« Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être avocat et photographe »


vendredi 8 août 202512 min

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Notre série "Ils ne font pas que du droit !"

Cet été, le JSS vous propose de partir à la rencontre de professionnels du droit dont le quotidien ne se résume pas qu’à la robe, à la rédaction d’actes ou au Code civil ! Artistes, sportifs ou musiciens… Découvrez une autre facette de ces passionnés à la double vie.
  • « Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être avocat et photographe »
  • SERIE (1/5). Quand il n’est pas dans son cabinet ou à la barre, le pénaliste Thomas Klotz troque la robe et ses dossiers pour un Leica – enfin… lorsqu’il n’est pas muni de sa chambre grand format. Un matériel qui permet au photographe d’être dans une « écriture lente » où chaque prise peut prendre jusqu’à trois quarts d’heure. Et cela vaut le coup : en septembre, se tiendra sa prochaine exposition au sein de la galerie parisienne Clémentine de la Féronnière, à l’occasion de la sortie de son 4e ouvrage Periferia. Rencontre.

    Ils ne font pas que du droit !

    Cet été, le JSS vous propose de partir à la rencontre de professionnels du droit dont le quotidien ne se résume pas qu’à la robe, à la rédaction d’actes ou au Code civil ! Artistes, sportifs ou musiciens… Découvrez une autre facette de ces passionnés à la double vie.

      -      « Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être avocat et photographe » 

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    - Article à paraître le 5/09/2025

    JSS : Avocat au barreau de Paris depuis 2012 en droit pénal, vous avez progressivement renoué avec la photo pour laquelle vous nourrissez une passion affirmée. D’où celle-ci vous est-elle venue ; quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?

    Thomas Klotz : Cette passion prend sa source très tôt. J’ai découvert la photographie quand j’avais moins de 10 ans avec mon père qui en pratiquait beaucoup en amateur. On avait un laboratoire photographique à la maison, ce qui aujourd’hui peut paraître un peu saugrenu, mais à l’époque c’était quelque chose de vraiment fréquent !

    J’ai grandi et je m’y suis vraiment mis autour de 14-15 ans, au point de vouloir en faire mon métier, ce à quoi j’avais un temps pensé, avant de finalement me lancer dans des études de droit.

    Lorsque je suis arrivé à Paris au début des années 2000, j’ai commencé à gagner ma vie en tant qu’assistant photographe dans la production de photographies publicitaires et de mode en studio. J’ai ensuite mis ça un peu de côté en exerçant une fonction de chef d’entreprise dans l’audiovisuel avant de devenir avocat. J’ai toutefois continué à m’intéresser au marché de la photo et d’être un grand collectionneur de livres photographiques. Et puis, peu de temps avant de devenir avocat, j’ai repris la pratique photo.

    JSS : Il semble que rien ne vous destinait à devenir avocat... Comment vous êtes-vous finalement retrouvé à passer le barreau ?

    T. K. : Lorsque j’ai annoncé à ma mère que je souhaitais devenir photographe et arrêter mes études, j’ai fait « forte impression » dirons-nous, j’ai bien cru qu’elle allait faire un malaise !

    Je ne me destinais pas forcément à être avocat, mais j’avoue m’être passionné pour le droit ; passion qui reste intacte. C’est la seule chose qui m’intéressait après le Bac. A l’époque, je me suis dit que quitte à faire des études, autant que ce soit en droit ! La photographie, je pouvais la pratiquer sans avoir forcément besoin de l’étudier dans les grandes écoles.

    JSS : Quelle est votre pratique de la photographie ?

    T. K. : Je travaille en argentique avec la chambre grand format qui fonctionne à la pellicule, rien n’est numérique. C’est un matériel qui se fait encore. Celui que j’utilise est neuf, ce n’est pas du tout un procédé rétrograde ! On est ici dans la photo d’art, c’est très particulier et c’est une façon de photographier qui marche encore énormément aujourd’hui. C’est toutefois un matériel assez lourd puisque mon appareil fait entre sept et huit kilos. Ce n’est que du bois et du verre, il n’y a rien d’électronique.


