« L’Union européenne est enfermée dans son logiciel et n’a pas compris que la mondialisation a changé »


vendredi 1 août 2025 à 14:136 min

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INTERVIEW. L’accord commercial trouvé dimanche 27 juillet entre l’UE et les Etats-Unis, qui comprend notamment des droits de douane à 15 % et suscite une désapprobation générale en France, entre en vigueur ce 1er août. Pour l’économiste Léo Charles , cette entente, et, plus globalement, la politique néo-mercantiliste de Donald Trump, signent non seulement une défaite pour l’UE, mais aussi « la fin de la mondialisation néolibérale ». 

JSS : Quel regard portez-vous sur l'accord commercial trouvé entre l’UE et les USA qui établit des droits de douane à 15 % pour les produits européens exportés outre-Atlantique ?

Léo Charles : En première lecture, ça apparaît comme une défaite de l’UE - une capitulation, selon les termes consacrés. C’est vrai que quand on regarde ce qui a été annoncé des deux côtés, on a l’impression que c’est plutôt Donald Trump qui gagne son bras de fer et fait apparaître l’UE comme divisée et affaiblie par cet accord.

JSS : Dans quelle mesure cet accord a de quoi être qualifié de « soumission » envers les États-Unis, selon les dires du Premier ministre François Bayrou ?

L.C. : C’est effectivement un terme que je partage. Il y a plusieurs choses à dire. Si on compare avec d’autres régions ou d’autres pays, l’UE n’est pas la mieux lotie. Notamment si on pense au Royaume-Uni, qui a obtenu dans ses négociations 10 % de droits de douane, alors que c’est un marché moins important que l’UE pour les États-Unis, et inversement.

Toutefois, la particularité est que les États-Unis ont un excédent commercial envers le Royaume-Uni. Les négociations ne portaient pas sur le même aspect. Si on compare, l’UE est aussi mal traitée que certains autres pays, alors que c’est la deuxième ou troisième région la plus importante dans le commerce international, que ce soit pour les importations ou les exportations.

Et puis il y a tout ce qui a été ajouté par Donald Trump, notamment les promesses d’achats d’énergie ou les promesses d’investissement dans la défense, etc. Le logiciel de l’UE est poussé à son paroxysme. C’est une véritable soumission, puisqu’on a eu beaucoup de discours européens sur la transition écologique. Or, on va être amenés à acheter plus d’énergie nord-américaine, dont on sait que les méthodes d’extraction sont très peu écologiques, comme le gaz de schiste par exemple.

Dans la défense, on parlait de résilience européenne, de relocalisation. Là, on va être totalement dépendant de la technologie militaire américaine. Cela pose question sur les discours annoncés précédemment.

JSS : Quel impact aura cet accord sur la compétitivité des firmes européennes en général, et françaises en particulier ?

L.C. : C’est une très bonne question, mais c’est toujours compliqué d’y répondre. Cela va dépendre des secteurs, des pays, car tous les pays européens ne sont pas aussi dépendants du marché états-unien que le sont l’Italie ou l’Allemagne. La France est un peu moins dépendante des exportations vers les États-Unis.

Parmi les secteurs qui tendent à voir un effet indolore des droits de douane, il y a le luxe. Et là, on retrouve l’économie française, notamment dans un domaine de spécialisation, parce que les exportations de luxe, même si le prix augmente sur le territoire américain, ce n’est pas une mauvaise chose. Voire, c’est un argument de vente supplémentaire : « notre produit est encore plus cher. Cela correspond à une classe encore plus riche ». Il y aura probablement moins d’effets dans le luxe.

Maintenant, il y a des entreprises françaises et européennes qui sont très dépendantes du marché états-unien, cela peut poser problème pour elles. Puis, un des enjeux de ces droits de douanes pour les industries françaises ou européennes va être de maintenir un prix de vente aux États-Unis compétitif.

