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Longtemps pensée comme un espace de « moralisation », la prison a historiquement assigné les femmes à des activités domestiques. Si cette logique a évolué, elle continue encore aujourd’hui de structurer, en partie, l’offre d’activités en détention.

Présentée à Bordeaux par les Archives départementales de la Gironde, l’exposition Effacées met en lumière les conditions de vie des détenues incarcérées dans la première prison pour femmes de France à Cadillac (33) de 1822 à 1951.
Parmi les volets passés au crible, celui des activités proposées aux détenues raconte l’incarnation des stéréotypes genrés d’alors : blanchissement, repassage, broderie, couture… Plus de 200 ans après l’ouverture de cet établissement, l’évolution des activités socio-culturelles demeure un point sensible de l’enfermement des femmes.
Si la prison apparaît comme l’une des rares institutions françaises mono-sexuées, elle ne l’a pas toujours été. Sous l’Ancien Régime, les détentions étaient mixtes, jusqu’à ce que leur séparation soit actée après la Révolution française pour éviter des viols et des grossesses.
Quant aux activités mises en place au XIXème siècle, « elles devaient servir les fonctions de la peine » explique Anne Jennequin, juriste, qui a participé en 2025 à la rédaction d’un rapport sur La mixité genrée à l’épreuve de la prison. Deux types d’activités se dessinaient alors : le travail, fourni la plupart du temps par des entrepreneurs privés de l’extérieur ainsi que le culte, dans une optique de moralisation.
Cette dernière, appliquée au cas des femmes, « entend leur redonner la place que la société leur assignait, à savoir, au sein du foyer, en tant qu’épouse ou mère ». La juriste rappelle à ce titre les travaux de Charles Lucas, grand théoricien de la prison dans les années 1830, pour qui « le sentiment religieux pénétrait plus les femmes que les hommes ».
Les travaux d’intérieur renforcent leur incarcération en ce sens, tandis qu’on privilégie pour les hommes des travaux de force et d’extérieur, tels que la maçonnerie ou l’agriculture. Pour Anne Jennequin, « il y a déjà une division sexuée du travail proposée en détention à cette époque ».
Les femmes représentaient environ 23 % des détenus en au milieu du XXe siècle : elles n’en constituent aujourd’hui plus que 3,5 %. Et si l’éducation morale et religieuse a perdu de son importance au cours du XXème siècle, il a fallu attendre la loi du 24 novembre 2009 pour que l’encadrement des activités socio-culturelles en prison connaisse un véritable tournant. Celle-ci reconnait en effet que la prison doit aussi préparer la réinsertion.
Les activités deviennent alors une composante « normale » de l’incarcération, obligeant de fait l’administration à proposer une offre aux détenus. Malgré cette évolution, leur accès demeure pourtant inégal et limitée. Juridiquement, hommes et femmes sont soumis à la même règle. Mais sur le terrain, il est surtout influencé par plusieurs facteurs.
En France, seuls deux établissements sont entièrement dédiés aux femmes, à Rennes et à Versailles. Pour Anne Jennequin, « un centre pénitentiaire qui accueille une ou plusieurs centaines de femmes dispose forcément d’une offre plus intéressante. En revanche, dans les petits quartiers accueillant seulement une dizaine ou une quinzaine de femmes, il y plus de chances de retrouver des activités stéréotypées. Parce qu’on répond sur place à une rentabilité. En somme, si l’on propose une nouvelle offre dans un centre pénitentiaire, c’est l’activité qui plaira au plus grand nombre qui s’imposera ».
Et bien que l’administration cherche aujourd’hui à remédier à la reproduction de stéréotypes, les clubs patchwork, tricot, peinture sur soie ou encore broderie figurent toujours au programme. La manucure, les soins du visage, la sophrologue apparaissent aussi dans les « catalogues » actuels, « bien qu’ils commencent également à être développés chez les hommes » précise Anne Jennequin.
Dans la même veine, les offres de postes[1] en atelier se cantonnent le plus souvent aux tâches de couture (confection, coupe et couture) et de petite manufacture (mise sous sachet de matériel médical, emballage de maquillage, mise sous enveloppe de publicité…). La juriste précise par ailleurs que ces orientations varient en fonction de la sensibilité des directeurs et directrices de prisons, mais aussi des propositions émanant de prestataires extérieurs.
Corinne Roustaing, chercheuse spécialisée dans le monde carcéral et les questions de genre et d’égalité dans les organisations, rappelle par exemple dans l’une de ses publications que les femmes détenues sont encouragées à produire des objets pour les envoyer à leurs enfants ou famille. « Leurs activités, contrairement à ce qui se fait dans les prisons d’hommes, ne sont guère tournées vers une meilleure connaissance de soi ou la maitrise de nouvelles compétences professionnelles. Elles tendent plutôt à renforcer certains rôles sociaux assignés aux femmes ».
La sociologue pointe également du doigt l’accès limité des femmes aux gymnases ou aux terrains de sport, même quand la maison d’arrêt en dispose. Un problème qui illustre précisément les contraintes auxquelles les prisons sont soumises dans leur fonctionnement, à l’instar des spécificités de leur architecture ou de la gestion des « mouvements ».
Les femmes sont en effet majoritairement reléguées dans des quartiers à part pour éviter toute communication avec les hommes. En reposant sur un principe de séparation strict (issu de la loi pénitentiaire de 2009), « leurs déplacements du quartier d’hébergement vers le bâtiment des activités, les ateliers pour le travail, le gymnase ou encore l’unité sanitaire favorisent l’organisation d’un entre-soi », commente Corinne Roustaing.
Mais depuis l’ordonnance du 19 octobre 2022, les activités sont organisées de façon mixte. Louable sur le papier, l’évolution demeure pourtant à l’état d’exception dans la réalité. Pour Anne Jennequin, « les activités mixtes demeurent à géométrie variable et dépendent beaucoup de l’implication des personnels et de la direction dans leur déploiement ». On trouve en revanche plus de mixité dans le cadre de l’enseignement, ajoute-t-elle.
Corinne Roustaing souligne pour sa part que l’introduction progressive de cette mixité pourrait « constituer une forme de rapprochement de l’institution carcérale des autres institutions démocratiques ». Tout en rendant la vie des détenus plus proche de la réalité sociale.
[1] Étude de Corine Rostaing : « La non-mixité des établissements pénitentiaires et ses effets sur les conceptions de genre : une approche sociologique », mai 2017
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