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L’Égypte contemporaine se bat contre l’urbanisation sauvage pour préserver le patrimoine antique laissé par la civilisation des pharaons.

Dans ce troisième épisode de son feuilleton égyptien, notre chroniqueur évoque la bataille judiciaire qui a permis, non sans difficulté, de sauvegarder l’environnement des pyramides après leur classement au patrimoine mondial Unesco. Mais il évoque également un épisode très discutable et très contesté de réintroduction d’une statue géante sur la façade du temple de Louxor.
Les amateurs des histoires d’Agatha Christie qui ont vu le film « Mort sur le Nil » réalisé en 1978 par John Guillermin avec Jane Birkin, Mia Farrow, Bette Davis, David Niven, Lois Chiles et Peter Ustinov dans le rôle d’Hercule Poirot se souviennent très probablement de l’hôtel Old Cataract tant apprécié par le président Mitterrand qui s’y réfugiait régulièrement à Noël avec sa fille Mazarine (la dernière fois en 1995 dans la suite présidentielle 237).
Ils ne peuvent pas oublier le bateau « Sudan » à roues à aubes qui avait accueilli la reine d’Angleterre et qui a servi au tournage.
Et ils ont été éblouis par la chevauchée ébouriffante des époux Simon et Linnet Doyle autour des pyramides qui semblent à l’époque isolées dans un immense désert où se prélassent des chameaux.
Mais, cette vision cinématographique, presque biblique, relevait déjà d’une illusion. Car, si le sable semble immuable, l’urbanisation, elle, avance et réduit le désert !

En 1798, les savants qui accompagnaient Bonaparte avaient noté que des villages étaient construits au pied des pyramides, qu’il y avait des carrières, qu’on utilisait les pierres de monuments antiques…
La monumentale Description de l’Égypte témoigne d’un paysage déjà habité, déjà transformé. Les pyramides n’étaient pas seules : elles dominaient un monde vivant, bruissant d’activités humaines. On peut en déduire que Khéops, Khéphren et Mykerinos n’étaient à l’époque guère solitaires dans un environnement certes sableux mais construit. Sans doute ces constructions se sont-elles désagrégées au fil des ans.
En 1979, l’UNESCO classe les pyramides de Gizeh sur la liste du patrimoine mondial, consacrant ainsi leur valeur universelle exceptionnelle, mais imposant également des contraintes strictes de préservation. Cependant, avec l’explosion démographique de la capitale égyptienne, Le Caire, la pression urbaine devient massive. La presse internationale, et en particulier « The New York Times », alerte sur la proximité croissante et désastreuse des immeubles modernes avec le plateau antique.
Alors même que l’Unesco vient de classer les pyramides dans la liste des sites exceptionnels du patrimoine mondial, le développement du tourisme qui en résulte provoque chez les habitants d’un village situé sur le plateau de Gizeh, Nazlet el-Semman, une frénésie de construction d’hôtels, d’immeubles, de boutiques.
Historiens et archéologues s’insurgent contre l’illégalité des constructions, réalisées de façon totalement anarchique, sans permis, dans une zone archéologique protégée. Ils dénoncent les dégradations qui résultent de cette urbanisation sauvage, telles la disparition de vestiges enfouis et la stabilité du sol, et telle l’atteinte à la majesté du site. On craint également le retrait du classement Unesco, hypothèse évoquée au début des années 2000 dans plusieurs rapports d’experts internationaux. Les autorités tentent d’obtenir des départs volontaires et l’arrêt des constructions. En vain. Les médiations échouent. La juridiction administrative est saisie et ordonne des destructions.
Mais les habitants résistent. En 2017, des ouvriers mandatés par le gouvernement arrivent à Gizeh avec des bulldozers. Ils sont rapidement confrontés à la résistance des occupants des maisons et des boutiques.
La police, qui escorte les ouvriers, intervient avec vigueur, utilisant des gaz lacrymogènes. Des bagarres éclatent entre policiers et habitants. 24 personnes qui empêchaient physiquement la destruction de bâtiments illégaux et se bagarraient avec la police sont arrêtées. La presse est tenue loin des évènements et les autorités ne laissent pas filtrer les informations.
Car, il faut à tout prix que le plateau de Gizeh redevienne un lieu d’histoire et de découverte où sont préservées toutes les perspectives visuelles et de grands espaces environnants… comme une respiration enfin retrouvée autour de la pierre éternelle.

Plusieurs procès sont intentés par l’État égyptien, par le biais du Conseil suprême des Antiquités puis du ministère des Antiquités qui lui succède. De nombreux permis de construire ont été délivrés en infraction aux règles d’urbanisme, aux règles sur les sites classés, sur la protection des antiquités, sur la protection du patrimoine national. Des hôtels bien trop proches du Sphinx sont construits.
La justice administrative, sans désemparer, par des décisions immédiatement exécutoires, annule les permis et ordonne de nombreuses destructions, sans se préoccuper des innombrables pressions exercées par des promoteurs immobiliers puissants. Les axes visuels sont progressivement dégagés.
Postérieurement aux premières évacuations et destructions de 2019, des promoteurs et des propriétaires sollicitent de la cour administrative du Conseil d’État égyptien la suspension des opérations.
En octobre 2022, la cour administrative, dans un arrêt de principe, rejette la notion d’urgence des requêtes en suspension et refuse de suspendre les démolitions.

Dans un second arrêt de novembre 2022, la cour ordonne une expertise tripartite, organisée par le ministère de la Justice, qui devra rendre un rapport général d’inspection et un rapport technique. Le feuilleton judiciaire n’est pas près de se clore car en avril 2025, la cour ordonne une nouvelle expertise. On en attend toujours les résultats.
Tandis que dans le passé le plateau de Gizeh était un espace public ouvert à tous, y compris aux véhicules, la gestion en est désormais assurée par un délégataire de service public. On est donc en présence d’une gestion mixte hybride. Le ministère du Tourisme et des Antiquités conserve la responsabilité du site archéologique. Les recettes provenant de la vente des billets d’entrée reviennent au Trésor public. Le ministère conserve la main sur la conservation, les fouilles, la restauration, les règlements, la police, la définition des tarifs d’entrée.
Mais c’est une entreprise privée qui, depuis décembre 2018, gère les accès, la circulation, la fluidité, les parkings, les navettes, les restaurants, les commerces, la signalétique, le wifi. Cette entreprise reverse à l’État égyptien la moitié de ses profits avec un minimum annuel garanti de 20 millions de livres égyptiennes (plus de 355 000 euros). Une autre entreprise privée gère un spectacle nocturne « son et lumière » dans le cadre d’un contrat signé pour 15 ans et reverse à l’État 17% de ses recettes.
Dans le cadre d’une stratégie de montée en puissance vers le haut de gamme, des boutiques de luxe apparaissent sur le plateau de Gizeh. On y trouve ainsi deux boutiques Ladurée (qui ne vendent pas que des macarons…). Une question demeure : moderniser sans trahir !
Et pourtant ! Les autorités égyptiennes, si soucieuses de défendre leur patrimoine, si promptes à punir les faussaires et les pilleurs, ont encouragé une modification du temple de Louxor qui fait bondir les historiens et les vrais défenseurs du patrimoine.
Il y a deux ans, la décision a été prise, dans un souci géométrique de symétrie visuelle, de compléter la façade du célèbre temple de Louxor, orphelin de l’un de ses deux obélisques qui trône au centre de la place parisienne de la Concorde, par une statue recomposée du pharaon Ramsès II.
En contravention avec la convention de Venise qui interdit ce genre d’opération de restauration hasardeuse du patrimoine antique, le ministère des Antiquités a décidé de placer artificiellement cette statue au prétexte que c’était la place du pharaon. Mais au lieu de confier sa réalisation à des sculpteurs utilisant de la pierre et s’inspirant des détails des statues similaires, au lieu d’utiliser des morceaux anciens, on a préconisé la conception de cette « œuvre » en utilisant de la résine, à toute vitesse, en quelques semaines (où était l’urgence ?) et sans respecter les détails importants.

Si la presse officielle égyptienne ne s’est bien évidemment pas étendue sur le sujet, la presse arabe internationale a rapidement dénoncé l’opération, évoquant des proportions décalées, un visage vide, un art sans vie. Certains évoquent « une vraie tragédie esthétique ». Un égyptologue, professeur à l’université du Caire, que nous avons pu interroger, se dit « catastrophé », « anéanti », et parle de « décadence ». D’autres égyptologues parlent de « vandalisme ».
Le directeur du temple affirme que l’emplacement de la statue osirienne (les mains croisées) du pharaon correspond à des inscriptions et des peintures découvertes sur la façade. Mais la statue elle-même est pleine de défauts : on ne voit pas le cou du roi, ni l’ampleur de ses muscles et de sa force. Et les égyptologues connus n’ont pas été consultés !
Cet ajout au temple de Louxor résulte donc d’une décision politique d’un ministre sans concertation…
Les touristes ne s’aperçoivent pas de la « supercherie » et continuent à visiter par millions les merveilles de Louxor, photographiant à l’infini statues antiques et statues recomposées. Ainsi va l’Égypte contemporaine, entre sauvegarde héroïque et restaurations contestées, marchant, entre Gizeh et Louxor, sur une ligne de crête.
À Gizeh, elle mobilise sa justice administrative qui utilise le glaive pour préserver l’horizon sacré des pyramides, rappelant que le patrimoine n’est pas seulement un héritage mais une responsabilité juridique. À Louxor, elle s’expose aux critiques lorsqu’elle cède à la tentation de compléter la ruine, de corriger l’absence, d’ordonner le passé selon les attentes du présent. Entre conservation stricte et tentation de reconstitution, le patrimoine devient un champ de tensions, un théâtre où s’affrontent mémoire, économie et politique.
Mais au crépuscule, lorsque le soleil descend derrière Khéops, les silhouettes millénaires des pharaons et des conquérants demeurent. Les pyramides nous enseignent la durée.
La justice nous enseigne la mesure. Comment transmettre sans trahir ?
Au pied des pyramides, l’éternité n’est pas silencieuse.
Elle se défend parfois à coups de jugements.
Chronique n°281
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