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INTERVIEW. L’accord commercial trouvé dimanche 27 juillet entre l’UE et les Etats-Unis, qui comprend notamment des droits de douane à 15 % et suscite une désapprobation générale en France, entre en vigueur ce 1er août. Pour l’économiste Léo Charles , cette entente, et, plus globalement, la politique néo-mercantiliste de Donald Trump, signent non seulement une défaite pour l’UE, mais aussi « la fin de la mondialisation néolibérale ».
JSS : Quel regard portez-vous
sur l'accord commercial trouvé entre l’UE et les USA qui établit des droits de
douane à 15 % pour les produits européens exportés outre-Atlantique ?
Léo Charles : En
première lecture, ça apparaît comme une défaite de l’UE - une capitulation,
selon les termes consacrés. C’est vrai que quand on regarde ce qui a été
annoncé des deux côtés, on a l’impression que c’est plutôt Donald Trump qui
gagne son bras de fer et fait apparaître l’UE comme divisée et affaiblie par
cet accord.
JSS : Dans
quelle mesure cet accord a de quoi être qualifié de « soumission »
envers les États-Unis, selon les dires du Premier ministre François Bayrou ?
L.C. :
C’est effectivement un terme que je partage. Il y a plusieurs choses à dire. Si
on compare avec d’autres régions ou d’autres pays, l’UE n’est pas la mieux
lotie. Notamment si on pense au Royaume-Uni, qui a obtenu dans ses négociations
10 % de droits de douane, alors que c’est un marché moins important que l’UE
pour les États-Unis, et inversement.
Toutefois, la particularité
est que les États-Unis ont un excédent commercial envers le Royaume-Uni. Les
négociations ne portaient pas sur le même aspect. Si on compare, l’UE est aussi
mal traitée que certains autres pays, alors que c’est la deuxième ou troisième
région la plus importante dans le commerce international, que ce soit pour les
importations ou les exportations.
Et puis il y a tout ce qui a
été ajouté par Donald Trump, notamment les promesses d’achats d’énergie ou les
promesses d’investissement dans la défense, etc. Le logiciel de l’UE est poussé
à son paroxysme. C’est une véritable soumission, puisqu’on a eu beaucoup de
discours européens sur la transition écologique. Or, on va être amenés à
acheter plus d’énergie nord-américaine, dont on sait que les méthodes
d’extraction sont très peu écologiques, comme le gaz de schiste par exemple.
Dans la défense, on parlait
de résilience européenne, de relocalisation. Là, on va être totalement
dépendant de la technologie militaire américaine. Cela pose question sur les
discours annoncés précédemment.
JSS : Quel impact aura cet
accord sur la compétitivité des firmes européennes en général, et françaises en
particulier ?
L.C. :
C’est une très bonne question, mais c’est toujours compliqué d’y répondre. Cela
va dépendre des secteurs, des pays, car tous les pays européens ne sont pas
aussi dépendants du marché états-unien que le sont l’Italie ou l’Allemagne. La
France est un peu moins dépendante des exportations vers les États-Unis.
Parmi les secteurs qui
tendent à voir un effet indolore des droits de douane, il y a le luxe. Et là,
on retrouve l’économie française, notamment dans un domaine de spécialisation,
parce que les exportations de luxe, même si le prix augmente sur le territoire
américain, ce n’est pas une mauvaise chose. Voire, c’est un argument de vente
supplémentaire : « notre produit est encore plus cher. Cela correspond à une
classe encore plus riche ». Il y aura probablement moins d’effets dans le luxe.
Maintenant, il y a des
entreprises françaises et européennes qui sont très dépendantes du marché
états-unien, cela peut poser problème pour elles. Puis, un des enjeux de ces
droits de douanes pour les industries françaises ou européennes va être de
maintenir un prix de vente aux États-Unis compétitif.
