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La suprématie des stablecoins laisse peu d’espace aux Européens qui entendent préserver du pouvoir financier avec l’euro numérique.

Le débat entre l’euro numérique (la monnaie numérique de banque centrale/MNBC) et les stablecoins (ou jetons indexés en français) est au cœur de l’écosystème numérique actuel. Ils incarnent deux visions opposées : l’un est une monnaie publique, émise par une banque centrale et qui a cours légal, alors que l’autre est un actif émis par des acteurs privés (Circle, Tether, etc.), adossé à une monnaie.
Historiquement opposées aux crypto-actifs en raison des risques qu’ils présentent (volatilité, fraude, menace pour l’environnement, etc.), les banques traditionnelles s’intéressent désormais aux stablecoins, crypto-actifs de deuxième génération.
Pourquoi ce revirement ? Comment les banques s’organisent-elles ? Est-ce un défi pour l’euro numérique ? Quid de la souveraineté européenne, de la politique monétaire et de la stabilité financière ?
La Banque centrale européenne (BCE) définit l’euro numérique comme « une forme électronique de monnaie de banque centrale qui, à l’instar des billets de banque, permettrait à tous d’effectuer leurs paiements quotidiens rapidement, facilement et en toute sécurité ». Cette troisième forme de monnaie qui viendrait compléter l’offre existante, devrait revêtir deux formes : une monnaie centrale dite de « gros » ou interbancaire, utilisée exclusivement pour dénouer les transactions financières entre la banque centrale et les banques commerciales ou d’autres institutions financières, et une monnaie centrale dite de « détail » qui ne remplacerait pas les pièces et les billets mais qui offrirait au grand public une alternative, une monnaie numérique publique, émise et garantie par l’État.
Pour ce qui est du concept de « stablecoin », dans leur ouvrage intitulé « Crypto-actifs : une menace pour l’ordre monétaire et financier » (2ᵉ édition, mars 2026), Céline Antonin et Nadia Antonin proposent la définition suivante : « jetons qui ont pour objectif de pallier la forte volatilité des crypto-actifs traditionnels grâce à l’indexation de leur valeur sur celle d’une devise ou d’un panier de devises (dollar, euro, yen) dans un rapport de 1 : 1 ou encore sur une matière première (or, pétrole). » Pour chaque unité de stablecoin émis, l’équivalent en monnaie fiat (euro, dollar, etc.) est conservé en réserve par la société émettrice.
Actuellement, il existe quatre catégories de stablecoins : 1) les stablecoins adossés à la monnaie fiat comme Tether et USDC ; 2) les stablecoins décentralisés adossés à d’autres crypto-actifs comme DAI émis par Maker DAO ; 3) les stablecoins décentralisés algorithmiques ; 4) les stablecoins adossés à des matières premières.
Les stablecoins présentent certestechnologiquement des atouts mais comme l’a souligné Pablo Hernández de Cos, directeur général de la BRI, lors du séminaire de la Banque du Japon d’avril 2026, « certaines caractéristiques structurelles limitent leur capacité à servir de moyens de paiement ». Il ajoute : « Les deux principaux émetteurs, Tether et Circle, présentent des caractéristiques qui les rapprochent davantage des titres que de la monnaie ».
Le Genius Act, signé en juillet 2025 aux États-Unis, a donné le top départ d’une course folle aux stablecoins à l’échelle mondiale. La question se pose alors de savoir comment les acteurs financiers européens vont se positionner sur le marché de ces actifs numériques dominé par des acteurs américains ?
Le marché des stablecoins a atteint 305 milliards de dollars de capitalisation en janvier 2026. Il reste dominé par le dollar (95 % de capitalisation) et deux acteurs majeurs : Tether (USDT, 63 % de part de marché) ; et Circle (USDC, 26 % de part de marché). Les stablecoins adossés à l’euro ne représentent que 650 millions de dollars.
Concernant les stablecoins adossés au dollar, les observateurs parlentd’instrument de dollarisation et de colonisation monétaire. Dans une interview accordée au journal « La Tribune » du 12 janvier 2026, Agnès Bénassy-Quéré, économiste, sous-gouverneur à la Banque de France, constate que « le marché du stablecoin euro est inexistant par rapport à celui du stablecoin USD ».
