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Face à des besoins de financement estimés à plusieurs milliers de milliards de dollars pour réussir la transition écologique, les pays émergents, notamment en Afrique, voient le modèle de l’aide publique s’essouffler. Réunis le 15 avril au ministère de l’Économie et des Finances, acteurs publics et privés ont débattu d’un basculement de plus en plus marqué vers les investissements privés.

Comment mieux répondre aux besoins de financement des pays émergents pour la transition écologique ? C’était l’enjeu de la table ronde organisée lors de la 3ᵉ édition des Rencontres de l’Institut de la Finance Durable (IFD), mercredi 15 avril, au ministère de l’Économie et des Finances.
Plusieurs acteurs du secteur ont tenté d’apporter des pistes de réponse face à un défi colossal. Car selon le dernier rapport de l’Independent High-Level Expert Group on Climate Finance publié en novembre 2024, les besoins de financement climatique des pays en développement sont estimés à 2 400 milliards de dollars par an d’ici 2030, puis à 3 300 milliards à l’horizon 2035.
Dans un contexte international plus tendu, marqué notamment par le retour de l’administration de Donald Trump et les tensions au Moyen-Orient, plusieurs intervenants ont souligné un changement profond dans l’orientation des financements publics.
Pour Paul Horrocks, chef de l’unité des investissements privés pour le développement durable à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le constat est clair : « Il y a vraiment un changement » chez les pays donateurs.
Selon les chiffres de l’OCDE relatés par l’expert, l’aide publique au développement a reculé de 23 % sur la dernière année, une baisse inédite, dans un contexte budgétaire déjà contraint. La priorité donnée à d’autres postes de dépenses, notamment la défense, contribue à rediriger ces budgets.
Paul Horroks a cité notamment le Royaume-Uni, qui oriente une partie de son budget de développement vers des objectifs de sécurité. « Le ton change, le narratif change : on passe du statut de donateur à celui d’investisseur », a-t-il observé, soulignant que cette évolution concerne aussi la France et les États-Unis, alors que peu de pays augmentent désormais leur aide.
André Schneider, président de la World Climate Foundation, organisation internationale qui agit pour accélérer la transition vers une économie verte, a rappelé que la baisse de l’aide n’est pas récente mais s’inscrit dans une tendance de fond.
Le dirigeant a évoqué une réduction de 55 % aux États-Unis, pourtant historiquement premier contributeur mondial à l’aide publique au développement. Dans ce contexte de raréfaction des fonds publics, il a insisté sur la nécessité d’attirer davantage de financements privés, encore jugés «trop faibles ».
Du côté des institutions de développement, Thomas Melonio, chef économiste de L’Agence française de développement (AFD), a alerté sur « une accumulation de déséquilibres » qui fragilise plusieurs économies.
Selon lui, « il y a aujourd’hui un déséquilibre énergétique, mais aussi possiblement alimentaire avec la crise des engrais que l’on observe cette année ». À cela s’ajoutent « des taux d’intérêt plus élevés » et « des pays qui pourraient être rattrapés par la crise budgétaire ».
Dans ce contexte, Thomas Melonio a rappelé que « le financement du développement est souvent une réponse à ces problématiques », tout en prévenant que « des crises de financement pourraient survenir dans certains pays ». L’économiste a enfin évoqué la possibilité de réponses internationales, estimant que « le Sommet du G7 à Evian pourrait apporter de la liquidité aux pays les plus en difficulté ».
L’un des premiers leviers pour permettre à ces territoires d’avancer dans la transition écologique a consisté à « davantage écouter les populations locales », selon André Schneider.
Ce dernier a jugé essentiel d’intégrer plus fortement les institutions financières locales afin de créer les conditions d’une sortie progressive de la dépendance à l’aide extérieure et de favoriser l’auto-financement.
Et de souligner l’émergence, depuis deux à trois ans, de fonds et de caisses de pension africaines investissant dans leurs propres projets, un mouvement que l’homme d’affaires a estimé positif car il renforce les capacités internes et permet de redevenir « maître à bord ».
Le dirigeant allemand a également précisé que ces acteurs étant directement impliqués, l’augmentation de la présence locale constituait une condition clé pour améliorer l’efficacité des financements. Selon lui, il a aussi fallu leur donner davantage de pouvoir de décision afin qu’ils puissent définir leurs priorités, au risque de rester prisonniers d’une vision extérieure parfois inadaptée.
L’enjeu de l’indépendance a lui aussi été présenté comme central pour le développement des data centers. Ces infrastructures, aux impacts écologiques réels, pourraient néanmoins favoriser des avancées majeures, notamment en Afrique où elles permettraient par exemple de « concevoir des modèles météorologiques locaux ou de soutenir l’adaptation agricole » a détaillé André Schneider.
Pour Patrick Dupoux, directeur général et associé au Boston Consulting Group (BCG), ces investissements sont indispensables mais doivent s’accompagner de garde-fous afin d’éviter toute nouvelle dépendance technologique. « Il ne faut pas répéter les mêmes erreurs que dans d’autres secteurs, a-t-il averti, ni affirmer que l’Afrique et les pays émergents ne peuvent pas avoir leurs data centers ».
« Ils doivent en avoir, c’est absolument essentiel d’investir dans l’IA et dans le digital », tout en développant des infrastructures ouvertes et des solutions open source, a au contraire soutenu Patrick Dupoux.
Le dirigeant a également insisté sur la nécessité de ne pas reproduire la dépendance observée en Europe vis-à-vis de certaines plateformes internationales : « On ne doit pas répéter l’erreur qui a créé une dépendance vis-à-vis de plateformes internationales », a-t-il pointé, eu égard aux enjeux notamment liés aux données et aux infrastructures numériques.
« Il y a des milliards de dollars qui sont déjà envoyés d’Afrique vers des plateformes étrangères alors qu’on pourrait développer beaucoup de choses localement », a par ailleurs regretté Patrick Dupoux. Un certain nombre de pays, comme le Brésil, ont en effet réussi à renforcer leur souveraineté numérique.
Pour lui, l’enjeu est clair : « créer les rails d’information et des infrastructures publiques de données en open source » afin de permettre à l’Afrique de bénéficier pleinement des apports de l’intelligence artificielle sans recréer une dépendance économique, tout en conservant sa souveraineté.
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