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Retour sur le procès aberrant de l’assassin de Jean Jaurès.

Le 31 juillet 1914, à 21 h 40, au café du Croissant, rue Montmartre, un jeune homme écarte le rideau d’une fenêtre, lève le bras et tire deux fois dans le dos de Jean Jaurès, attablé avec ses collaborateurs de L’Humanité. Le tireur est un fils de greffier. Il s’appelle Raoul Villain ; il a acheté un revolver et il traque le chef socialiste depuis plusieurs jours, notant ses habitudes sur des bouts de papier. Le crime est public, prémédité, revendiqué. Cinq ans plus tard, son auteur sortira libre du Palais de Justice. Comprendre ce paradoxe, c’est comprendre comment un procès peut être gagné ou perdu avant la première audience, par la seule force du contexte.
Villain n’est pas un agitateur politique de premier plan, ni un militant aguerri, mais un homme un peu isolé, influençable, sans véritable ancrage. Il est exalté et instable selon son père. Il n’appartient pas à une organisation structurée, mais il gravite dans des milieux nationalistes et antidreyfusards. Il lit la presse de droite, fréquente des cercles où l’on dénonce violemment les socialistes et les pacifistes. Dans ce climat, Jean Jaurès devient pour lui une figure honnie : un homme accusé de trahir la patrie, un obstacle à la guerre que certains jugent inévitable et même nécessaire.

Villain développe alors une conviction simple, presque naïve dans sa construction : éliminer Jaurès, c’est servir la France.
D’emblée, il faut écarter l’idée d’un doute sur les faits. Villain ne conteste pas avoir tué Jaurès. Nationaliste convaincu, ancien du Sillon de Marc Sangnier puis membre d’une ligue revanchiste vouée à l’Alsace-Lorraine, il voyait dans Jaurès le pacifiste l’incarnation de « l’ennemi intérieur ». À la veille de la guerre, il reprochait au tribun de saper la défense nationale. Le mobile est donc politique et assumé ; la préméditation est matériellement établie. Sur le plan strictement pénal, le dossier doit conduire tout droit à la condamnation. Éventuellement à la peine de mort.
Le premier ressort de l’acquittement est le temps. Arrêté aussitôt, Villain aurait dû être jugé sans tarder ; le président du Conseil Viviani avait promis que l’assassin serait châtié. Mais la guerre éclate le surlendemain, et le procès est ajourné sine die. Villain reste cinquante-six mois en détention préventive, et ne comparaît que le 24 mars 1919, devant la cour d’assises de la Seine, dans une salle comble.
Ce délai change tout. Jaurès, en 1914, était une figure clivante, attaquée par toute la presse nationaliste. En 1919, la France sort victorieuse mais saignée par quatre ans de guerre. Le pays vit dans une exaltation patriotique où le sacrifice national, avec son million et demi de morts, prime tout. Or Jaurès incarnait précisément le pacifisme d’avant-guerre, celui que la victoire semblait avoir désavoué. Juger son meurtrier en pleine ferveur cocardière, c’est juger un homme qui a frappé « l’ennemi de la défense nationale » à la veille de l’épreuve suprême. Le décor est inversé : l’accusé peut se présenter en patriote.
Les défenseurs de Villain, Henri Géraud et Alexandre Zévaès, l’ont parfaitement compris. Alexandre Zévaès est un ancien député socialiste, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. La défense oriente tout le procès vers le patriotisme : celui de la victime et celui de l’accusé, présenté comme un patriote sujet à un moment d’égarement. La question n’est plus « a-t-il tué ? » mais « au nom de quoi ? ». En déplaçant le débat sur le terrain des intentions nationales, la défense transforme un assassinat politique en acte d’un exalté sincère.
À cet argument s’ajoute celui de l’irresponsabilité mentale. Villain est fils d’une mère internée pour aliénation mentale, et sa grand-mère paternelle avait elle aussi présenté des troubles ; à l’audience, les médecins décrivent un déséquilibre psychique complexe. L’hérédité chargée et l’examen médical permettent de suggérer un homme diminué, agissant sous l’emprise d’une idée fixe plus que d’une volonté froide. Un détail qui ne passe pas inaperçu : le père de Villain était greffier en chef au tribunal civil de Reims. Autrement dit, l’assassin vient lui-même du monde de la justice.
Vient ici l’erreur stratégique décisive. La partie civile est illustre : parmi les trois avocats de la famille Jaurès figure Joseph Paul-Boncour, futur président du Conseil. Mais leur plaidoirie se trompe de cible. Les avocats de la partie civile ignorent largement Villain et concentrent leurs efforts sur la mémoire de Jaurès. Dix-sept témoins défilent pour rendre hommage au grand homme. On célèbre le tribun ; on néglige de démontrer, méthodiquement, la culpabilité de l’accusé.
Cette orientation est politiquement compréhensible : il s’agit de réhabiliter Jaurès aux yeux d’un pays qui l’avait honni. Elle est à l’évidence juridiquement suicidaire. Dans un procès d’assises, le jury ne juge pas la victime : il juge l’accusé. En faisant l’éloge du mort au lieu d’accabler le vivant, la partie civile laisse le terrain de l’accusation en friche. Paul-Boncour lui-même conclut sa plaidoirie en appelant les jurés à rendre, en conscience, un verdict de respect de la vie humaine. Ce qui peut apparaître comme un argument militant contre la peine de mort !
Reste le jury.
A l’époque, les jurés sont des citoyens tirés au sort, mais selon un processus moins ouvert qu’aujourd’hui. On ne part pas directement de l’ensemble de la population. Les listes de jurés sont établies dans chaque département par les autorités locales à partir de catégories jugées respectables (contribuables, notables, professions libérales…).
Cela exclut largement les classes populaires. Les femmes sont elles aussi exclues.
Pour chaque procès, on tire au sort douze jurés.
Les magistrats ne délibèrent pas avec le jury et ne statuent donc pas sur la culpabilité, ce qui est important pour comprendre le verdict.
Ce système donne au jury un pouvoir considérable, mais aussi très exposé aux courants d’opinion.
Le jury chargé de juger Villain comporte quelques bourgeois, un rentier, un vétérinaire, un employé et plusieurs artisans. L’explication par la seule composition sociale est sans doute insuffisante. Il faut rechercher un ressort plus profond, à la fois politique et moral. Ces hommes de 1919, sortis de la guerre, partagent l’atmosphère patriotique ambiante et regardent le pacifiste assassiné avec, au mieux, de la méfiance.
Le dernier jour, Villain prononce quelques mots habiles, demandant pardon à la victime et grâce pour son père et son frère, évoquant la douleur d’une veuve et d’une orpheline.
Le jury doit répondre à deux questions : Villain est-il coupable d’homicide volontaire sur Jaurès ? et cet homicide a-t-il été commis avec préméditation ?

Après une brève délibération, le jury répond par la négative. Le 29 mars 1919, Raoul Villain est acquitté par onze voix contre une.
L’ultime affront est judiciaire et financier. L’accusé étant déclaré non coupable, c’est la partie civile qui succombe : Raoul Villain sort libre, et la veuve de Jaurès est condamnée aux frais du procès. La justice de la République fait payer les dépens à la femme de l’homme assassiné.
La réaction est immédiate et durable. Anatole France adresse au journal « L’Humanité » une lettre célèbre :
« L’assassin de Jaurès est déclaré non coupable. Travailleurs, Jaurès a vécu pour vous ; il est mort pour vous ! Un verdict monstrueux proclame que son assassinat n’est pas un crime. Ce verdict vous met hors la loi, vous et tous ceux qui défendent votre cause. Travailleurs, veillez ! ».
Des manifestations suivent. Le verdict devient, dans la mémoire de gauche, le symbole d’une justice de classe et d’une époque aveuglée.
Villain quitte la France. Il se rend aux Baléares, dans une forme de retrait quasi mystique.
Il semble chercher une vie détachée du tumulte politique qui l’a conduit au crime.
Ironie tragique de l’Histoire : en 1936, au début de la guerre civile espagnole, il est tué par des républicains à Ibiza, probablement sans qu’ils sachent réellement qui il était.
Expliquer l’acquittement de Villain, ce n’est donc pas chercher un vice de procédure ou une preuve manquante : c’est mettre bout à bout quatre facteurs convergents. Un délai de cinq ans faisant basculer le procès dans l’après-guerre. Un climat patriotique où la victime pacifiste parait suspecte et l’assassin nationaliste presque excusable. Une défense habile jouant de ce climat et de la folie héréditaire. Et, en miroir, une partie civile qui plaide la gloire du mort au lieu de la culpabilité du vivant.
Le crime était certain ; c’est le moment qui l’a effacé.
Chronique n°287
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