    Une soixantaine de photos composent le nouvel ouvrage de Thomas Klotz, Periferia

    Concrètement, pour la prise de photo, je mets un plan film derrière et je fais ma prise, tout en sachant qu’il faut ensuite développer l’image latente sur le film. Je réalise une, deux voire trois photos par jour maximum, car je suis dans une écriture lente avec la chambre grand format. On n’est pas dans l’empressement avec ce procédé, on pose tranquillement son cadre, on prend sa lumière. C’est un peu comme aller à la pêche ! Pour prendre une photo, il faut compter entre 30 minutes et trois quarts d’heure minimum.

    Aussi, le coût des pellicules m’oblige à limiter mes clichés. Tous les portraits dans Periferia [quatrième livre photo de l’avocat à paraître le 2 septembre prochain, ndlr] sont réalisés en une seule prise, et c’est tout !

    « Certains détracteurs diront que je suis à moitié avocat et d’autres diront que je suis à moitié photographe, et c’est faux. »

    Lors de mes déplacements, j’ai également sous le coude un petit appareil photo Leica. Je fais des photos tout le temps !

    Je suis par ailleurs très sévère sur mon travail tout en étant très fier de moi, mais pour autant, je n’affiche pas mes clichés chez moi ou au sein de mon cabinet.

    JSS : Qu’est-ce que la photographie vous inspire ? Que cherchez-vous à faire passer à travers vos clichés ?

    T. K. : J’essaie avant tout de faire passer un sentiment, ce qui est déjà beaucoup. Mais plus largement, mes clichés sont des récits d’appropriation.

    Lorsque j’ai fait les photos dans le livre Justice, je n’ai pas photographié la justice mais « ma » justice. Je me suis intéressé à la banalité, à l’aspect administratif, sans pour autant vouloir y mettre du plomb dans l’aile. Je suis allé dans des éléments extrêmement prosaïques, et mon geste photographique est celui qui va dans le sens d’une retranscription d’une certaine banalité, avec très peu d’intention, une vision assez simple.

    Les sentiments qui vont s’en dégager ici sont notamment en premier lieu le dépaysement par rapport à des choses que tout le monde voit, qui peut provoquer une sorte de déséquilibre devant « ma » réalité. Il y a un peu d’étrangeté, ce qui intrigue toujours un peu, et au final, cela développe un questionnement sur la représentation des images très connues, très véhiculées comme peut l’être celle sur la justice, ou bien les images du nord ou de celles de périphéries qui sont assez déroutantes par rapport à l’imaginaire qu’on pourrait en avoir.

    JSS : De quelle(s) façon(s) votre pratique d’avocat a-t-elle une influence sur votre façon de photographier ? Et vice-versa ?

    T. K : Je pense qu’il y a une réciprocité. On m’a fait remarquer sur les portraits que j’ai faits que j’avais la même distance entre moi le photographe et le sujet, qu’entre moi et mes clients quand ils sont derrière mon bureau. C’est en feuilletant le livre, en le montrant au travail à plusieurs personnes qu’elles m’ont dit « regarde, on dirait qu’il y a une sorte de distance entre toi quand tu reçois des personnes au bureau et entre les personnes que tu photographies ». Et je ne m’en étais même pas rendu compte.

    Ensuite, le droit apporte énormément de rigueur dans la démarche artistique, que ce soit dans le choix des sujets, le choix des prises de vue, la manière dont je procède. Même si certaines photos peuvent paraitre comme des récits de déambulation, à l’intérieur de tout cela, il y a beaucoup de rigueur, et au final, j’ai un point de vue en tant qu’avocat qui se rapproche à celui de photographe.

    JSS : En 2019, vous avez fait paraître un premier ouvrage de photographies, Northscape. Qu’est-ce qui vous a poussé à publier ce livre, puis trois autres quelques années après ?

    T. K. : C’est l’accord d’un éditeur qui m’y a poussé.

    Mon premier projet Northscape est le récit secret de mes allers-retours dans ma région natale dans le nord, que je faisais parfois en train deux à trois fois par jour pour aller voir mon père qui souffrait d’un cancer extrêmement agressif.

    C’est plutôt un récit fantomatique qu’un hommage à mon père, même si je savais que je n’allais bientôt plus le voir. Et de ces allers-retours sont nées diverses photos.

    Je les ai montrées à une éditrice qui rapidement dit qu'elle était partante pour faire paraître un ouvrage. 

