la branche
française de l’ONG internationale Clean Clothes Campaign, qui lutte pour les
droits humains au travail, entendre que tout le monde se gargarise avec le Rana
Plaza [immeuble abritant des ateliers de production textile qui s’est
effondré le 24 avril 2013, NDLR] alors même que les marques qui sont
impliquées dans le Rana Plaza sont protégées par la nouvelle monture de la loi,
pour moi, c’est incompréhensible.
En
clair, c’est très insatisfaisant, mais on a de l’espoir, avec l’ensemble des
ONG, dans ce qui va sortir de la commission mixte paritaire.
JSS :
Estimez-vous que cette proposition de loi est suffisante pour
contrebalancer un achat croissant de vêtements, notamment des vêtements issus
de la fast fashion en France ? Si oui, pour quelles raisons ?
M.P. : Actuellement, absolument pas. Il faut voir la réaction
de certaines marques françaises, comme celle de Julia Faure, qui est une
porte-parole des créateurs français. Ce qui a été dit au Sénat, c’est : « Il
faut protéger les boutiques qui ont pignon sur rue et qui animent nos cœurs de
ville. » Que sont ces marques ? Ce sont celles qui ont chassé, uniformisé
nos cœurs de ville partout en France, mais aussi dans le monde. Aujourd’hui,
que vous alliez à Limoges ou à Kuala Lumpur, vous trouvez exactement les mêmes
enseignes dans le même ordre dans les rues. Ces marques ont bouffé les marques
françaises.
Dire
qu’il faut les protéger, c’est promouvoir leur modèle. On est pour une
régulation du secteur, pour une meilleure réflexion des achats. En 2024, les
Français ont acheté 42 nouvelles pièces de textile. Il n’y a pas de sujet sur
le fait de pouvoir s’habiller selon ses moyens, y compris quand on est en
précarité. Est-ce qu’on a besoin d’acheter 42 nouvelles pièces de textile par
an ? Qu’est-ce qui fait que les gens achètent ces 42 nouvelles pièces par an ?
Est-ce que ce n’est pas le modèle de la fast fashion, avec des vêtements
de piètre qualité, qui fait qu’on est tenté par un renouvellement permanent ?
Sans
compter le matraquage publicitaire. Des infiltrations dans tous les secteurs,
parfois même des secteurs monopolistiques. Je parlais tout à l’heure de Décathlon,
qui a des pratiques extrêmement problématiques. Mais aujourd’hui, quand vous
habitez en milieu rural et que vous devez renouveler un équipement sportif ou
mettre votre enfant au judo en début d’année, avez-vous une alternative ? Je
n’en suis pas vraiment sûre.
Il y a
d’autres moyens de lutter. Décathlon, c’est le modèle de la fast fashion, la
marque préférée des Français et des Européens. C’est un véritable monopole
européen. Cela ne permet pas du tout d’endiguer ce modèle.
JSS :
Quelles solutions seraient les plus propices pour restreindre l’importance de
la mode éphémère, et donc son impact environnemental, selon vous ?
M.P. : Dans un premier temps, il faudrait revenir à la première
mouture de la loi, comme base de discussion, telle qu’elle a été votée à
l’Assemblée nationale à l’unanimité. Elle ne semblait pas faire débat, au-delà
de certains aspects. Mais il faut surtout que cette loi devienne une directive
européenne, parce que les impacts environnementaux de la fast fashion ne
sont pas franco-français, ils sont un phénomène mondialisé. Un jean a fait 25 000
kilomètres avant d’arriver dans votre armoire. Il y a des composants qui
viennent d’Afrique, notamment le cuivre qui sert pour les fermetures éclair, et
le cobalt qui sert pour la teinture. Il faut le prendre comme tel et réfléchir
à des régulations au niveau mondial.
Il faut aussi que les publicitaires perdent l’habitude de ne prendre que l’angle prix. Il faut qu’ils prennent aussi l’angle qualité, l’angle beauté du projet. Je ne dirais pas que la fast fashion s’apparente à la mode. Pas plus que le fast-food serait de la gastronomie. C’est une autre forme.
La mode,
ce sont des gens qui réfléchissent pendant des mois sur un modèle, qui
racontent l’histoire d’un vêtement, la manière dont il a été conçu, dont il a
été fabriqué, quels sont ses composants, parce qu’il y a un art de la mode et
je pense qu’il faut revenir à repenser tous nos modèles de consommation,
l’attrait du neuf, et réfléchir aussi à plus d’éducation derrière le prix, pour
faire comprendre qui paye le prix. Quand on achète, par exemple, des articles,
faits aux deux-tiers en polyester, quels sont les impacts sur notre santé, en
plus de l’environnement ?
Il
faudrait une obligation à mieux informer. Une réflexion des acheteurs et des
restrictions légales. Shein, qui est attaquée aussi au niveau européen, va être
contrainte de repenser son modèle. Mais je ne pense pas que derrière, les très
gros opérateurs comme Inditex, Zara, le groupe Mulliez, Primark, vont se dire :
« Mais oui, bien sûr. Il faut qu’on revoie notre modèle », alors même
qu’ils sont confortés par le législateur.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
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