Pour cela, elles vont être
obligées de réduire leurs coûts de production, en France ou en Europe. Certains
analystes, et je les rejoins là-dessus, nous disent qu’il y a un risque
d’austérité salariale dans l’Union européenne pour financer nos investissements
promis ou nos achats d’énergie, mais aussi pour être compétitifs. Et c’est là
la victoire du président américain pour l’instant : voir que l’austérité de
l’Union européenne va nourrir la croissance américaine.
En tant que consommateurs
européens, on va peut-être être doublement pénalisés. Non seulement il y aura
peut-être moins d’exportations, moins de croissance économique ; mais en plus,
pour maintenir ce modèle de croissance tiré par les exportations, on risque de
nous demander de plus en plus d’efforts. Et là, on rentre dans un cercle un peu
vicieux.
JSS : Cela peut-il générer
une déception, voire une défiance, des chefs d’entreprise français à l’égard
des instances européennes ?
L.C. : Il
peut y avoir une défiance envers les politiques français ou européens de
certains secteurs qui se disent : « Nos intérêts n’ont pas été défendus ». Là
encore, on va avoir des divergences entre pays. Je pense que les Allemands vont
être très contents de cet accord qui minimise l’incertitude car il était
question de droits de douane à 30 %. Ils se diront qu’à 15 %, ce n’est pas si
mal. Et des pays comme la France, qui sont moins dépendants, vont voir les
choses d’un mauvais œil.
« C’était l’occasion de
repenser un nouveau modèle, mais on fait encore de la vieille politique
commerciale, de la vieille politique industrielle »
On va dire que les secteurs
d’exportation pourraient être rassurés de cette orientation européenne puisque
l’UE valide et perpétue son logiciel libre-échangiste, basé sur l’exportation,
une croissance tirée par les exportations. C’est ce qu’on essaie de mettre en
place depuis les années 1970 en Europe.
Mais les secteurs un peu plus
domestiques, qui pouvaient espérer un changement de logiciel de l’Europe vers
une croissance tirée par la demande, risquent d’être déçu si, par malheur, ils
avaient cru au projet de relocalisation, d’investissement européen, etc.
JSS : Qu’est-ce que cela dit
du discours sur la relocalisation et la « souveraineté européenne » pour sauver
les industries exportatrices ?
L.C. : Cela
marque le fait que ce discours post-Covid sur la relocalisation, la résilience,
semble être un discours d’apparat. L’UE revient à ce pourquoi elle a été
construite. La compétitivité à l’exportation, tirée par les très grandes
entreprises. L’UE est enfermée dans son logiciel et n’a pas compris, à mon
sens, que la mondialisation a changé, que le modèle sur lequel on mise depuis
les années 1970 n’a pas fonctionné, ou pas entièrement, pour tous les pays
membres et tous les secteurs.
C’était l’occasion de
repenser un nouveau modèle, plus souverain, plus équilibré, plus résilient.
Mais on fait encore de la vieille politique commerciale, de la vieille
politique industrielle, comme on ne devrait plus en faire.
JSS : Est-ce que cet accord
sonne le glas de l'ère de la mondialisation opérée depuis les années 1990 ?
L.C. :
Clairement! Cet accord, et, plus globalement, la politique néo-mercantiliste de
Donald Trump, signent la fin de cette mondialisation qu’on qualifie de
néolibérale.
Mais, pour être tout à fait
transparent, ce mode de régulation de la mondialisation était déjà en bout de
course. L’OMC a d’énormes difficultés pour finir ses cycles de négociations. On
voyait de plus en plus d’accord régionaux, d’accords bilatéraux. La mondialisation
était déjà remise en cause. Les exportations croissaient moins vite que la
croissance économique mondiale.
Il y avait plein de petits
signes qui montraient qu’on était en fin de cycle. Et Donald Trump, via sa
stratégie, met un coup d’arrêt complet à cette mondialisation. Et c’est en cela
que l’Union européenne est un peu naïve, je dirais. Elle ne voit pas ce changement-là.
Elle fait comme si de rien n’était. Ce qui risque d’être délétère pour le
futur.
Propos
recueillis par Jonathan Baudoin
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