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CHRONIQUE. Une femme battue par son compagnon comparaît après avoir commis des violences à son tour. Elle témoigne devant le tribunal de son incompréhension face à la situation, qu’elle vit comme une injustice, plaide son avocate.

Le sol de la salle d’audience est recouvert d’une épaisse moquette grise. Les prévenus et parties civiles sont assis sur des chaises pliables noires. Un homme et une femme écoutent la procureure requérir 6 mois de prison avec sursis probatoire contre Jacqueline, prévenue de violences sur Antony.
Dans le regard de Jacqueline : l’abattement.
Le 21 septembre 2024, c’est elle qui requiert les services de police. Une énième dispute. Une « relation toxique », admettent-ils tous les deux devant les policiers. Il est blessé, pas elle. Il porte plainte.
Devant les psychologues, Jacqueline n’arrive pas à admettre que c’est elle qui est mise en cause. Des années qu’elle est violentée par son compagnon. Un soir, elle est même sortie par la fenêtre pour échapper à ses coups. Elle s’est réfugiée sur le balcon des voisins. Six mains courantes, des blessures constatées, aucune poursuite, et pourquoi donc ? Parce qu’elle n’a pas porté plainte. Et ce mardi 16 décembre 2025, c’est elle qui comparaît sur le banc des prévenus, ce que Jacqueline a beaucoup de mal à comprendre.
Antony, un quadragénaire sec au regard courroucé, habillé sportivement et de blanc, a suivi la procédure. Les traces de coups ont été transformées en ITT (deux jours) par les par les unités médico-judiciaires (UMJ) et Jacqueline n’a pu qu’admettre la réalité matérielle des faits. Elle aurait utilisé une « arme par destination » pour commettre ces violences (ce qui est contesté), devant son fils mineur (à lui), et ça fait deux circonstances aggravantes. Les psychologues ont noté qu’elle était dans une forme de déni des faits, mais c’est que pour elle, les choses sont très claires depuis toutes ces années : la victime, c’est elle. Et aujourd’hui, le tribunal la juge pour des faits certes difficilement réfutables, mais que pèsent-ils au regard de ces années de violence ? Le calcul est simple : une plainte à chaud, un tour aux UMJ, balayent sans vergogne six mains courantes.
Elle essaie d’expliquer au tribunal le « contexte », si souvent dépeint par les juges pour inscrire, en quelque sorte, les faits dans un paysage conjugal, leur donner une portée, une profondeur. Jacqueline ne parle pas très bien français, elle balbutie ; face aux constatations médicales, à l’éloquence des juges, on la sent impuissante. À la barre, elle se renferme.
Six mois de prison avec sursis probatoire, son avocate a « un peu de mal à l’entendre » au vu du contexte, d’une part, et de l’altération du discernement de Jacqueline retenue par les experts psychiatres. Elle verrait plus une dispense de peine, ou, éventuellement, un stage sur les violences conjugales. Quelque chose de symbolique, et non un sursis assorti de lourdes obligations. L’avocate précise : Jacqueline est malade. Elle a perdu son emploi et, depuis, est hébergée par des proches. Elle ne sait ni lire, ni écrire. C’est une femme précaire, démunie et vulnérable. Antony dans son coin rouspète : la victime, c’est lui.
Dans son délibéré, les juges retirent la circonstance de l’arme et la déclare coupable pour le surplus. 6 mois de prison avec sursis, interdiction de contact et de paraître au domicile. Machinalement, comme un automate, Jacqueline prend la feuille de notification des obligations probatoires des mains de la joviale greffière. Elle secoue la feuille. « C’est tout ? » Son regard est perdu dans le vide.
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