    Nous avons eu un superbe accueil dans la presse. La galerie Eva Meyer s’est intéressé au projet, et sans pour autant dire que j’ai décollé – car on ne décolle pas en photo, ce n’est pas le terme qu’il faut utiliser –, ça a très bien fonctionné, et c’est ainsi que ma démarche photographique a fait l’objet d’un premier livre et s’est fait connaitre.

    Ensuite, j’ai eu la chance de faire paraitre un second ouvrage sur ma fille ainée, Ève, la montagne et la jeune fille. J’ai été invité à présenter mon travail à la galerie Nathalie Obadia, une des plus grandes galeries d’art contemporain. J’ai eu carte blanche pendant un mois.

    Le livre a lui aussi été très bien accueilli, d’autant qu’il est sorti durant la crise sanitaire, période où l’actualité culturelle s’est davantage focalisée sur les livres. Les musées et les cinémas étaient encore fermés quand les galeries étaient les seuls lieux de culture ouverts.

    On a donc fait le grand chelem, puis je suis entré dans la galerie Clémentine de la Féronnière, très grande galerie photo qui représente une partie de la photo anglaise et américaine et avec laquelle je vais tenir ma prochaine exposition pour la sortie de Periferia en septembre.

    JSS : N’est-ce pas plus difficile de se faire un nom en tant que photographe qu’en tant qu’avocat ?

    T. K . : C’est beaucoup plus difficile car j’arrive avec un certain âge, et puis je vis entre deux eaux ! Certains détracteurs diront que je suis à moitié avocat et d’autres diront que je suis à moitié photographe, et c’est faux.

    Et ces remarques sont à mon sens extrêmement hypocrites car lorsque des avocats très connus, voire le plus connu qu’on n’ait jamais eu, entrent à l’Académie française et écrivent un livre par an, ça ne pose de problème à personne. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui on me regarde comme un ovni alors que depuis le 19e siècle, les avocats n’ont jamais été « que » ça. Ils ont été parlementaires, écrivains, politiques ; je ne vois donc pas pourquoi je ne pourrais pas être photographe.

    D’autant que mon activité professionnelle n’en a jamais pâti. Je suis le premier arrivé au bureau le matin et le dernier à partir, tous les jours. Nous travaillons au cabinet sur des dossiers de tout premier plan.

    Nous avons notamment défendu des dirigeants sur le dossier Deliveroo [la société de livraison de repas était accusée et condamnée pour travail dissimulé ndlr], le dossier Atalian [un des dirigeants de la filiale a été accusé de « blanchiment aggravé » avant d’être relaxé ndlr]. Nous avons également traité un énorme dossier en droit pénal des affaires, j’ai défendu dans des dossiers en droit pénal de la concurrence des dirigeants, je défends d’anciens magistrats...

    Le cabinet est actif et en croissance permanente, et je dirais même que certains clients aiment avoir un avocat avec une sensibilité. Ils se disent qu’il peut y avoir un supplément d’âme de quelqu’un qui a une vie culturelle riche à côté, une source d’inspiration. On me l’a dit une fois, je ne dis pas que c’est avéré pour tous mes clients.

    L’un n’empêche pas l’autre. La tradition littéraire de l’avocat est acquise, la tradition politique aussi, à moi de faire une tradition photographique.

    JSS : Vous le disiez, dans votre troisième livre, vous avez photographié « votre » justice. Ce choix n’est pas très étonnant de la part d’un avocat. Qu’avez-vous voulu provoquer exactement chez le lecteur ? Quelle vision de la justice défendez-vous, que ce soit en tant qu’avocat et en tant que photographe ?

    T. K. : Je ne sais pas vraiment s’il y a une vision de la justice que je défends, en tout cas pour Justice, j’ai voulu faire transparaitre les choses qu’on oublie un peu vite, emmener le public un peu ailleurs que les cas véhiculés à travers la presse, les choses généralistes, les faits divers et drames ; j’ai voulu montrer autre chose. On a beaucoup de représentations de la justice avec notamment des dessins d’audience, mais on a finalement très peu de photos, d’images.

    Je me suis attaché à une version extrêmement personnelle avec un travail d’appropriation plus que d’exposition de la justice, même si l’un ne va pas sans l’autre. Et sans vraiment l’anticiper, j’ai chapitré le livre avec un parti éditorial très fort, dont le premier chapitre qui s’ouvre sur un fait divers très dur qui m’a marqué ainsi que toute la France, et particulièrement le nord : l’affaire des frères Jourdain [deux frères ont enlevé et tué quatre jeunes filles en 1997 ndlr].

