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Première prison française exclusivement féminine, la maison centrale de Cadillac a accueilli durant son existence près de 10 000 condamnées. A Bordeaux, les Archives départementales mettent en avant cette période méconnue de l’histoire judiciaire, pourtant émaillée d’une grande brutalité institutionnelle, avec une exposition qui éclaire crûment la façon dont étaient considérées les femmes ou les adolescentes remises à la justice, quel qu’ait été leur parcours de délinquance.

« Cabané Suzanne : 2 jupes d’étoffe neuves, 1 brassière d’étoffe neuve, 2 mouchoirs demi usés ». Sur un registre du centre de détention de Cadillac, l’inventaire des pièces d’habillement des détenues transférées en mars 1822 redonnent vie aux milliers de destins qui se sont croisés entre ses murs. L’exposition, réalisée à partir des archives du département, est complétée par les œuvres de l’artiste plasticienne Agnès Geoffray, dont les notions d’emprise, de domination et de résistance imprègnent le travail.
Leur histoire commence au sortir de la Révolution française : après la promulgation du Code pénal, l’État envisage une nouvelle façon de penser le parcours judiciaire et s’emploie pour cela à se doter de nouveaux lieux d’incarcération.
Déclaré bien national en 1792, le château des ducs d’Épernon – dont l’état s’est beaucoup dégradé – est racheté par l’État. Le 3 avril 1822, après 4 ans de travaux, la première « maison centrale de force et de correction » de France accueille 204 femmes. Onze enfants les accompagnent.
Dès ses premiers mois d’existence, la prison de Cadillac se confronte à un problème majeur : des anciens militaires de l’armée napoléonienne sont recrutés et armés pour garder les lieux. « Ils sont tous un peu éclopés, mais pas assez pour ne pas courir après les jeunes femmes, ce qui pose très vite un problème à l’administration », commente Cyril Olivier, historien et membre de l’équipe de commissariat de l’exposition.
Sans être explicitement nommées, ces violences apparaissent en filigrane dans les archives. « L’aumônier signale régulièrement les fruits de ces relations qu’il aperçoit, courant dans les couloirs… » Il aura fallu pourtant 10 ans pour que les autorités réagissent. Au milieu des années 1830, on confie la surveillance à des religieuses, chargées de « redresser les mœurs au sein de la prison ».
Elles ne seront jamais plus de 17, pour gérer 400 détenues d’une trentaine d’années en moyenne. Dans les dortoirs, des profils bien loin des projections stéréotypées se côtoient. « 70 % d’entre elles sont des voleuses. 3-4 % ont été incarcérées pour atteinte aux mœurs ou à la pudeur, 3-4 % pour de véritables violences criminelles et environ 10 % d’entre elles pour avoir attenté à la vie d’un enfant à naître ou un avortement ».
Condamnées au travail (l’établissement fait également office de « manufacture carcérale ») les détenues sont soumises à un silence et à une discipline de fer. « Elles se lèvent très tôt le matin, elles travaillent, prient et mangent deux fois par jour. Si elles contreviennent à ce règlement, elles sont sanctionnées ». La mise en application de ce régime provoque des mutineries et des révoltes soldées par une répression brutale.
Certains documents d’archives, comme ceux qui recensent notamment « la nature et le nombre d’infractions commises et des punitions infligées » en témoignent. A l’instar de Marie Célestine Diez, à qui l’on impose, le 5 septembre 1888, « le port de la camisole et 30 jours de cachot ».
Sur place, les exigences de production, les maltraitances et la nourriture carencée marquent les corps. Pain sec à genoux, retenues sur les maigres pécules, privations alimentaires… Le cadre imposé ici est un moyen de « racheter ses fautes ».
L’insalubrité des lieux vient achever un tableau déjà sordide : la fréquence des maladies et la surmortalité en sont les manifestations. « Le bâtiment est tout à fait inadapté », explique Cyril Olivier. « C’est un château de la Renaissance, froid et humide, au sein duquel on s’éclaire à la bougie et on se chauffe à la cheminée. Les prisonnières se confrontent à des maladies épouvantables. Le médecin consigne que chaque séjour au cachot est suivi d’un séjour à l’infirmerie. Chaque année, certaines d’entre elles s’évadent, au péril de leur vie ».
Des notes du médecin de la prison, adressées à l’administration, ont été retrouvées. Il y indique que, si la prison pour femmes de Cadillac vise un message de rédemption et une réhabilitation, il serait peut-être pertinent de leur donner les moyens d’exister vraiment. Progressivement, les autorités prennent ainsi conscience que des détenues mieux traitées seraient plus productives et réadaptables socialement. Au cours du siècle qui suit, des améliorations sont apportées, par l’aération des sous-sols et des dortoirs notamment.
La prison ferme en 1891 et laisse place à une « maison d’éducation pénitentiaire » pour jeunes filles, jusqu’en 1896 : celles-ci sont principalement acquittées comme ayant agi sans discernement et y sont placées jusqu’à leur majorité.
En 1905, c’est une « école de préservation » également dédiée aux mineures (âgées parfois d’une dizaine d’années seulement) qui ouvre. Les filles peuvent y être enfermées sur décision de justice, par voie de correction paternelle, soit jusqu’à leurs 18 ans (majorité pénale), soit jusqu’à leurs 21 ans (majorité civile). « A partir de là, elles mettent la main dans un engrenage. Celles qui sont placées très tôt peuvent y passer douze ans », précise l’historien.
Et si l’emploi du temps des pupilles est partiellement rythmé par des plages d’enseignement, l’établissement peine à prévaloir sa vocation éducative, alors que la presse dénonce les « bagnes d’enfants » dans les années 1920 et 1930. Des jeunes femmes défilent dans le centre de Cadillac jusqu’en 1941, qui, en fonction des époques, change de nom, mais jamais de principes.
« Prison-couvent », « prison-atelier », « prison-mouroir » … La majesté du château des ducs d’Épernon, théâtre pendant près d’un siècle et demi durant d’un enfermement féminin, contraste aujourd’hui avec le peu de photos restantes de ses locataires en noir et blanc. Le destin de ces Effacées se lit dans les mots de l’historienne Michelle Perrot : « La carence des archives établit un calme probablement trompeur. »
Rendre visibles celles que l’institution a longtemps effacées, c’est aussi interroger la place actuelle des femmes dans le système pénitentiaire. L’exposition Effacées inscrit ces enjeux dans une histoire longue, celle d’un enfermement pensé au masculin, puis décliné pour des détenues, et dont certains angles morts persistent encore aujourd’hui.
Exposition Effacées. L’enfermement au féminin au château de Cadillac (1822-1951) jusqu’au 26 avril 2026 aux Archives Départementales de Bordeaux.
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