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Selon une étude, les PME de la base industrielle et technologique de défense devront mobiliser 4 à 6 milliards d’euros de fonds propres d’ici 2030, hors innovation et transmission. Un mur de financement que ni la commande publique ni les banques ne suffiront à absorber.

Le chiffre est au cœur d’une étude sectorielle présentée le 16 juin : les petites et moyennes entreprises de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française devraient mobiliser entre 4 et 6 milliards d’euros de fonds propres d’ici 2030 pour absorber la montée en cadence du secteur. Un montant qui ne couvre ni l’innovation ni la transmission des entreprises.
Intitulée « Comprendre, financer et accompagner les PME de la Défense », cette étude a été conduite par le cabinet de conseil industriel IAC à la demande d’Elevation Capital Partners, société de gestion parisienne du groupe Elvest – qui commercialise par ailleurs un fonds dédié à ces PME. Elle s’appuie sur des sources publiques et sur les travaux du « dialogue de place » – l’instance de concertation réunissant les acteurs de l’industrie de défense.
La base industrielle et technologique de défense (BITD) française compte environ 4 500 entreprises, organisées de façon fortement hiérarchisée. À son sommet, neuf maîtres d’œuvre industriels (MOI) : Thales, Safran, Airbus, Dassault Aviation, Naval Group, MBDA, Arquus, ArianeGroup et KNDS. En haut de la pyramide de l’économie de la défense, ces groupes captent 47,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans la défense.
Viennent ensuite 450 ETI, pour 9,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, puis 4 050 PME, qui ne pèsent que 4 milliards d’euros.
« Elles ont beau être 500 fois plus nombreuses que les gros, elles captent 10 % du chiffre d’affaires », résume Olivier Saint-Esprit, directeur général d’IAC. Ces PME sont majoritairement de très petites structures : 39 % sont des micro-entreprises, 44 % des petites entreprises, et deux tiers d’entre elles disposent d’un outil de production physique. Près des trois quarts réalisent plus de la moitié de leur chiffre d’affaires dans la défense.
Leur poids économique modeste contraste avec leur criticité. La direction générale de l’Armement (DGA) identifie environ 350 PME comme « non substituables », c’est-à-dire détentrices d’un savoir-faire qu’aucune autre entreprise n’est capable de reproduire à court ou moyen terme.
Une illustration frappante : le programme Rafale, porté par Dassault Aviation et un groupement réunissant Safran, Thales et MBDA, permet de faire vivre plus de 400 PME et ETI. Or, la plupart de ces entreprises sont l’unique fournisseur de certaines pièces indispensables à la construction de l’avion de combat. « S’il y a une seule des PME qui n’est pas en mesure de livrer sa pièce, l’avion ne peut pas sortir », souligne Olivier Saint-Esprit.
À l’instar du concept « too big to fail » pour les banques, ces petites structures pourraient être appelées « too critical to fail » : une défaillance doit être évitée à tout prix, faute de quoi un programme militaire pourrait être remis en question. « L’État français demande dans ces cas-là à un des grands acteurs de les racheter », indique le directeur général d’IAC.
Depuis 2022, les revenus de la BITD progressent de 13 % par an en moyenne, contre 6 % sur la période 2017-2021. Quatre facteurs expliquent cette augmentation constante.
La guerre entre la Russie et l’Ukraine d’abord, avec des dépenses militaires de la Russie estimées à environ 7 % du PIB en 2025. « L’espoir d’une fin rapide du conflit ukrainien était un peu chimérique », estime Olivier Saint-Esprit, qui juge qu’une machine de guerre lancée à ce rythme pourrait chercher « une autre destination sur le flanc Est de l’Europe ».
Le désengagement américain ensuite. 20 000 soldats ont été retirés d’Europe entre 2023 et 2025, et la part des États-Unis dans l’effort de défense de l’Otan est passée de 72 % en 2009 à 62 %. Une tendance de fond, malgré l’illusion d’une accélération depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche : « [Le président américain] ne dit tout haut que des choses qui étaient déjà actées et engagées bien avant lui. »
La fragmentation des chaînes d’approvisionnement constitue le troisième facteur. Les fabricants de semi-conducteurs réorientant leurs investissements vers l’intelligence artificielle, les composants traditionnels, comme la RAM, se raréfient pour les particuliers comme pour les professionnels. « Thales n’a pas un produit qui n’est pas bardé de mémoire, et ils n’arrivent plus à les acheter », illustre le dirigeant d’IAC. Pour tenter de pallier le problème, l’Union européenne a lancé le plan « ReArmEurope », qui vise notamment à relocaliser certaines chaînes de production stratégiques.
Enfin, la généralisation des conflits hybrides – cyberattaques, désinformation, incursions de drones –, en plus d’élargir le champ de la vigilance et des besoins, impose aussi de raccourcir les délais de production : « Il faut que le time to market (délai entre la conception d’un produit et sa commercialisation, ndlr) ne soit pas de quelques semaines, mais de quelques jours », avance Benjamin Cohen, managing partner et cofondateur d’Elevation Capital Partners.
Conséquence : le budget alloué à la défense par la France est en nette hausse, et les feuilles de route des lois de programmation militaire sont régulièrement dépassées : 49 milliards d’euros consommés en 2024 pour 47 prévus, 52 milliards en 2025 pour 51 programmés. La trajectoire tracée par la dernière loi de programmation, adoptée par le Parlement le 1er juillet dernier, porte le budget militaire français à 75,7 milliards en 2030.
C’est cette montée en cadence qui génère les 4 à 6 milliards d’euros chiffrés par l’étude. Quatre leviers sont identifiés : moderniser les outils industriels, absorber la croissance des commandes, investir dans les nouvelles technologies – drones, lutte anti-drone, cyber, IA embarquée – et financer la transmission. Sur ce dernier point, l’étude estime que 1 800 dirigeants de PME et d’ETI envisagent une cession dans les cinq prochaines années.
Seuls les deux premiers leviers entrent dans l’estimation budgétaire. « Ce n’est même pas le besoin de croissance, c’est le besoin pour maintenir l’outil industriel à flot », insiste Benjamin Cohen.
Et la commande publique ne répond pas à ce besoin. « Les commandes qui ruissellent vous permettent d’avoir une activité, mais pas d’investir », observe Olivier Saint-Esprit. Le financement bancaire s’est par ailleurs ouvert depuis le « dialogue de place », qui a fait évoluer la lecture ESG des établissements, mais les PME concernées restent en bas de la chaîne de valeur, tributaires des délais de paiement de l’État et des grands groupes. Ces petites et moyennes entreprises représenteraient tout de même environ 220 000 emplois directs et indirects.
L’étude considère donc nécessaire d’élargir la base des investisseurs privés. Elevation Capital Partners a lancé en octobre 2025 un fonds professionnel de capital-investissement dédié aux PME françaises de la BITD, adossé à la garantie fonds propres de Bpifrance. Doté d’une taille cible d’une cinquantaine de millions d’euros, il en avait levé la moitié en six mois, selon Benjamin Cohen. L’investissement n’est pas à la portée de toutes les bourses, avec un ticket d’entrée fixé à 100 000 euros.
D’autres véhicules coexistent, à commencer par le livret défense de Bpifrance, lancé à l’automne 2025 avec un objectif de 400 millions d’euros et un ticket d’entrée nettement plus accessible, à 500 euros.
Pour l’heure, l’ensemble des encours levés par les fonds spécialisés « atteint difficilement le milliard », relève Benjamin Cohen. Les 4 à 6 milliards attendus d’ici 2030 sont encore loin.
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