    « Dans mon ouvrage, je montre “ma” justice et pas “les” justices »

    J’ai également consacré un chapitre sur la masse et la plume. Il faut entendre par là la masse de papier de l’œuvre judiciaire, tout mettant au centre de tout cela le travail des greffiers, lesquels ont des revendications sociales très fortes mais ne se font quasiment jamais entendre, et qui sont hélas des mains parfois trop invisibles de l’œuvre de justice. J’ai notamment inséré un ou deux portraits assez forts de personnes qui s’engagent dans cette profession.

    Dans la même veine, j’ai voulu montrer la surpopulation carcérale, les conditions de détention terribles, en contradiction avec le cérémonial judiciaire et les dorures des palais de justice. Un texte de l’écrivain Abel Quentin, qu’on retrouve d’ailleurs dans Periferia, accompagne cette thématique. J’ai également demandé à Dominique Simonnot (ancienne journaliste, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté depuis octobre 2020, ndlr) de se pencher sur ces sujets.

    Le livre s’achève sur la photo d’un bureau vide d’un jeune avocat, première personne tuée au Bataclan dans les attentats de novembre 2015.

    Je montre donc dans cet ouvrage « ma » justice et pas « les » justices, car il y a de l’administratif, un labeur, de la souffrance, des cris. J’apporte un regard un peu détourné de la justice, ce qui peut être déroutant pour le lecteur. On pensait que j’allais mettre en avant le travail de l’administration pénitentiaire, faire des photos des derniers travaux dans les salles de sport et montrer à quel point tout cela est « génial », ça n’a pas été le cas.

    C’est un livre qui a beaucoup touché le monde judiciaire, un peu moins les arts plastiques. Le sujet a éclipsé le fait que ce soit un ouvrage de photos et l’a classé dans une catégorie de livres d’actualité, de société. Cela montre encore une fois qu’on est soit photographe, soit avocat, mais jamais entre les deux.

    JSS : Si les portraits sont plus nombreux dans votre dernier livre, Periferia, ils étaient complétement absents dans le premier. Auriez-vous donc une préférence pour les paysages ?

    T. K. : En effet, on compte plus de portraits dans Periferia, de même que dans Justice, où plus de la moitié des photos sont des portraits. D’ailleurs, s’ils ne sont pas présents dans les dossiers de presse, c’est parce qu’ils se vendent moins bien dans les galeries qu’un paysage, par exemple.

    Pour ce qui est de ma préférence, cela dépend, car un portrait réussi est à mon sens très jouissif. Il y a aussi l’interaction, le lien qui se fait avec le sujet qui est intéressant. Contrairement au paysage où on va être dans une composition, une lumière, dans le portrait on va parfois chercher une attention ou une faille, il va se révéler des choses qu’on n’imaginait pas. Avec le landscape pur, on est sur une matière forcément plus froide.

    Pour Periferia, je suis parti en Argentine, en Guadeloupe, en passant par la Pologne et quelques banlieues américaines, pour voir les périphéries des grandes villes. J’ai voulu arpenter des endroits où je ne pensais pas aller. Je viens d’une petite ville en périphérie dans le nord de la France, et je me suis intéressé à cette routine de trajets, de lieux de travail, d’une maison périphérique pour aller dans un lycée lui-même en périphérie. C’est un travail de longue haleine qui m’aura pris trois ans et demi et c’était génial ! Certaines photos de Perifieria ont été prises avant que le livre Justice ne paraisse.

    JSS : Envisagez-vous un jour de définitivement troquer la robe d’avocat pour l’appareil photo ?

    T. K. : Je resterai avocat aussi longtemps que mes forces me le permettent, et sinon, je ne ferai plus que des comparutions immédiates si je n’ai plus rien, je serai heureux comme ça.

    Jamais je ne quitterai la profession. Quand je l’ai épousée, je me suis dit que ce serait pour la vie. Et je pense même que c’est la seule profession qui me permette de me donner le temps de faire de la photographie. Les deux fonctionnent très bien !

    Propos recueillis par Allison Vaslin

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