Article précédent

REPORTAGE. Ils exercent en propriété intellectuelle ou en droit des assurances, mais une fois la porte de leur cabinet refermée, ils peuvent compter sur « un bon défouloir ». Avocats au barreau de Paris, les membres de l’association En Répliques investissent la scène pour muscler leur répartie et « raconter toutes les salades qu’[ils] ne raconteraient pas forcément au bureau ».

A peine arrivé sur la scène du Café de Paris, dans le 11e arrondissement de la capitale, l’arbitre, vêtu du traditionnel maillot rayé noir et blanc, est accueilli par une salve de « bouh ! ». Une entrée en matière qui fait partie des codes des matchs d’improvisation, comme celui qui s’apprête à se tenir, ce mercredi de juillet.
De part et d’autre de la scène, les contestataires ne sont autres que les deux équipes qui doivent s’affronter dans quelques minutes. Et aujourd’hui, les adversaires se connaissent particulièrement bien : une fois n’est pas coutume, les « nouveaux » vont se mesurer aux « anciens » de l’équipe d’improvisation d’En Répliques, une association d’avocats parisiens qui monte aussi des pièces de théâtre.
Pendant ce show aux allures de compétition d’une durée de deux fois 45 minutes, un « MC » [maître de cérémonie, ndlr] paré d’un turban pailleté aura pour mission de « chauffer » la salle et de faire l’animation pendant les caucus – les courtes concertations accordées aux équipes après l’annonce du thème. A ses côtés, l’arbitre sera, lui, chargé d’annoncer les contraintes imposées aux équipes pour pimenter la joute, et de compter les fautes.
Les matchs commencent fort, ce soir-là. Les premiers improvisateurs se lancent dans une comédie musicale de haut vol. Puis le rythme s’accélère : deux nouveaux comédiens prennent le relais, cette fois avec une contrainte de taille : chacun ne pourra prononcer qu’une seule phrase. Pour l’un, ce sera « Venez comme vous êtes », la fameuse maxime de McDonald’s ; pour l’autre, « Parce que c’est notre projet ! », en écho à la célèbre sortie d’Emmanuel Macron lors d’un meeting de campagne.
Place ensuite à une improvisation « à la façon d’un western » sur le thème « Le bon, la brute et le friand ». Alors que les équipes s’affrontent à coups de friands-saucisses imaginaires, un comédien surgit en roulant sur lui-même et en imitant le bruit du vent : le voilà transformé en virevoltant, cette boule sèche et végétale emblématique des westerns. Le virevoltant en question ? C’est Guillaume Tran, avocat en propriété intellectuelle, qui a rejoint l’association l’année dernière. « A la fac, j’avais fait les concours de plaidoirie et participé à des clubs de débat. Et c’est vrai qu’après la grosse pause de début de collab[oration], je voulais retrouver un espace comme celui-là », nous explique-t-il après sa prestation mémorable.
L’avocat voit un lien évident entre l’improvisation et son travail au quotidien. « L’impro, c’est ne pas rester bloqué sur quelque chose, et se forcer à être créatif. De la même manière, dans le travail, en réunion avec un client, il faut savoir donner le change », explique le jeune avocat. Bien sûr, les enjeux sont loin d’être les mêmes. « En impro, on se sert plutôt de ce qui nous amuse, alors que face à un client, on va plutôt chercher à lui apporter la bonne réponse, poursuit Guillaume Tran. Mais il y a le même aspect d’instantanéité et d’adaptabilité » conclut l’avocat.
Dans leurs tee-shirts floqués de leurs prénoms, mi-maillots de hockey sur glace – pour filer la métaphore du match -, mi-robes d’avocat, les comédiens se préparent à une nouvelle impro. En théorie, rien ne les oblige à puiser dans leur quotidien professionnel. En pratique, leurs passes d’armes ne tardent pas à reprendre les codes du monde judiciaire. Un membre de chaque équipe doit commenter une action à la façon de commentateurs sportifs : très vite, les deux comédiens sur scène s’orientent vers un divorce contentieux, sur fond d’achat en viager et d’huissier qui embarque les enfants. L’audience s’esclaffe.

Les lumières s’allument : vient l’heure du vote. Après chaque manche, le public décide d’accorder son point à l’une ou l’autre équipe en levant un carton ; jaune d’un côté, blanc de l’autre. Les quelque cinquante personnes présentes dans la salle brandissent leurs cartons. « Comme la classe politique française, la salle est majoritairement blanche » plaisante l’arbitre. C’est l’équipe des nouveaux qui l’emporte.
Henri Blanchier fait partie de ceux-là. L’avocat en contentieux et précontentieux en droit des assurances, arrivé dans l’association l’année passée, témoigne plus tard : « C’est très marrant l’impro, c’est un cadre idéal pour se faire des amis. Et puis, c’est vraiment un bon défouloir. On arrive et puis on peut tout lâcher, raconter toutes les salades qu’on ne raconterait pas forcément au bureau ». Déjà rompu à l’exercice au sein d’autres troupes, s’il s’est tourné vers l’association, c’est parce que « c’est toujours intéressant de rencontrer d’autres avocats. Ça permet aussi de se faire un réseau » explique-t-il.
Si sur scène, place au lâcher-prise, en coulisses, En Répliques repose sur une organisation bien rodée. L’association a été co-fondée en 2021, entre autres par Jean-Baptiste Riolacci, ancien secrétaire de la Conférence du Barreau de Paris. Être enregistrée au barreau lui permet de disposer « de locaux qui peuvent être utilisés pour la vie de l’asso[ciation] », et de gagner en « visibilité » auprès des avocats du barreau, explique Maud Vandaneigen, membre depuis trois ans. « Certains cabinets nous versent aussi des subventions », poursuit l’avocate : cet argent et celui des adhésions permet de financer le matériel et les costumes, notamment pour les activités théâtrales.
Pour la présidente actuelle, Eve Schenberg, plusieurs défis restent à relever. Le premier est de gagner un adhérent supplémentaire pour passer la barre des 100. Et de continuer sur la même lancée. « On est la troisième génération de l’équipe d’improvisation. L’objectif, aujourd’hui, est que l’on soit encore plus nombreux », avance l’avocate. En dehors de l’équipe « officielle » d’improvisation, tous les adhérents de l’association sont les bienvenus aux entraînements du mercredi.
Pour Eve Schenberg, l’idée est aussi de « s’assurer une reconnaissance » par leurs pairs, « pour ne pas passer pour des avocats amateurs qui veulent se mettre en avant parce qu’ils ont un ego surdimensionné » sourit-elle. L’avocate aimerait également jouer à Avignon et essayer de développer l’association « en dehors de Paris », dans d’autres barreaux, peut-être.
Dans la salle, le match touche à sa fin : les anciens devancent les nouveaux d’un point avec un score final de 9 à 8 points. « En Répliques contre En Répliques, et une victoire… d’En Répliques » conclut l’arbitre sous les applaudissements. A la sortie, une collecte au chapeau est organisée au profit des Restos du Cœur.

THÉMATIQUES ASSOCIÉES
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *