Article précédent

Léon Werth, écrivain méconnu, est une grande plume de la littérature et du journalisme. Animé par la justice, il dénonce dans ses écrits le nazisme et ses crimes pendant la période noire de l’Occupation, en se montrant solidaire de la France libre.

« C’est toute la vérité que je voudrais exprimer et la vérité est un cri, une image entêtée, ineffaçable qui nous tire de notre torpeur. »
Edmond Jabès, Le Livre des questions.
Tous les ouvrages de Léon Werth, tous ses articles, témoignent de son exigence morale. Antoine de Saint-Exupéry, son ami, lui vouait une vive admiration, comme l’atteste le fait qu’il lui ait dédié le Petit Prince (1). Ces deux grands écrivains ont la même conviction : qu’il ne faut pas se payer de mots. Pour eux, les écrits n’ont de raison d’être et de valeur que lorsqu’ils se conforment totalement aux actes.
Alors qu’après la Libération vient le temps de l’Épuration, avec ses controverses passionnelles, Léon Werth est en quête de vérité. Il veut que les hauts responsables du régime de Vichy, coupables de crimes dans le cadre de la collaboration, soient sanctionnés justement et ne s’échappent pas en toute impunité. À l’exemple de François Mauriac, il récuse toute vengeance, et souhaite que les procès se déroulent de manière sereine et impartiale.
Dans le cadre de l’épuration judiciaire, une juridiction, la Haute Cour de justice, est instituée, par une ordonnance du 18 novembre 1944, pour juger les plus hauts responsables du régime de Vichy.
Léon Werth couvre pour le quotidien Résistance le procès de Philippe Pétain. Ses articles sont réunis dans l’ouvrage intitulé« Impressions d’audience – Le procès Pétain » (2). Le procès, emblématique de l’épuration, a lieu du 23 juillet au 15 août 1945 devant la Haute Cour de justice, dans la salle exigüe et surchargée de la première chambre de la cour d’appel de Paris, au cœur de l’île de la Cité.
Finalement, la Haute Cour de justice déclara Pétain coupable d’intelligence avec l’ennemi et d’atteinte à la sûreté de l’État. Elle le condamna à la peine de mort, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens. Mais, le 17 août 1945, le général de Gaulle, président du gouvernement provisoire, faisant usage de son droit de grâce, commue la peine de mort en détention à perpétuité – Pétain purgeant sa peine au fort du Pourtalet puis à l’île d’Yeu où il décède en 1951.
L’évènement a été présenté comme le plus grand procès de l’histoire. Dans un style parfois teinté d’ironie, Léon Werth porte un regard désenchanté dénué de complaisance sur ce procès. Il le trouve imparfait et lui parait manquer sa cible. Pour le journaliste, l’affaire ne dévoile pas toutes les responsabilités de Pétain et du régime collaborationniste. Son reportage éclaire également un autre aspect subtil sur l’attitude de la magistrature de l’époque.
Léon Werth aurait vivement espéré que le procès Pétain permette de connaitre la vérité sur tous les crimes reprochés au principal responsable du régime de Vichy et donc de la collaboration avec le régime nazi.
En fait, désenchanté dès le 1er août, il observe avec une ironie amère : « Tout fut calme comme s’il se fut agi d’un procès de mur mitoyen (3). »
Le 2 août 1945, il pense – de manière illusoire – que peut-être le procès bascule. Il écrit ces mots qui traduisent ses attentes pour que toute la vérité soit faite :« Voici qu’ont pénétré dans la salle de la Haute Cour des vivants et des morts qu’on n’avait pas encore convoqués : ces soldats français qui, par ordre du maréchal, moururent en Afrique pour l’Allemagne, les torturés, les fusillés, les vivants squelettiques et les morts de faim, tous ceux que la police de Vichy livre à la Gestapo, tous ceux et toutes celles de Dachau, de Mauthausen, d’Auschwitz et de Buchenwald. Et aussi – puisque le général Weygand parla de l’honneur français – ces prisonniers politiques allemands que Vichy livra à Hitler (4) ».
Plus loin, l’auteur s’indigne : « Quelques témoins […] restituèrent à ce procès, qui risquait de devenir le plus ennuyeux de l’Histoire, quelque chose de son caractère atroce. Ils dirent simplement en leurs dépositions que des milliers de Français furent arrêtés par la police de Vichy et livrés à la Gestapo ; que le Maréchal invita les Français à fabriquer des armes pour l’Allemagne, à se battre pour l’Allemagne ennemie contre les nations libératrices. – On a presque honte de répéter des arguments d’une aussi banale évidence (5) ».