Pour contrer la domination du dollar, des banques européennes lancent, en consortium ou en indépendantes, des stablecoins adossés à l’euro.
Ainsi, dès avil 2023, la Société Générale-Forge (SG-Forge) a émis son stablecoin nommé « EUR CoinVertible (EURCV) ».
En septembre 2025, un groupe de 10 banques européennes, dont ING, UniCredit, et BNP Paribas, crée la société Qivalis pour lancer un stablecoin adossé à l’euro à compter du second semestre 2026. Cette initiative pour lutter contre l’hégémonie du dollar dans les paiements numériques a été saluée par le gouvernement français. Mais, ironie du sort, les Américains s’emparent du projet. Car le consortium bancaire européen Qivalis a choisi la plateforme de tokenisation de la firme Fireblocks basée à New York pour l’infrastructure de son stablecoin en euros.
Enfin, selon le média spécialisé Blockstories, le Crédit Agricole préparerait l’émission d’un stablecoin en euros pour l’été 2026. Le groupe bancaire a également rejoint le consortium bancaire international Faro, pour lancer un stablecoin en dollars. Ce consortium a été fondé en octobre 2025, un mois après le consortium bancaire européen Qivalis.
Une autre riposte aux stablecoins adossés au dollar est menée par la Banque centrale européenne via l’euro numérique car elle redoute une menace de la souveraineté monétaire de la zone euro.
Face à la domination des infrastructures de paiement américaines (Visa et Mastercard) et à l’essor rapide des stablecoins libellés en dollars, 70 économistes européens, dans une lettre ouverte de janvier 2026, martèlent «qu’un euro numérique public robuste est notre seule défense ».
Pour la Banque centrale européenne (BCE) et ses dirigeants, la mise en place d’une version numérique de l’euro est un enjeu de souveraineté et un moyen de promouvoir l’euro, à l’heure où Donald Trump cherche à conforter celui du dollar via des stablecoins adossés au billet vert.
Dans un article intitulé « Les systèmes de paiement en euro, un enjeu de souveraineté pour la France et l’Europe » (avril 2026), le sous-gouverneur de la Banque de France, Denis Beau rappelle « le rôle d’ancre que joue la monnaie de banque centrale pour assurer la stabilité de notre système de paiement ». À cette fin, l’Eurosystème a lancé trois initiatives afin que la finance tokenisée puisse assurer les règlements en monnaie de banque centrale en toute sécurité :
– l’euro numérique ou monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de détail qui a pour objet, précise Denis Beau, « de maintenir la disponibilité d’un moyen de paiement en monnaie de banque centrale dans l’espace numérique européen »[…] ;
– le projet Pontes à court terme qui vise à établir un lien entre les plateformes de registres distribués (Distributed Ledger Technology/DLT) (bases de données gérées par plusieurs participants fonctionnant sans tiers de confiance), et les services Target (services de règlement instantané des paiements de détail) d’ici fin 2026, pour le règlement des transactions en monnaie centrale « de gros » ou interbancaire ;
– le projet Appia à plus long terme pour la mise en place d’un registre partagé européen permettant d’échanger sur la même plateforme, monnaies de banque centrale, dépôts bancaires et actifs, dès lors qu’ils sont tokenisés, c’est-à-dire convertis en jetons numériques.
Les banques françaises se montrent très réservées vis-à-vis du projet d’euro numérique. Elles estiment que la mise en place de l’euro numérique sera une entrave à leur rentabilité, à leur solvabilité et à leur liquidité.