Pour cela, elles vont être obligées de réduire leurs coûts de production, en France ou en Europe. Certains analystes, et je les rejoins là-dessus, nous disent qu’il y a un risque d’austérité salariale dans l’Union européenne pour financer nos investissements promis ou nos achats d’énergie, mais aussi pour être compétitifs. Et c’est là la victoire du président américain pour l’instant : voir que l’austérité de l’Union européenne va nourrir la croissance américaine.

En tant que consommateurs européens, on va peut-être être doublement pénalisés. Non seulement il y aura peut-être moins d’exportations, moins de croissance économique ; mais en plus, pour maintenir ce modèle de croissance tiré par les exportations, on risque de nous demander de plus en plus d’efforts. Et là, on rentre dans un cercle un peu vicieux.

JSS : Cela peut-il générer une déception, voire une défiance, des chefs d’entreprise français à l’égard des instances européennes ?

L.C. : Il peut y avoir une défiance envers les politiques français ou européens de certains secteurs qui se disent : « Nos intérêts n’ont pas été défendus ». Là encore, on va avoir des divergences entre pays. Je pense que les Allemands vont être très contents de cet accord qui minimise l’incertitude car il était question de droits de douane à 30 %. Ils se diront qu’à 15 %, ce n’est pas si mal. Et des pays comme la France, qui sont moins dépendants, vont voir les choses d’un mauvais œil.

« C’était l’occasion de repenser un nouveau modèle, mais on fait encore de la vieille politique commerciale, de la vieille politique industrielle »

On va dire que les secteurs d’exportation pourraient être rassurés de cette orientation européenne puisque l’UE valide et perpétue son logiciel libre-échangiste, basé sur l’exportation, une croissance tirée par les exportations. C’est ce qu’on essaie de mettre en place depuis les années 1970 en Europe.

Mais les secteurs un peu plus domestiques, qui pouvaient espérer un changement de logiciel de l’Europe vers une croissance tirée par la demande, risquent d’être déçu si, par malheur, ils avaient cru au projet de relocalisation, d’investissement européen, etc.

JSS : Qu’est-ce que cela dit du discours sur la relocalisation et la « souveraineté européenne » pour sauver les industries exportatrices ?

L.C. : Cela marque le fait que ce discours post-Covid sur la relocalisation, la résilience, semble être un discours d’apparat. L’UE revient à ce pourquoi elle a été construite. La compétitivité à l’exportation, tirée par les très grandes entreprises. L’UE est enfermée dans son logiciel et n’a pas compris, à mon sens, que la mondialisation a changé, que le modèle sur lequel on mise depuis les années 1970 n’a pas fonctionné, ou pas entièrement, pour tous les pays membres et tous les secteurs.

C’était l’occasion de repenser un nouveau modèle, plus souverain, plus équilibré, plus résilient. Mais on fait encore de la vieille politique commerciale, de la vieille politique industrielle, comme on ne devrait plus en faire.

JSS : Est-ce que cet accord sonne le glas de l'ère de la mondialisation opérée depuis les années 1990 ?

L.C. : Clairement! Cet accord, et, plus globalement, la politique néo-mercantiliste de Donald Trump, signent la fin de cette mondialisation qu’on qualifie de néolibérale.

Mais, pour être tout à fait transparent, ce mode de régulation de la mondialisation était déjà en bout de course. L’OMC a d’énormes difficultés pour finir ses cycles de négociations. On voyait de plus en plus d’accord régionaux, d’accords bilatéraux. La mondialisation était déjà remise en cause. Les exportations croissaient moins vite que la croissance économique mondiale.

Il y avait plein de petits signes qui montraient qu’on était en fin de cycle. Et Donald Trump, via sa stratégie, met un coup d’arrêt complet à cette mondialisation. Et c’est en cela que l’Union européenne est un peu naïve, je dirais. Elle ne voit pas ce changement-là. Elle fait comme si de rien n’était. Ce qui risque d’être délétère pour le futur.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

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