Philippe Pétain a adopté une stratégie de défense d’évitement pour éluder sa responsabilité pénale personnelle. Il indique au début du procès qu’il ne répondra à aucune question. Puis, il lit une déclaration où il récuse la légalité de la Haute Cour de justice qui, selon lui, ne représente pas le peuple français. Tout en clamant son innocence, il revendique la thèse du glaive et du bouclier en disant qu’il a fait à l’intérieur ce que de Gaulle a fait à l’extérieur.
Cette volonté de l’accusé de garder le silence conduit Léon Werth, avec des mots particulièrement acides, à évoquer le personnage énigmatique qu’est Pétain : il ressemble à un « mort vivant », […] un « absent présent », un « contumace par le silence (6) ».
Le verbe féroce, Léon Werth démonte l’absurdité du système de défense de Pétain en moquant « la doctrine […] selon laquelle la Collaboration fut la servante plus délicate et moins spectaculaire de la Résistance (7) ».
Il dénonce par ailleurs, avec sa verve de polémiste, l’incohérence des explications des témoins cités à l’initiative de la défense :« Il faut accorder aux témoins à décharge qu’ils ne se sont pas concertés. Les uns construisent à la barre un Pétain irresponsable, une sorte d’Ubu-Roi ; les autres un Machiavel pour qui le suprême devoir est de sauver l’État. Quelques-uns sont d’une naïve ingénuité. […] Chacun d’eux, sur des conjectures d’une invraisemblable fragilité, bâtit un Pétain anecdotique, un Pétain d’image d’Épinal qui tantôt ne sut rien et tantôt sut tout… (8) ».
On comprend l’indignation de Léon Werth à la lumière des travaux des historiens sur Vichy, sur sa police et sur leur rôle déterminant dans la rafle du Vel d’Hiv ; c’est-à-dire sur leur contribution à la Shoah (9).
Le reporter fustige la veulerie et la lâcheté de Laval à l’occasion de sa déposition comme témoin lors du procès Pétain. Il n’assume pas la responsabilité des décisions du régime de Vichy tant pour le maréchal que pour lui-même : « Si Laval tente une démonstration, il verse aussitôt dans le sophisme où il embrouille et fausse les valeurs. Ainsi, le président lui demandant ce qu’il pense de la responsabilité du Maréchal à la veille de l’armistice, Laval répond que les actes signés par le Maréchal n’étaient pas juridiquement valables. À l’entendre, on croirait que ce vice juridique annule leur efficacité réelle, qu’ils ne sont que néant et donc qu’ils n’entraînent en aucune façon la responsabilité du Maréchal ou la sienne. C’est le jeu du bonneteau (10). »
Ce faisant, Laval de manière paradoxale et avec un grand opportunisme, adopte la position gaullienne selon laquelle le régime de Vichy n’était qu’une autorité de fait et n’avait pas d’existence légale. On comprend la perplexité du journaliste.
Le travail de Léon Werth présente aussi l’intérêt de livrer un témoignage précieux sur les acteurs de la justice qui ont traversé cette époque.
Le reportage sur la procédure judiciaire concernant Pétain permet d’appréhender l’action de la magistrature tant durant le procès proprement dit que lors de la période de l’Occupation, sous le régime de Vichy.
Chef du gouvernement collaborationniste, le maréchal Pétain imposa à la magistrature l’obligation de lui prêter serment de fidélité. En 1941, tous les magistrats, à l’exception d’un seul, Paul Didier, prêtèrent ce serment.
À l’exemple de la quasi-totalité de ses collègues, le président Mongibeaux qui préside le procès Pétain avait donc prêté serment à Pétain. Cependant Léon Werth se refuse à toute vision en noir et blanc du corps judiciaire, à tout regard manichéen sur la magistrature. Il explique avec un net souci d’objectivité que certains membres de la magistrature n’ont pas témoigné d’une culture de soumission.
Dès le 24 juillet 1945, au tout début du procès, l’un des avocats de Pétain, le bâtonnier Payen pose le problème du serment prêté par les magistrats à Pétain. Il souligne implicitement que cela peut contribuer à mettre sérieusement à mal la légitimité de la Haute Cour de justice. Il affirme en effet : « – Quelques-uns des juges de la Haute Cour ont prêté serment à Pétain (11) ». Le propos suscite une réaction immédiate du magistrat du ministère public : « À quoi le procureur Mornet répond qu’un serment prêté à un gouvernement sous le contrôle de l’ennemi est un serment sans valeur (12) ».