Pour les banques traditionnelles, le risque principal réside dans la migration éventuelle des dépôts. Alors qu’une conversion à partir des espèces en circulation serait transparente pour le système financier (remplacement d’une forme de monnaie centrale par une autre), une conversion à partir des dépôts bancaires pourrait conduire à une fuite d’une partie de ces dépôts avec pour corollaire un affaiblissement de la situation financière des banques et partant, une baisse de la capacité de prêt des banques. Par ailleurs, ces dernières craignent qu’en période de crise financière, les épargnants opèrent des transferts massifs de leurs avoirs vers la monnaie numérique de banque centrale, perçue comme plus sûre. Une accélération des mouvements de retraits ferait courir le risque de ruée bancaire (bank run) et ainsi de mise en difficultés des banques. Alors que les banques traditionnelles peuvent compter sur la banque centrale pour prévenir les paniques bancaires, ce n’est pas le cas dans le système financier décentralisé des stablecoins. Pour pallier ce risque de fuite des dépôts bancaires, la BCE envisage de plafonner les dépôts en euro numérique.
Les banques appréhendent en outre que les transactions en euro numérique ne fassent concurrence aux solutions de paiement privées européennes comme Wero qu’elles ont lancées en 2024. Wero permet d’envoyer et de recevoir de l’argent via des virements instantanés de compte à compte, en utilisant un numéro de téléphone mobile, un QR code généré par l’application ou une adresse e-mail. Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau Gouverneur de la Banque de France, lors d’une conférence en novembre 2025, a affirmé que « le sujet n’est pas public contre privé, mais l’Europe face aux États-Unis ».
Enfin, les banques sont préoccupées par les coûts d’investissement liés à l’adoption de l’euro numérique. Sa mise en place va nécessiter des investissements conséquents dans les infrastructures informatiques, les systèmes de paiement et les procédures de conformité.
Alain Nonjon, dans un ouvrage collectif intitulé « La guerre des monnaies » (2011), écrit : « L’opacité est devenue, avec la volatilité, la rapidité, la rentabilité, la règle de base de ce Monopoly financier ».
Les stablecoins offrent efficacité et rapidité dans les paiements numériques, mais ils présentent plusieurs risques. Les défis auxquels sont confrontés les stablecoins concernent d’une part la transparence et la fiabilité des réserves et d’autre part, la stabilité de l’ordre monétaire et financier.
Le règlement européen MiCA adopté en mai 2023 impose une régulation très stricte aux stablecoins. Chaque émetteur de stablecoins adossés à une monnaie fiat doit garantir que les réserves constituées d’actifs très liquides et sûrs sont suffisantes pour faire face à une vague de rachats massifs. Or, la gestion de ces réserves n’est pas toujours transparente. La stabilité des cours d’un stablecoin par rapport à ses réserves d’actifs n’est pas systématiquement garantie, comme le révèle le scandale de l’entreprise Tether, accusée d’avoir menti sur la composition de ses réserves financières, et qui s’était vu infliger une amende de 41 millions de dollars aux États-Unis.
Par ailleurs, la montée en puissance des stablecoins dans la zone euro remet en question les leviers traditionnels de la politique monétaire. On peut identifier trois canaux principaux par lesquels une fuite des dépôts peut affecter la transmission des décisions de politique monétaire : 1) une contraction des dépôts bancaires ; 2) une baisse de la demande de liquidités de banque centrale ; 3) une hausse de la demande d’actifs sûrs.
Enfin, s’agissant de la stabilité financière, de nombreux rapports, études et autres documents publiés par la BCE considèrent que les stablecoins constituent une menace pour la souveraineté monétaire, la stabilité financière et plus largement pour l’économie mondiale. Ainsi, Jürgen Schaaf, dans l’article « From hype to hazard : what stablecoins mean to Europe » (Juillet 225) publié par la BCE, écrit : « Les stablecoins sont en train de redessiner le paysage financier mondial, avec le dollar américain aux commandes. Sans réponse stratégique, la souveraineté monétaire et la stabilité financière de l’Europe pourraient s’éroder ».
En conclusion, pour préserver la souveraineté monétaire et la stabilité du système financier, les banques centrales européennes doivent concevoir une réponse rapide, coordonnée et crédible, en tirant partie des monnaies numériques de banque centrale comme outil de régulation et de contrôle, afin de limiter les risques associés à l’expansion incontrôlée des stablecoins.
Nadia Antonin
Économiste, Membre de l’Académie des sciences commerciales
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