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La prudence guide souvent le journaliste qui doit soigneusement vérifier les sources documentaires de ses narrations et dont elle est la compagne fidèle. Mais est-elle toujours présente dans les palais de justice de France ?

Notre chroniqueur a fait le tour des juridictions et regrette que la prudence ait progressivement déserté le décor des tribunaux construits au XXe et au XXIe siècles. En parcourant les palais de justice en effet, un constat s’impose : autrefois visible et presque incarnée dans la pierre et les décors, elle semble peu à peu s’être retirée, comme une figure silencieuse reléguée hors du champ des regards.
C’est au XVIIe siècle que le dictionnaire iconographique de Cesare Ripa traduit par Jean Baudoin fixe les contours de l’illustration des vertus dont la prudence. Une femme à deux têtes d’âge différent a pour attributs un miroir, un serpent et, plus curieusement une tête de cerf.
Peu à peu, à compter du XVIIIe siècle, le miroir et le serpent associés deviennent la représentation courante de la prudence, en particulier dans les tribunaux et les cours. Le miroir symbolise la connaissance de soi et la lucidité. Le serpent symbolise la sagesse. Les deux visages d’une même personne, plus rares, inspirés par le thème de Janus, représentent le double regard, l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir.
Cette richesse symbolique traduit une ambition : faire de la prudence non une abstraction, mais une présence concrète, presque familière, dans les lieux où s’exerce l’acte de juger.

Les quatre vertus cardinales (en latin, cardo signifie pivot ou charnière) apparaissent dans l’Antiquité. Au IVe siècle avant notre ère, Platon, dans « La République », évoque la prudence, la justice, la tempérance et le courage. Après lui et dans son sillage, Aristote les développe dans son « Éthique à Nicomaque », mettant la justice au centre des vertus morales.
Au moyen âge, le concept est repris par les érudits chrétiens et les théologiens. Au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin, auteur d’une importante « Somme théologique », distingue les quatre vertus cardinales, prudence, justice, force et tempérance, des trois vertus théologales, foi, espérance et charité. Pour lui, la prudence fait appel à la raison.
La prudence, sous forme d’allégorie, intègre peu à peu le décor des juridictions. En effet, la prudence fait appel à la mémoire du passé, à l’intelligence du présent et à la prévoyance de l’avenir. Trois dimensions qui entrent dans le jugement du magistrat puisqu’il ne peut se contenter de considérer mécaniquement les affaires qui lui sont soumises.
Dans la hiérarchie des vertus cardinales applicables à la mission de juger, la prudence est une vertu directrice qui guide les autres. Elle épouse parfaitement la fonction du juge, qui ne peut se limiter à une application théorique du droit, mais doit composer avec la complexité du réel.
Le premier à réaliser une composition peinte de l’allégorie de la Prudence est, au XVe siècle, le peintre florentin Antonio Pollaiuolo (également appelé Pollaiolo).

Le motif semble désormais figé : il y a toujours une femme tenant un miroir et un serpent. Au Collège des Quatre Nations, désormais Institut hébergeant l’Académie française, Coysevox réalise au XVIIe siècle le cénotaphe du cardinal Mazarin et l’accompagne d’une prudence devenue classique.

Un siècle plus tard, le peintre Nicolas Brenet, chargé de décorer les murs de la Grand’Chambre du Parlement de Douai (désormais Cour d’appel) dans le dernier quart du XVIIIe siècle, reprend à son compte le thème désormais incontournable de la Prudence dans une œuvre saisissante qui met en scène une femme partiellement dénudée au diadème de lumière.

A certaines époques, on a ajouté les attributs du livre (connaissance du droit) et du compas (mesure de proportion), mais pas dans les tribunaux. Puis, à partir du XIXe siècle, le miroir et le serpent seuls suffiront, ce qui permettra d’insérer cette symbolique alors indispensable dans tous les décors, extérieurs et intérieurs.

Ces emblèmes sont toujours visibles et continuent à inspirer magistrats, greffiers, avocats et visiteurs dans les juridictions françaises. Mais ils demeurent plus rares que les représentations allégoriques presque toujours féminines de la Justice (avec son glaive et sa balance), de la Force (avec son bâton), et de la Loi (avec les Tables de la Loi). La Vérité (une femme dénudée avec un miroir seul) est également présente, mais plus rare que la justice… Le glaive l’emporte sur le miroir !
L’architecture est devenue fonctionnelle et dépouillée dans les palais de justice contemporains et autres cités judiciaires, lieux presque tous interchangeables. Les architectes et décorateurs ne font plus preuve d’imagination pour introduire des motifs allégoriques dans le décor juridictionnel. Ils se cantonnent à la balance, aux drapeaux, à la Marianne républicaine, qu’ils cherchent parfois à rendre très contemporaine.
On ne peut que le regretter. Il y a dans la nouvelle épure des palais une perte singulière. Outre son aspect esthétique et son message fort, la Prudence avait et a toujours toute sa place face aux acteurs de la justice auxquels il est essentiel de rappeler l’importance de la sagesse, de la réflexion et de la prévoyance, la nécessité de la mesure, la place du doute, l’importance du temps.
Ce que les orientations des autorités contemporaines occultent, c’est que certaines représentations architecturales et allégoriques ne sont pas de simples ornements mais le rappel de devoirs fondamentaux qui ont toute leur place dans les lieux où l’on juge et où l’on accueille du public. Des devoirs fondamentaux dont l’illustration pourrait être expliquée au public.
Aujourd’hui, on ne construit plus guère de palais de justice beaux, esthétiques, fonctionnels, censés garantir l’objectivité. Certains même n’ont pas été inaugurés en raison de malfaçons ou de choix discutables. D’autres ont pris feu ou ont été inondés dès leur entrée en service. Nombreux sont ceux que l’on a « ornés » (?) d’un 1% artistique ou culturel affligeant. On a tout simplement oublié, hélas volontairement, toute référence fondamentale à la tradition.
Ce que ces décisions publiques ôtent au monde judiciaire compte. Car les allégories, dont la Prudence, ne sont pas seulement des ornements qui dialoguent ensemble. Elles ne sont pas décoratives, mais elles ont une vertu pédagogique forte.
On ne crée pas un cycle pictural ou sculptural pour faire joli ! On habille un lieu où il y a de la violence, des larmes, de la sévérité, de la clémence, des repentirs, des sentiments, des envolées parfois lyriques, des effets de manche, des arbitrages, de la mauvaise foi, du bons sens et de l’équité.
Un lieu exceptionnel donc. Un lieu que les décideurs contemporains préfèrent déshabiller, anonymiser, neutraliser, pour le représenter plus technique, plus rationnel, grâce à cet écrin minimaliste.
Un lieu où le dépouillement dû aux mutations culturelles a entraîné l’effacement de tout symbole du passé. L’enceinte judiciaire ne parle plus un langage moral explicite.
Un lieu qu’on a parfois voulu transparent alors que la justice demande de la discrétion sans opacité (terrorisme, affaires de violences intrafamiliales, mineurs, divorces…).
Heureusement, si la Prudence a déserté les chambres et les façades, si elle est devenue invisible, elle demeure essentielle dans l’esprit du juge, habite le délibéré, se loge dans le temps long de l’instruction, se niche dans le devoir de réserve, tempère les attendus, sauve sans doute quelques justiciables imprudemment appelés à s’expliquer.
La justice spectaculaire frappe les esprits, alors que la justice rendue avec prudence éclaire les consciences, donne le sens de la mesure, démontre l’intelligence du discernement et montre qu’elle n’est pas qu’application de la loi mais un art délicat d’interprétation et d’équilibre.
Dans notre monde juridique de plus en plus complexe où se croisent et s’empilent l’inflation normative, la médiatisation des procès, la pression sociale et sociétale, la Prudence demeure la vertu silencieuse du juge dont la décision repose moins sur la puissance que sur la mesure, et a toujours une grande part d’humanité.
Sans elle, la balance serait mécanique et le glaive aveugle.
Chronique n°283
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