Grâce à de fines notations qui retracent avec minutie et exactitude le déroulement du procès, le reporter rend compte de dépositions importantes des témoins. Elles établissent que certains magistrats, en dépit du serment qu’ils avaient prêté, ont résisté avec courage, parfois au péril de leur carrière et de leur liberté, aux injonctions du régime de Vichy. La prestation de serment n’a pas empêché ces magistrats-là d’avoir un comportement exemplaire et dépourvu de servilité.
Léon Werth met ainsi en lumière cette vérité méconnue : la magistrature sous Vichy n’a pas été entièrement instrumentalisée par Pétain et Laval ; au contraire, elle a su adopter une méritoire indépendance. Il est faux de dire que les magistrats d’alors ont manifesté une adhésion totale et sans réserve au régime collaborationniste.
La magistrature française de l’époque est de manière caricaturale et réductrice dépeinte comme siégeant dans les sections spéciales, ces juridictions d’exception instituées le 14 août 1941 par le régime de Vichy pour juger les résistants (13).
Léon Werth cite des exemples qui évoquent le fait que certains magistrats ont refusé d’obéir aux ordres de Pétain :
« Mandel est arrêté par ordre du gouvernement Pétain. Le lieutenant-colonel Noirot signe une ordonnance de non-lieu. Pétain dessaisit cet officier et le met à la retraite d’office. De même, le lieutenant-colonel Letraitre, à Clermont-Ferrand, refuse d’inculper Paul Reynaud. Pétain fait une loi et le dossier passe à la cour de Riom (14). »
S’agissant du magistrat militaire qu’était le lieutenant-colonel Noirot, sa résistance héroïque aux injonctions de Pétain prouve que la magistrature s’est conduite en certaines circonstances de manière plus qu’honorable, au point d’être victime d’injustes et graves sanctions disciplinaires. Le comportement exemplaire du lieutenant-colonel Noirot tranche totalement avec celui de la Milice (créée par Pétain) qui assassina Mandel le 7 juillet 1944 dans la forêt de Fontainebleau.
Par ailleurs, au cours du procès Pétain, même s’il a été imparfait, le président Mongibeaux a eu à cœur, dans sa conduite équilibrée des débats, de faire en sorte que cette procédure judiciaire devant la Haute Cour se déroule sereinement et de manière impartiale.
Dans ses Impressions d’audiences, teintées parfois d’indignation et d’ironie, Léon Werth nous livre un précieux document historique sur le procès emblématique de l’épuration qui vit la Haute Cour de justice juger Pétain. Ayant la passion de la justice, il analyse avec objectivité le procès pour notamment en souligner les limites et les imperfections. Il exprime sa déception face au déroulement des débats. Car ils ne mettent pas suffisamment en lumière les multiples crimes commis par Pétain et le régime de Vichy, contre les résistants et les personnes de confession juive, dans le cadre de la collaboration avec le régime nazi.
Léon Werth rappelle aussi l’attitude courageuse de plusieurs magistrats sous le régime de Vichy. Récusant toute vision manichéenne, il montre que ces magistrats ne se sont pas soumis. Ils ont refusé d’obéir aux ordres de Pétain au point d’encourir parfois de graves sanctions disciplinaires. Ces juges ont sauvé l’honneur de la magistrature. En leur rendant implicitement hommage, Léon Werth suggère que les magistrats sont de très précieux garants de l’État de droit.
Yves Benhamou
Président de chambre à la cour d’appel de Douai
Historien de la justice
1/ S’agissant de la vie de Léon Werth on pourra se référer utilement à la biographie très complète de G. Heuré, L’insoumis Léon Werth, ed. Viviane Hamy, 2006.
2/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, éd. Viviane Hamy, 1995, 155 pages.
3/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 70.
4/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 78.
5/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 85.
6/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 64.
7/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 105.
8/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 107.
9/ M. Marrus et R. Paxton, Vichy et les Juifs, nouvelle édition, Le Livre de Poche, 2022, p. 614.
10/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 97.
11/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 27.
12/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 27.
13/ Sections spéciales de la cour d’appel de Paris (1941-1944) in site internet de FranceArchives – Portail national des Archives, https://francearchives.gouv.fr/fr/findingaid/04a4b8a59366fc20fc20f85c7cea7cd09d1a0a47eeb9
14/ L. Werth, Impressions d’audience – Le procès Pétain, op. cit, p. 32.
Infos locales, analyses et enquêtes : restez informé(e) sans limite.
Recevez gratuitement un concentré d’actualité chaque semaine.
0 Commentaire
Laisser un commentaire
Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *