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A la suite d’une délibération, mardi 10 décembre, le Conseil de l’Ordre du barreau de Paris a repris à son compte l’essentiel des conclusions du rapport Jamin. Commandé en début d’année par le barreau de Paris afin de dégager des pistes de réforme de la gouvernance du CNB, le document avait ravivé les dissensions avec la province.
Ce n’est pas le « grand soir
», comme l’a fait savoir le barreau parisien. Mais c’est au moins une remise en
cause de l’ordre établi. Le Conseil de l’Ordre du barreau de Paris a adopté,
mardi 10 décembre, l’essentiel des propositions formulées par le professeur de
droit civil Christophe Jamin dans son rapport sur la gouvernance du Conseil
national des barreaux (CNB). Dévoilé par Le Point le mois dernier, son
contenu avait mis le feu aux poudres en raison des lourdes critiques formulées
contre l’institution et les barreaux provinciaux.
Le document, commandé en mars
dernier par le barreau de Paris, visait à « conduire une réflexion
approfondie » sur le fonctionnement et la gouvernance du CNB. Le bâtonnier
de Paris souhaitait un examen détaillé de « toutes les pistes d'évolution »,
et voulait se voir proposer des « solutions juridiques » nécessaires à «
une éventuelle réforme de l'organisation et de la représentation nationale de
la profession ».
En toile de fond, ce que veut
le barreau de Paris, c’est « rééquilibrer » sa représentativité au sein
du Conseil national des barreaux, où il est structurellement mis en minorité
face à tous les autres barreaux de France. Un vœu ancien dont Pierre Hoffman,
le bâtonnier de Paris, s’était fait l’écho lors de sa prise de fonction à la
présidence du barreau parisien, en janvier 2024, en déclarant entendre faire de
cette réflexion une priorité de son bâtonnat.
Principal argument : même
s’ils ne représentent pas la majorité des effectifs - mais seulement 33 231
avocats sur les quelque 76 274 que compte la profession (soit 43 % de
l’effectif total) - les avocats de Paris réaliseraient 70 % du chiffre
d’affaire de la profession (1) et contribuent à près de la moitié du budget
annuel du CNB. Or, étant donné le poids économique qu’ils représentent, ces
derniers estiment que leurs intérêts spécifiques ne sont pas correctement pris
en compte lors des assemblées générales de l’institution, où se décident les
grandes orientations et évolutions de la profession.
Supprimer le CNB ?
Ces dernières années, une
série de désaccords sur plusieurs projets de réformes ont exacerbé cette
position, qui oppose le barreau de Paris à tous les autres barreaux de France,
représentés par la Conférence des bâtonniers. Plus exactement, plusieurs réformes
souhaitées du premier ont été rejetées par les seconds, majoritaires au sein
des collèges (ordinal et général) qui régissent le CNB. Et certains de ces
rejets passent mal ; notamment celui concernant la création d’un statut
d’avocat salarié en entreprise, ou celui portant sur l’instauration du «
legal privilege », qui propose d’accorder la confidentialité des avis et
des consultations juridiques aux juristes d’entreprise.
C’est sur la base de cette
grille d’analyse que Christophe Jamin a finalement rendu son rapport au
bâtonnier de Paris, début novembre. Ses conclusions, notamment sur les
activités et les priorités du Conseil national des barreaux, sont acerbes.
Selon lui, l’institution se serait transformée en « prestataire de services
» et porterait « l’essentiel de son attention sur les questions d’accès
au droit et de promotion d’une certaine conception de l’État de droit ».
Une « mutation » du rôle exercé par le Conseil national des barreaux qui
aurait « tendance à privilégier (...) les intérêts d’un barreau social, au
détriment d’une conception plus libérale de la profession ».
À lire aussi : Yasmine Develle, nouvelle présidente de l’ACE : « La
modernisation de la profession d’avocat n’est plus une option »
Côté solutions, l’enseignant
en droit civil joue de la provocation ; s’il propose d’abord la suppression «
pure et simple » du CNB, il préconise finalement - et plus sérieusement - «
certains ajustements » visant à « modifier quelques équilibres propres à
limiter toute dérive bureaucratique » et à favoriser « un plus grand
pluralisme au sein de l’institution ». Comprendre : une meilleure
représentation pour le barreau de Paris. Lequel a donc formellement adopté, le
10 décembre, l’essentiel de ces propositions de modification, dont la
suppression du comptage des avocats honoraires dans la répartition des circonscriptions et l’élection des membres
du collège ordinal au suffrage universel direct.
Un problème de ton
« Rien de nouveau sous le
soleil » avait balayé la présidente du CNB, Julie Couturier, dans
un entretien accordé au Point à la suite de la divulgation de ce
rapport, qui n’avait pourtant pas vocation à être rendu public. Plutôt que les
propositions, c’est en fait la tonalité qui ne passe pas. La responsable
fustige un texte « désobligeant » à l’égard des barreaux de province et
des syndicats qui tient plus « du rapport d’opinion que de l’étude objective
des faits ».
Les syndicats, justement, ont
saisi la balle au vol lors de l’assemblée générale du CNB du 15 novembre pour
tailler en pièces le document, jugé sur la forme « condescendant », « inutilement
méprisant » et « contre-productif ». En l’absence remarquée du
bâtonnier de Paris (mais en la présence du membre de l’Ordre parisien et
secrétaire du CNB Frédéric Naquet), le Syndicat des avocats de France (SAF)
s’est indigné de la possibilité d’un « suffrage censitaire » au prorata
du chiffre d’affaires, tandis que la Confédération nationale des avocats (CNA)
voit dans le rapport Jamin « une commande avec un objectif assigné ».
En bloc, les élus au barreau
des barreaux ont regretté le fait que le rapport Jamin réactive le vieux
conflit Paris/province qui met à mal l’unité de la profession. Malgré la levée
de boucliers générale, certains représentants se sont dits favorables à l’ouverture
d’une réflexion sur la gouvernance de l’institution. « Tout n’est peut-être
pas à jeter », a affirmé Vincent Maurel pour Avocats, Ensemble (ACE,
anciennement Avocats conseils d’entreprises).
La publication du rapport
Jamin intervient à un moment délicat pour l’institution, qui mène depuis juin
une grande consultation auprès des avocats pour recueillir les « attentes et
besoins » de la profession, dans le but de fixer ses propres pistes pour
l’avenir. Hasard du calendrier, les premières conclusions de ce sondage ont été
présentées en assemblée générale du 15 novembre, quelques minutes après les
prises de parole sur le rapport Jamin. 20 000 avocats y ont pour l’instant
répondu. « Et ce qu'on peut dire à ce stade, c’est que la gouvernance n'est
pas une priorité pour eux », relève Jean-Raphaël Fernandez, le président de
la Conférence des bâtonniers.
« Parce que la
consultation ne parle pas de gouvernance », rétorque Pierre-Olivier Sur,
bâtonnier de Paris de 2014 à 2015. Il fait partie des quatre anciens avocats à
avoir rempli cette fonction qui ont écrit une missive, en janvier dernier, à
l’actuel bâtonnier Pierre Hoffman pour se plaindre du rôle du CNB dans
l’inertie supposée de la profession. « Paris, qui est la locomotive de la
profession et le plus grand barreau du monde, est sous-représenté. Ce n’est pas
admissible», regrette l’ancien responsable.
Problème de gouvernance ou
d’influence ?
Pour saisir les tensions
mises au jour par le rapport Jamin, il faut remonter aux origines du Conseil
national des barreaux. Depuis 1990, date de sa création, il est l’organe de
représentation de l’ensemble de la profession d’avocat devant les pouvoirs publics.
L’ensemble de ses membres élus ont, notamment, la charge des intérêts de la
profession d’avocat et d’unifier les règles déontologiques qui régissent la vie
professionnelle des 164 barreaux français. Des fonctions « gestionnaires »
et « politiques », résume Christophe Jamin dans son rapport, qui n’ont
pas toujours été entre les mains d’une seule et grande institution. De quoi
nourrir certaines frustrations, en particulier chez les avocats du barreau
parisien.
Avant la création du CNB,
explique le professeur de droit civil dans son rapport, ce sont les différents
ordres, répartis sur l’ensemble du territoire, qui sont chargés «
d’administrer au quotidien l’exercice de la profession à l’échelon local ».
Exception faite du barreau de Paris qui, au-delà de ces fonctions «
administratrices et gestionnaires », participe aussi à la représentation
nationale des avocats de France, aux côtés des syndicats.
À lire aussi : Retraite des avocats : « L’État cherche à faire des économies,
mais il n’en fera aucune en ce qui concerne la CNBF »
Des fonctions « politiques
» que « l’Ordre des avocats de Paris s’était arrogées de longue date »
et dont il a peu à peu été dépossédé par le Conseil national des barreaux (voir
encadré). Notamment parce que l’organisation est structurée selon des
principes de démocratie et de représentativité proportionnelle. Ainsi, sur les
80 membres qui composent l’assemblée générale du CNB, 32 sont élus dans la
circonscription parisienne, et 48 au sein de la circonscription « provinciale
». Autrement dit, le barreau de Paris est structurellement en minorité.
La Conférence des bâtonniers,
« passager clandestin » ?
Pour procéder à un
rééquilibrage, Christophe Jamin propose la suppression des avocats honoraires
du collège électoral du CNB. A proportion plus nombreux en province qu’à Paris,
leur retrait du calcul de la représentativité redistribuerait les sièges entre
les deux circonscriptions, de sorte à ce que Paris en obtienne 36 et le reste
de la France, 44. Même si cette modification ne garantit pas une inversion du
rapport de force actuel, l’Ordre parisien reprend à son compte cette
proposition. Il justifie que la mesure reviendrait à une application stricte de
la loi de 1971, et de son article 21-2, qui vise à ne retenir que le nombre des
avocats inscrits (sans les honoraires) pour la détermination du nombre de
sièges entre les deux circonscriptions.
« La crispation »,
écrit encore Christophe Jamin, vient du fait que cette mise en minorité «
prive l’Ordre des avocats de Paris, mais aussi le barreau d’affaires qui s’y
déploie plus que partout ailleurs sur le territoire national, de l’exercice de
la fonction politique ou stratégique que l’un et l’autre jouaient
traditionnellement ». Cette frustration est d’autant plus exacerbée par le
fait que, selon le spécialiste, le Conseil national des barreaux a permis aux
Ordres nationaux, et donc à la Conférence des bâtonniers, « de jouer un rôle
politique qu’ils n’avaient jamais exercé » jusqu’alors.
La structure représentative
du « barreau provincial » est d’ailleurs présentée par Christophe Jamin comme «
un simple organe associatif ne disposant pas de réels moyens matériels » qui
se comporterait au sein de l’institution « comme un passager clandestin »,
en profitant de ses ressources « pour accroître inconsidérément » son
rôle dans « la détermination de la stratégie de la profession ».
Une critique peu légitime,
estime Jean-Philippe Tonneau, sociologue du droit et de la justice, dans la
mesure où le rôle de la Conférence des bâtonniers est justement « de
représenter les avocats de province face à ceux de Paris ». « Il y a
toujours eu de la concurrence entre eux et le barreau de Paris », précise
le chercheur, chacun souhaitant « être le représentant de la profession
auprès des pouvoirs publics ». Puis, lorsque le CNB a été créé, « c’est
devenu une concurrence à trois ».
Libérer le bâtonnier de Paris
Cette concurrence à trois, ou
« représentation tripartite » comme la nomme Christophe Jamin, s’incarne
dans la direction tricéphale du CNB, doté d’une présidente et de deux
vice-présidences de droit. L’une accordée au président de la Conférence des
bâtonniers, l’autre au bâtonnier de Paris. Cette recommandation issue du
rapport Darrois de 2009 visant à asseoir la légitimité du CNB et l’unité de la
profession n’a plus les faveurs du professeur Jamin, qui avait pourtant
participé à ces travaux. Il préconise leur suppression.
Tirant un bilan « contrasté
» de la mesure, il note que ces deux seuls membres non élus pâtissent d’un
déficit de légitimité démocratique au sein de l’assemblée parlementaire du CNB.
Mais surtout, qu’en l’état des équilibres actuels, le bâtonnier de Paris, en
minorité, se retrouve pieds et poings liés par les décisions prises à la
majorité. La vice-présidence de droit aurait pour effet de brider sa parole. La
supprimer « pourrait constituer pour lui un moyen de peser de l’extérieur
sur l’institution, en ne le contraignant plus à acquiescer aux votes intervenus
lors des assemblées générales ». Conscient que la mesure ne fait pas
consensus, l'Ordre parisien a préféré écarter cette recommandation, jugée pas
assez « réaliste ».
À lire aussi : Grande Rentrée des avocats : Julie Couturier met en garde contre
« une société où plus personne ne fait confiance à la justice »
En toile de fond de ce
constat de gouvernance, planent les coups de boutoir du barreau parisien pour
faire accepter le legal privilege des juristes d’entreprise et le statut
d’avocat en entreprise, maintes fois rejetés par le parlement du CNB, tout
comme l’alignement du mandat du bâtonnier de Paris sur celui de la présidence
du CNB.
L’ancien bâtonnier de Paris
Pierre-Olivier Sur ne s’en cache pas : pour lui, l’attitude de l’organe
représentatif de sa profession confine à l’obstruction. « A chaque fois
qu’on veut faire avancer un projet, il est bloqué par le CNB. Or refuser
le progrès conduit au déclin », s’agace l’avocat, qui note un contraste
entre la place parisienne « ouverte à l’entreprise et à l’international
» alors que la province est « contre ». « En réalité,
l’équation est plus complexe qu’un affrontement Paris - province », se
corrige le pénaliste, qui pointe du doigt la responsabilité de « certains
syndicats surreprésentés ». Il n’avait d’ailleurs pas siégé au CNB durant
son bâtonnat, ne souhaitant pas « être numéro deux d’une institution qui
considère Paris comme une portion négligeable » de la profession.
« Une profession, deux
métiers »
« Ce que révèle le rapport
Jamin en somme, sur une question précise qui est [la gouvernance] du CNB, sur
un fait conjoncturel, ce sont des tensions structurelles et politiques
irréconciliables [au sein des avocats], explique le sociologue
Jean-Philippe Tonneau. Il y a un adage de l'ACE, l'organisation des avocats
en entreprise, qui dit "une profession, deux métiers". C'est-à-dire
deux barreaux en réalité. Globalement, il y a le droit des affaires et
il y a le droit des particuliers. »
Christophe Jamin évoque lui
dans son rapport un « barreau libéral » qu’il oppose à un « barreau
social ». Le second, plutôt provincial, serait en train de prendre le pas
au sein du CNB sur le premier, plutôt parisien. Pour appuyer sa démonstration,
le professeur décortique les rapports d’activité de l’institution depuis 2015.
Il en retient que « l’orientation
générale donnée aux rapports tendrait à viser moins des thèmes corporatistes
que de promouvoir l’intérêt général ». Il ajoute que « l’idéologie du
barreau libéral [visant à promouvoir les libertés publiques] semble désormais
concurrencée par un autre discours qui tend à faire prévaloir la
lutte menée par les avocats contre les injustices sociales ». Cette analyse
serait justifiée par « le choix de privilégier certains thèmes » comme
la préservation des retraites, l’accès au droit et à la justice et l’aide
juridictionnelle.
Le professeur de droit civil
relève également que le CNB « tend à devenir un prestataire de services
» via la mise en place d’un certain nombre de mesures visant à accompagner les
avocats. Cette politique bénéficierait davantage aux petits ordres avec peu de
moyens. Une manière, selon Christophe Jamin, de s’adresser en priorité à ce
fameux « barreau social » au détriment du « barreau libéral »
parisien.
Dans Le Point, Julie
Couturier « l’assume » : « Notre mission repose sur deux piliers
indissociables et complémentaires : défendre des intérêts professionnels tout
en affirmant le rôle social de l’avocat. » La présidente du CNB estime que
le « contexte politique [actuel] où les droits et libertés sont
régulièrement remis en question » implique « des prises de position
fortes ».
Le président de la Conférence
des bâtonniers, Jean-Raphaël Fernandez, s’appuie quant à lui sur les premières
conclusions de la grande consultation pour justifier le bien-fondé de l’action
du CNB : « Les priorités [des avocats], ce sont d’abord la défense du
périmètre de la profession, l’adaptation aux exigences de l’intelligence
artificielle, et la défense des avocats qui travaillent à l’aide
juridictionnelle ». Soit les chantiers déjà mis en branle et recensés dans
les rapports d’activité de l’institution.
La grande profession du droit
à l’arrêt
Toutefois, pour Christophe
Jamin, « si les avancées ou réussites que relève le CNB paraissent
nombreuses, […] [elles] relèvent plutôt d’une forme de pointillisme,
[…] sans paraître constituer le produit [...] d’une stratégie liée à
l’avenir de la profession elle-même. » Cette critique relative au manque de
vision globale supposé du CNB, récurrente dans le rapport, contraste avec
l’ambition de construire une « grande profession du droit » qui aurait
été celle du barreau français depuis les années 1960, portée principalement par
Paris.
Ses soutiens entendent
regrouper dans une seule et même profession un certain nombre de métiers liés
au droit. « Mais toute la question est de savoir ce qu’on met dedans,
remarque Jean-Philippe Tonneau. C’est un véritable serpent de mer. »
Dans les années 1970, les avoués et les agréés rejoignent la profession
d’avocat, puis en 1990, le ministre de la justice Nallet organise la fusion
avec les conseils d’entreprise. A chaque fois, d’intenses débats ont lieu. « Il
y a des concurrences, des batailles territoriales entre qui fait quoi.
L’antagonisme entre avocats conseils et avocats de souche [l'expression avocats conseils renvoyant ici aux conseils juridiques et non aux avocats aux conseils, c'est-à-dire à la Cour de cassation et au Conseil d'Etat, ndlr] est resté très
longtemps », note le sociologue.
Le barreau de Paris a été le
principal bénéficiaire de la fusion avec les conseils d’entreprise, grâce au
développement consécutif d’un puissant barreau d’affaires et l’installation de
grands cabinets internationaux dans la capitale. « La fusion de 1990 nous a
fait aller de l’avant », affirme Pierre-Olivier Sur, qui insiste sur le
statut qu’a acquis Paris comme « première place du monde en arbitrage
international, en contentieux de brevets internationaux et même en
fusion-acquisition ».
À lire aussi : Élèves avocats : « Le seul statut protecteur aujourd’hui, c’est d’être chômeur »
Le CNB, qui s’oppose
aujourd’hui au prolongement de cette « grande profession du droit » avec
son refus du legal privilege et du statut des avocats salariés en
entreprise, conteste la légitimité historique et économique revendiquée par la
capitale au nom de la sienne, qui est démocratique.
Julie Couturier rappelle
ainsi dans Le Point que les positions de la profession résultent de «
la loi du fait majoritaire de notre démocratie interne ». Elle estime que «
si les cabinets d'affaires souhaitent que leurs voix soient davantage entendues
», rien ne les empêchent « d’envoyer des représentants se faire élire
pour défendre leurs points de vue de l'intérieur, dans le cadre démocratique de
notre institution ».
La participation en baisse
L’argument démocratique ne
convainc pas Pierre-Olivier Sur. « La démocratie est censée être un système
représentatif et compréhensible par tous [comme] le suffrage universel direct,
et non la tambouille dont relève l’assemblée générale du CNB. » L’avocat
fait allusion aux modes de scrutins qui permettent d’élire les membres des deux
collèges qui composent l’assemblée du CNB : ordinal pour les bâtonniers et
membres de l’ordre, et général pour les syndicats.
Selon lui, c’est « parce
qu’on n’y comprend rien » que les taux de participation des votants, par
rapport au nombre d'inscrits, serait en baisse. « Le fait que le collège
général soit composé de syndicats ne reçoit plus du tout l’adhésion de la
profession, puisque plus grand monde n’est syndiqué maintenant », estime le
pénaliste.
Un élément d’ailleurs pointé dans
son rapport par Christophe Jamin, qui note une baisse de la participation plus
importante des votants pour l’élection des membres du collège général.
Seuls 22 % des inscrits ont voté en 2023 sur la circonscription parisienne,
contre 35 % en 2020. Tandis que 27 % des inscrits ont voté en 2023 sur la
circonscription nationale, contre 45 % en 2020.
Souvent jugé « trop
complexe », pas « suffisamment représentatif » et accusé « de ne
pas inciter les avocats à voter », le mode électoral du Conseil national
des barreaux fait l’objet de nombreuses critiques, écrit Christophe Jamin, pour
qui une « réforme est nécessaire » - même s’il estime, quelques lignes
plus loin, « que la complexité prétendue du système n’apparaît pas avérée ».
Il préconise néanmoins
quelques modifications du système électoral, dont l’augmentation du
seuil à partir duquel une liste syndicale peut être élue au sein du collège
général, ainsi que l’élargissement des électeurs du collège ordinal à tous les
avocats inscrits. Jusqu’à présent, seuls les bâtonniers et membres de l’ordre
élisent leurs pairs.
Dans sa délibération du 10
décembre, le barreau parisien a décidé d’écarter la première suggestion et de
retenir la seconde. Il présentera cette recommandation, ainsi que la
suppression du comptage des avocats honoraires dans la répartition des circonscriptions et une mesure de limitation des
mandats des élus du CNB, à la prochaine assemblée générale de l’institution, en
janvier prochain. La balle sera alors dans le camp des élus. Réforme ou statu
quo ? Même imparfaite, la démocratie des avocats tranchera.
Chloé
Dubois et Nicolas Turcev
(1) Un chiffre utilisé que
nous ne sommes pas parvenus à sourcer et à vérifier, mais largement repris par
le barreau de Paris et la presse.
Avocats de Paris et de province : une histoire au point mûr Le premier Ordre des avocats voit le jour à Paris à l’époque de l’Ancien régime, sous Louis XIV. Et déjà, la rivalité avec la province se dessine. « On distingue alors les avocats au parlement, ceux qui sont admis dans l’Ordre, et les avocats en parlement, qui sont majoritairement en province et jouissent d’un titre honorifique conféré par leurs études, puisque la plupart ne plaident pas ou ne consultent pas », explique l’historien du droit Jean-Louis Halpérin. Si l’Ordre parisien a ensuite servi de modèle, les avocats en parlement, y compris la portion d’entre eux qui plaident, font partie de barreaux de province qui ne sont pas organisés en ordre. Arrive la Révolution. Les avocats sont nombreux à siéger au sein de l’Assemblée constituante. « Plus de 150 » resitue le chercheur. Dans leurs rangs, on trouve plusieurs ténors du barreau de Paris tels que François Denis Tronchet et Guy-Jean-Baptiste Target. Pourtant, le décret de septembre 1790 supprime les ordres, lesquels ont auparavant survécu aux tentatives d’éradication par l’Ancien régime. « Les avocats parisiens sont minoritaires [au sein de la Constituante] par rapport à un groupe beaucoup plus important d’avocats de province qui n'appartiennent pas à des ordres et qui haïssent le barreau de Paris pour son caractère exclusif et son organisation ordinale, qui n’existe que dans une partie de la France », relate Jean-Louis Halpérin. Napoléon rétablit et généralise les ordres par décret en 1810. Paris et les barreaux provinciaux mènent des combats communs pour acquérir plus d’autonomie ordinale via l’élection du Conseil de discipline et du bâtonnier (ordonnance de 1830). Puis, malgré une indéniable unité nationale sur un certain nombre de fondamentaux, la Conférence des bâtonniers voit le jour en 1902, sans la présence du barreau de Paris, dont elle cherche à contrer l’influence. « Il y a le sentiment, à l’époque, que les Parisiens sont proches des autorités, expose Jean-Louis Halpérin. Ils ont leurs entrées au ministère de la Justice, sont membres de cabinets ministériels, députés... Les avocats provinciaux n’avaient alors pas les mêmes moyens d’action de lobbying que le barreau de Paris. » A en croire le rapport Jamin, les temps ont bien changé. |
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